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Edito 207 Fevrier 2011

mercredi 16 février 2011, par Courant Alternatif


Enragez-vous !

Le succès du petit livre de Stéphane Hessel « Indignez vous ! » a quelque chose de jubilatoire. Ne boudons pas notre plaisir à voir un vieux Monsieur respectable s’offusquer publiquement des ignominies qui gangrènent nos sociétés démocratiques et appeler à rejoindre les rangs des protestataires, de la désobéissance et autres refuzniks.
Mais l’indignation ne fait pas la dissidence, et la vertu nourrit le vice autant qu’elle le condamne. Les démocraties occidentales sont ainsi faites que le système se reproduit aussi grâce à la contestation qu’il engendre, en ce qu’elle le légitime et le conforte pour se présenter comme le meilleur des mondes possible et ne jamais rien y changer.
Ainsi, quelques mois après le formidable mouvement contre la réforme des retraites, né de l’indignation du peuple salarié de ce pays à voir le sort que lui réserve le patronat pour sortir de la vie active (sic !), le succès de cet ouvrage a aussi quelque chose de dérisoire. Appeler à l’indignation, à une insurrection pacifique des consciences, au moment même où l’insuffisance des mouvements d’opinion à inverser le cours des choses vient d’être démontré a quelque chose de pathétique. L’indignation est peut-être nécessaire, mais pas suffisante.
D’autant que l’aggravation des conditions d’exploitation du travail se généralise, à des rythmes différents mais toujours soutenus, dans la sphère du capitalisme occidental. Le dossier que nous consacrons ce mois-ci aux répercussions de la crise dans l’Etat espagnol montre bien que les problématiques sont les mêmes à l’échelle du continent européen : réduire le coût du travail sur l’autel des profits, allonger la durée du travail, militariser quand il le faut les rapports économiques et sociaux pour imposer l’ordre économique et aggraver les inégalités. Le tout en dressant les catégories de populations dominées les unes contre les autres, sans jamais mettre en cause les processus d’exploitation et de domination. La crise a bon dos et, outre Pyrénées comme ici, il se trouve toujours de soi-disant défenseurs du peuple pour établir des compromis défavorables sous prétexte de réalisme et de pis-aller. C’est bien l’indignation des syndicalistes d’Espagne qui les a conduits à mener une grève générale le 29 septembre dernier, mais c’est tout autant d’indignation qu’ils suscitent en signant aujourd’hui la prolongation du temps de travail et le report de l’âge de la retraite à 67 ans, sans même avoir mené une seconde bataille en janvier, à quelques exceptions prêt, en Catalogne, Euskadi et Galice.
C’est aussi cette politique du compromis que vient réhabiliter Stéphane Hessel dans son ouvrage, en instituant le programme du Conseil national de la résistance comme un modèle à suivre. Il oublie cependant de rappeler que le compromis trouvé à la Libération n’a été possible que parce que le peuple en armes menaçait de ne pas reprendre tranquillement le chemin des usines, des fermes ou des bureaux, et qu’il s’est trouvé à l’époque de précieux alliés de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier pour préférer la sauvegarde de la nation à l’aventure de la révolution. C’est ce que vient rappeler le texte consacré à ce sujet. Mais au-delà du simple rapport de force entre travail et capital, il convient de comprendre surtout que la période actuelle d’accumulation du capital ne permet plus de promouvoir l’Etat comme instance de régulation du capitalisme. Le dogme keynésien sur lequel s’est établi le compromis issu de la Résistance est aujourd’hui en faillite. Il est de plus en plus clair que les déficits de l’Etat en période de récession et de chômage ne peuvent être absorbés par la relance privée de la production de profits, car l’interventionnisme de l’Etat ne joue pas sur les fondements de la rentabilité du capital, comme le prouve le niveau de la dette qui a fini par bloquer le fonctionnement financier du système. La carte keynésienne ne pourra être rejouée et la menace à terme d’un effondrement de la production place le système devant des risques sociaux considérables. En l’absence de compromis possible, il ne reste aux exploités que la rupture révolutionnaire. Pour les dominants, il ne restera donc que l’usage de la force pour défendre leurs intérêts. Dès lors il ne faut pas s’étonner que de mesures d’exception en lois scélérates, l’Etat développe un appareil répressif qui laisserait pantois les architectes des systèmes totalitaires, tant la généralisation du contrôle et la militarisation des rapports sociaux sont devenus une nécessité pour parer aux explosions qui menacent ici ou là. Le dossier de ce numéro autour de la loi LOPPSI 2 nous propose quelques décryptages de la peste sécuritaire qui s’étend peu à peu sous prétexte de sauvegarde de l’intérêt général.
Mais, quand « arrivé à l’apogée de sa puissance, le capitalisme est aussi arrivé au plus haut point de sa vulnérabilité ; il ne débouche nulle part ailleurs que sur la mort. Si faibles soient les chances de révolte, c’est moins que jamais le moment de renoncer au combat » (1). C’est ce que nous montrent les peuples de l’autre rive de la Méditerranée, en Algérie, Tunisie et en Egypte, dont vous trouverez quelques échos dans nos colonnes. L’inattendu peut toujours surgir, et l’improbable reste possible. Pour peu que l’on passe de l’indignation à la révolte, et de la révolte à la révolution. Enrageons-nous !

Saint-Nazaire
Le 30 janvier 2011


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