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La crise dans l’Etat Espagnol

Criminalisation et conflit du travail

Texte publié dans le journal Diagonal le 3 janvier 2011

mercredi 16 février 2011, par Courant Alternatif

Écrit en fonction de la situation dans l’État espagnol (grève du métro de Madrid et grève « sauvage » des contrôleurs aériens), cet article fait aussi écho ici sur les limitations grandissantes du droit de grève dès lors que ces mouvements collectifs de blocage de l’activité deviennent trop efficaces pour des travailleurs en lutte (cheminots, raffineries…) qui deviennent alors de vulgaires « preneurs d’otages ».

Les mobilisations récentes en matière de défense des droits des travailleurs – les grèves du métro de Madrid et des contrôleurs aériens – ont placé au centre de la scène un des point centraux de l’ordre économique actuel : la nécessité d’assurer la mobilité des marchandises, qu’elles soient force de travail ou touristes. Proposons une analyse. Les paralysies dans la mobilité des masses ont des effets extrêmement spectaculaires dans la démocratie de consommateurs, bien que son instrumentalisation par les autorités produise une considérable rentabilité politique. La grève des contrôleurs aériens pendant le pont des vacances de décembre en Espagne [*] a cependant signifié un saut qualitatif de l’administration quant à la gestion des conflits du travail, avec la déclaration de “l’état d’alerte” et la militarisation des postes de travail.

Il faut reconnaître l’habileté du gouvernement pour faire en sorte que les contrôleurs aériens lancent une grève dans un moment particulièrement sensible pour les consommateurs de mobilité. Le gouvernement, qui a laissé à pourrir une situation qu’il a, par ailleurs, lui-même favorisé – Aena, l’employeur, est une entreprise d’État – a ainsi lâché un bon écran de fumée afin de détourner l’attention de ses véritables intentions envers des conditions favorables des contrôleurs – salaires très élevés, contrôle des accès à la profession, etc. – et de leur capacité de chantage comme si l’extorsion dans un but lucratif n’était pas un principe légitime de ce modèle de civilisation que nous appelons le capitalisme.

Comme dans d’autres conflits – et en dépit des concession des contrôleurs en matière salariale et sur les heures de travail –, par exemple ceux qui ont concerné les pilotes d’avion ou les dockers dans les années 80, le gouvernent obtient le consensus social en appelant à la condition des consommateurs afin de porter atteinte aux conditions de travail d’un collectif qui est censé jouir de conditions privilégiées. Le droit des consommateurs prévaut bien au dessus du droit du travailleur, et ainsi le marché submerge la réalité de la condition salariale. Le battage médiatique se charge de faire résonner le subterfuge pour fabriquer l’opinion.

La liquidation des “statuts privilégiés” qui laissent une certaine quantité de pouvoir aux travailleurs au sein de la relation salariale, qu’il s’agisse des contrôleurs aériens, des dockers, des mineurs ou de salariés de tout secteur qui ont accumulés certaines conquêtes en termes de rémunérations, d’embauches, de retraites, etc. est l’un des objectifs de la réforme du travail. En outre, en ce qui concerne les contrôleurs aériens, il s’agit d’une étape préalable à la privatisation des activités aéroportuaires qui consiste à offrir au secteur privé des entreprises libérées de charges salariales onéreuses, en alignant les conditions des travailleurs sur celles du reste de la population active salariée. En ce sens, il s’agit simplement de suivre la voie tracée par l’administration Reagan aux États-Unis et sa lutte notamment contre les contrôleurs aériens Nord-américains.

Cependant, l’offensive capitaliste actuelle contre la population salariée ne se limite pas à l’érosion des conditions de travail et des droits sociaux obtenus, c’est-à-dire à la dimension purement économique de la force de travail – réduire les coûts sociaux et salariaux – pour améliorer les marges de profit du capital, mais elle a des implications politiques directes en ce qui concerne la légitimation de la répression des conflits du travail et de l’adoption croissante de formes d’autoritarisme démocratique. La criminalisation des actions revendicatives caractérisent une nouvelle phase des relations sociales comme nous l’avons vu dans les années 80 avec les dockers, avec les grèves du transport routier des années 90 et au cours de la même décennie, ou plus récemment, dans l’occupation des pistes de l’aéroport barcelonais d’El Prat en Juillet 2006 par les travailleurs de la manutention des bagages.

Dans ce dernier cas, il n’était pas possible d’invoquer le caractère privilégié de ces employés avec leurs bas salaires et leurs mauvaises conditions de travail, mais le chantage à la mobilité. De là, le caractère exemplaire des sanctions, parce que ce dont il s’agit, comme dans les grèves du Métro et des trains, est d’éliminer la possibilité d’actions revendicatives dans quelque secteur important de l’activité économique que ce soit. La circulation des marchandises dans l’économie délocalisée à tous les niveaux du territoire – et les personnes / clients / consommateurs ne sont pas autre chose qu’une autre forme des marchandises circulantes – qui permet de réaliser l’accumulation du capital, en vient à transformer le secteur des transports et de la mobilité en un point névralgique non seulement du cycle économique des ports, aéroports, compagnies de voyage, etc., mais de l’économie en général. Surtout dans le cas de l’Espagne, où le tourisme est l’industrie principale – les propriétaires d’hôtels ont également présenté des réclamations pour la désorganisation du trafic aéroportuaire. C’est ce qui explique les réactions “disproportionnées” du gouvernement face aux conflits sociaux touchant les aéroports, comme nous l’avons déjà vu dans le cas d’El Prat, avec interventions armées et fortes sanctions même si maintenant, dans le cas des contrôleurs aériens, une étape supplémentaire a été franchie : déclaration de l’état d’alerte et militarisation des opérations. Une opération gouvernementale magistrale qui, en plus de rétablir le circuit de la circulation, apporte un élément supplémentaire dans le dressage idéologique et de sa mission auprès de la démocratie armée – en France, par exemple, lors du récent épisode de grèves générales, les raffineries ont été également militarisés.

Après la reconversion de l’appareil militaire en “armée humanitaire”, il apparaît désormais comme le garant de la démocratie de consommateurs en acquérant des compétences directes dans l’ordre économique et du travail. Un détail supplémentaire dans la mise en place du totalitarisme démocratique rampant. Ainsi, les conflits sur la mobilité ne sont rien d’autre que des champs d’expérimentation de politiques de militarisation de l’économie – et de la société –, du capitalisme en crise. Toutefois, la plus grande habileté du gouvernement aura été d’encourager et de gérer la confrontation entre les différentes fractions de la population salariée, celle constituée de manière circonstancielle en tant que consommateurs de mobilité et celle des contrôleurs aériens sans scrupules.

En plus de mener à bien une récupération astucieuse du ressentiment chez les salariés qui se devine dans l’image des mercenaires de l’armée régulière espagnole, aux salaires bien moindres que les contrôleurs, mais supérieurs à la moyenne – plus de 50% de la population salariée gagne moins de 1.000 euros mensuels –, menaçant de la pointe de leurs pistolets les saboteurs des droits démocratiques des consommateurs. Maintenant, avec le dénouement du conflit des contrôleurs aériens et le large consensus obtenu dans la militarisation de leurs fonctions, la voie est ouverte pour donner satisfaction à une revendication réitérée des chefs d’entreprises : la réglementation du droit de grève. Autrement dit, la limitation du droit de grève dans les secteurs “stratégiques” ou d’“intérêt public”.

La dernière grève du Métro de Madrid a réactualisé le thème qui semble entrer maintenant dans une phase de résolution. L’abolition du droit de grève et la militarisation des services comme pratique courante, c’est-à-dire exiger des mesures propres aux dictatures au nom de la démocratie, montre le degré de décomposition des formes démocratiques ainsi que la fragilité croissante du système de la reproduction du capital. Mais le plus pathétique est le rôle des consommateurs qui applaudissent l’intervention militaire dans les conflits du travail de la santé, du nettoyage, de l’éducation, des transports, etc., services d’un indubitable intérêt général et qui intègrent une bonne proportion de ces mêmes consommateurs du temps libre mobilisé.

Corsino Vela
militant et analyste de la mobilité et des transports

[Texte publié dans le journal Diagonal le 3 janvier 2011]

Note [*] La grève sauvage des contrôleurs a démarré la veille de ce « pont » traditionnel : les 6 et 8 le décembre (respectivement jour de la Constitution et fête de l’Immaculée Conception) sont fériés dans l’État espagnol, d’où un « pont » d’au mois cinq jours, voire un semaine, et un trafic voyageur très important sur tous les axes de circulation de la péninsule.

P.-S.

Le dossier "la crise dans l’État espagnol se compose de 4 Articles

La crise dans l’état espagnol
Crise capitaliste, offensive de l’État et mobilisations sociales
Criminalisation et conflit du travail
Nécessité et significations d’une grève générale
La particularité basque s’exprime

et d’un encadré sur l’expulsion de la maison de la grève de Barcelone le 22 janvier 2011

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