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CA 216, janvier 2012

VALOGNES... Histoire d’un Castor

samedi 14 janvier 2012, par Courant Alternatif

Les premières discussions, regroupant des personnes de plusieurs villes du Grand Ouest, ont fait le constat que la lutte antinucléaire non liée à l’écologie politique et à son impasse historique – puisqu’elle s’accommode des modes de production capitaliste et des jeux d’alliances partidaires, dont on connaît les résultats – devait subir un coup de fouet passant par une appropriation collective de modes d’action directe.

Voir en ligne : Valognes stop castor

De la volonté de ne pas laisser passer Castor comme ça

Ces débats ont débouché sur la constitution du collectif Stop Castor, et la tentative de «  blocage  » (parlons plutôt de ralentissement) du train de déchets nucléaires hautement radioactifs appelé Castor (Cask For Storage and Transport of Radioactive Material) allant de Valognes au centre d’enfouissement allemand de Gorleben. La nécessité et l’envie d’une action politique forte, plus collective, sans critique aucune, que l’action des militant-e-s du GANVA en 2010 (1). Le sentiment global de démotivation de la population de la Manche, opposée au projet de l’EPR à Flamanville et des lignes THT Cotentin-Maine (parce qu’achetée à grands coups d’euros par Réseau de transport d’électricité, filiale d’EDF, ou épuisée par des années d’agitation sans résultats concrets), a également fait partie des constats amenant à vouloir organiser l’événement. L’idée était bien d’aller directement dans le département le plus nucléarisé de France, sans pour autant arriver en avant-garde éclairée de la lutte antinucléaire, mais plutôt avec le désir de rencontrer, échanger, faire participer...

La manifestation antinucléaire à Rennes du 15 octobre  : une étape

Les débats ont ensuite vite tourné sur la recherche de la manière la plus pertinente d’organisation, notamment en termes d’accueil de gens venant potentiellement de loin pour participer à l’action. L’idée d’un camp près de Valognes a paru très vite pertinente, puisque permettant à des centaines voire des milliers de personnes de rester plusieurs jours (notamment au cas où le train partirait plus tôt que prévu  ; l’information alors en notre possession était qu’il partait le 24 novembre), de dormir, manger, s’organiser concrètement et collectivement au même endroit, et ce même en plein mois de novembre, dans la Manche... La manifestation antinucléaire de Rennes du 15 octobre permettait de diffuser largement l’information, avec pour objectif d’organiser un cortège le plus massif possible pour une sortie immédiate du nucléaire, et ensuite une assemblée générale. Cette dernière fut d’une relative faiblesse, et par le nombre – centaine de personnes – et par les prises de parole. Il n’empêche, le travail d’information commençait, et n’en était qu’à ses débuts. Quant à l’argent, nécessaire à l’organisation d’un camp, une action de solidarité fut organisée en amont.

Une organisation compliquée mais néanmoins solide

Rapidement, des réunions d’information furent organisées dans un certain nombre de villes de France : Paris, Rouen, Caen, Rennes, Nantes, Strasbourg, Bure, Lille... Un blog, le valognesstopcastor.noblogs.org/, fut créé pour diffuser l’information, ainsi qu’une adresse e-mail permettant à des organisations politiques et syndicales ou à des collectifs d’apporter leur soutien, visible sur le blog.

Assez vite et sans grande surprise, Greenpeace et le Crilan (Centre de réflexion et d’information et de lutte antinucléaire) se sont dissociés du projet. Leur argument : le pays qui produit des déchets doit les récupérer, partant du pauvre principe idéologique que pays/Etat = population, couplé à un nationalisme gerbatif. Ne voulant pas paraître à la marge de l’antinucléaire, ces deux organisations ont donc décidé d’appeler à un rassemblement la veille du départ du train, dans Valognes. Lorsque Greenpeace et ses militants du spectacle professionnels ne sont pas à l’initiative d’une action, leur refus d’y participer est de toute façon une évidence (machine électorale et médiatique oblige). Au sein du collectif naissant Stop Castor, peu de désaccords apparents, même si différentes tendances politiques s’affirmeront au fur et à mesure, en réussissant malgré tout à s’organiser en commun. Un texte fera particulièrement débat, celui d’Appel au camp de Valognes, initialement vide de perspectives, comparant douteusement la situation de la France à celle de l’Allemagne et affirmant que cette dernière abandonnait le nucléaire. D’où l’ajout ultérieur de précisions, notamment sur notre volonté de ne pas faire de cette action un coup d’éclat, mais bien de tenter d’en faire un levier favorisant la relance d’une lutte radicale et collective antinucléaire. Parallèlement à ces réunions, des équipes faisaient du repérage indispensable pour la connaissance du terrain et la stratégie, pour trouver un champ où le camp pourrait se tenir, tout en étant ni trop proche ni trop loin de Valognes et des voies. Ce fut finalement celui d’Yvetot Bocage, aimablement prêté par un agriculteur antinucléaire.

La mise en place du camp nécessitait évidemment des infrastructures nécessaires pour se couvrir, se réunir, manger et discuter au sec. La présence de dômes paraissait indispensable, tout comme celle de cantines (vegan) pouvant faire de la bouffe pour plusieurs centaines voire milliers de personnes. Monta ainsi de plusieurs coins de la France à Valognes toute la logistique nécessaire à ce camp. Et ce, même dans l’urgence ! Car évidemment, Areva et l’Etat, sentant l’affaire prendre forme, décidèrent trois jours avant le début officiel du camp, le 22 novembre, d’avancer le départ du train de vingt-quatre heures, nous signifiant ainsi que la pression montait de leur côté, et voulant évidemment tenter de mettre des bâtons dans les roues à l’organisation du camp et de l’action.

Pareil avancement de départ de train est rarissime dans l’histoire des transports de déchets nucléaires, car cela nécessite des modifications importantes dans les prévisions de la SNCF et des départs d’autres trains, de marchandises ou de voyageurs. Mais peu importe, tout un système de communication se mit en marche, et tous les groupes et individus furent d’une réactivité exemplaire. Le lieu exact du champ fut officialisé dès le lundi 21 au matin sur le blog ou via un numéro infoline spécial, et le camp fut monté le jour même, avec toutes les infrastructures s’étant engagées à être là. L’appel au blocage du train fut lui aussi avancé de vingt-quatre heures, le mercredi 23 à 10 heures à Lieusaint, juste à côté de Valognes (et non loin des voies de chemin de fer).

Le camp, l’organisation, le politique La première journée fut donc liée à l’organisation même du camp. La deuxième correspondait plus à une phase à la fois informative et organisationnelle sur le plan stratégique. Des équipes partirent dans Valognes (centre-ville, lycée, etc.) afin de rencontrer et de discuter avec les habitants, pour leur expliquer où se trouvait le camp et les inviter à l’assemblée générale du soir, en leur donnant le maximum d’informations sur la dangerosité des transports de déchets et du nucléaire, du secret et de la militarisation qu’il y a derrière, du faux-semblant écologique qu’EDF et l’Etat donnent à grands coups de médias, de la dépossession des populations de la conception et de la consommation de l’énergie que cela implique, etc. Bref, pourquoi une sortie immédiate du nucléaire est indispensable et vitale sur le plan humain.
Nous le savons : l’événement sera suivi, l’objectif médiatique est atteint. Sur le camp même, les médias locaux et nationaux affluent, mais restent à l’extérieur par décision d’assemblée générale, ne pouvant filmer, prendre en photo ou enregistrer que ceux et celles qui le veulent bien. Des réunions ont lieu toute la journée : legal team (commission juridique) pour prévenir d’éventuelles arrestations et pouvoir organiser le plus vite possible la solidarité ; réunion assez large sur les comportements divers et variés à avoir en action, en présence policière massive et/ou violente, en garde à vue, etc., avec croisement de points de vue et d’expériences ; medic team chargée des soins dans le camp, et surtout le jour J ; réunion autour de la stratégie finale à avoir pour aller sur les voies, tout en considérant les différentes envies et possibilités des personnes présentes en fonction de l’âge, des passifs avec la justice, des peurs de la violence policière, etc. ; projection/débat sur l’histoire et les méthodes des luttes antinucléaires allemandes ; et pour finir, le soir – afin de permettre aux personnes qui tafent de venir –, assemblée générale ouverte devant discuter des perspectives de lutte.

Dans l’ensemble, cette assemblée générale sera quelque peu décevante, notamment sur le plan du nombre limité des prises de parole, et sur la tonalité même du fond, comme de celle de l’ensemble de ce camp, très tournée sur l’action du lendemain et moins sur un fond politique. Par exemple, aucune table de presse ne verra le jour, quasiment aucun texte ne tournera pendant ce camp. De plus, peu de décisions en perspective seront prises. Néanmoins, cette assemblée générale aura quelques points positifs. Le nombre d’abord, au moins 300-400 personnes. Les personnes qui la constituaient ensuite : quelques locaux  ; des scissionnistes du réseau Sortir du nucléaire (2), refusant son autoritarisme et sa bureaucratisation verdissante  ; des anti-nucléaires de Bure opposés au futur centre d’enfouissement de déchets nucléaires  ; des squatteurs de la ZAD refusant la construction d’un aéroport international à Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes  ; des opposants italiens de No TAV, qui luttent avec conviction contre le chantier de construction du train à grande vitesse devant relier Lyon et Turin par la montagne, etc.

Politiquement, tout se tient  : c’est bien la multinationale Vinci qui construit l’EPR de Flamanville, le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le TAV franco-italien… C’est bien contre le capitalisme productiviste qu’il faut lutter, et lui qui mérite qu’on lui mette le plus de bâtons dans les roues possible. Autre point positif  : la décision de ne pas partir sans se redonner un rendez-vous. Est actée la tenue d’une assemblée générale après le camp et l’action, à priori à Coutances afin de rester dans la région et de permettre aux locaux d’y participer (point sans doute le plus important…). La date n’est pas fixée mais elle sera mise sur le blog.
Autre discussion en début et fin de l’assemblée générale : il est fort probable qu’Areva et la SNCF vont décider de faire partir le train dès 6 heures du matin le lendemain, et non à 14 heures comme prévu. Des guetteurs au terminal de Valognes affirment que le train est prêt à partir, que la totalité des camions ont acheminé les déchets venant de la Hague. Manquent juste la centaine de CRS dans le train. Nous décidons alors en AG de mettre en place un système de veille dans la nuit, quitte à partir en urgence n’importe quand  : on ne nous aura pas comme ça  ! L’heure de départ du camp est avancée à 7 heures du matin, afin d’être sûr d’arriver à l’heure au rassemblement, prévu à Lieusaint à 11 heures et de retrouver les personnes extérieures au camp.

L’action, entre stratégie et violence policière

Mercredi 23 novembre, 4 h 30 du matin, dans la joie et la fraîcheur humide, branle-bas de combat  ! Les CRS arriveraient au train. Tout le monde debout, tartines, cafés. 5 heures - 5 h 30, départ en pleine nuit et brouillard vers Lieusaint, à travers route, chemins et champs. Environ 500-600 personnes. Très vite, des gendarmes mobiles nous barrent la route, le trajet prévu est jeté aux oubliettes. Dès 6 heures, nous approchons des voies. Dès 6 heures, les grenades lacrymogènes fusent et se mélangent au brouillard, tout comme les bombes assourdissantes. Dès 6 heures, les flics tapent. Et quand ils n’ont plus de lacrymos, les chiens de garde nous balancent des cailloux du ballast. Très vite, la stratégie se met en place. Un groupe principal crée un point de fixation avec les flics, et un autre se déplace vers le sud pour aller sur les voies, à travers routes ou champs. Vers 8 heures, 150-200 personnes trouvent les voies sans flics, et y montent pour une première salve. La technique principale utilisée est le déballastage (enlever les cailloux de sous les voies afin de les soulever et d’empêcher le train de passer au risque d’un déraillement). Vingt minutes plus tard, les gendarmes mobiles arrivent. Affrontements nombreux, violence policière forte, la medic team a du boulot. Puis, vers 10 heures, deuxième percée sur les voies, cette fois-ci pour trente minutes, déballastage et transformateur électrique cramé. C’est principalement avec cette intrusion sur les voies que l’action a marché.

Après, à aucun moment nous n’avons pu retourner sur les voies, quelle que soit la stratégie. Le brouillard se dissipait, l’hélicoptère nous suivait à la trace et les renforts de CRS se mettaient en place. Vers midi, les groupes se sont retrouvés pour discuter et savoir quoi faire. Certains sont fatigués et rentrent au camp, d’autres décident de continuer. A part des affrontements et une continuité de la perturbation, pas grand-chose (excepté un malencontreux camion de ravitaillement de CRS chargé en boissons qui est croisé, pillé et brûlé)… Mais le résultat est là  : le train a plusieurs heures de retard, les médias parlent assez largement de l’action, et le clin d’œil politique aux antinucléaires allemands qui attendent de pied ferme le train Castor est fait.

Le soir même et tout le lendemain, comptage des blessés, des arrestations, et démontage. Au résultat, 19 personnes interpellées dont 6 passeront en procès. Les procès auront lieu le 31 janvier à 9 heures et le 7 février à 7 h 30 à Cherbourg. Des rassemblements de soutien sont organisés pour les deux procès, tout comme des concerts afin de récolter des thunes. Les dons pour le soutien aux inculpé-e-s se font à  : «  Secours rouge  », 37 rue Legraverend, 35000 Rennes.
Bref, la répression ne nous fera pas plier, et tout cela n’est qu’un début. Précision de dernière minute sur les perspectives  : assemblée générale le 14 janvier à 14 heures, à Coutances.

Seb Caen,
le 20 décembre 2011

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