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Pays-Basque : Tactiques électorales et joutes politiciennes

mercredi 1er juin 2005, par Courant Alternatif

La population de la Communauté autonome Basque a élu ses représentants au Parlement, le 17 avril dernier.
L’abstention a été très forte, de l’ordre de 34% sur l’ensemble des trois provinces (10% de plus qu’aux élections précédentes, il y a 4 ans), fait peu ordinaire lors d’élections autonomiques.
Ce qui semble avoir donné à réfléchir aux électeurs, c’est d’une part le manque de projet politique global pour le Pays Basque et d’autre part les manœuvres politiciennes annoncées avant même que les élections aient eu lieu.
Les résultats de ce vote auront le mérite d’avoir mis fin à des options de type uniquement partidaire et auront remis tout le monde dos à dos : personne n’aura de chèque en blanc pour gouverner.

Une majorité absolue improbable

Le parti populaire est le grand perdant (il a obtenu 15 sièges, avec 17,38% des voix, et en a perdu 4).
Perdants également les nationalistes modérés du PNV/EA, qui bien que terminant en tête des votes (38,6%, 29 sièges), affichent une perte de quatre sièges (et de plus de 140 000 voix). Avec ce score en baisse, le fameux plan du leader du PNV, Ibarretxe, à savoir la proposition d’un statut de “ libre association avec l’Espagne ” qui a servi de moteur à la campagne du PNV et sur lequel il comptait pour une franche victoire électorale, se retrouve avec du plomb dans l’aile. Apparemment beaucoup se sont rendus compte qu’il n’y a guère de différence entre ce plan et les futurs projets d’autonomie du gouvernement espagnol.
Les vainqueurs du scrutin sont le PSOE (22,6 % ; 18 sièges, soit 5 élus de plus), ainsi que EHAK (Parti communiste des terres basques). Cette formation politique, inconnue jusqu’alors, a été soutenue par les militants indépendantistes de Batasuna ; elle entre au Parlement avec 9 sièges (12,5% des voix), 2 sièges de plus que ce qu’avait obtenu la gauche abertzale en 2001. Ainsi les indépendantistes autour de Batasuna retrouvent leur socle d’électeurs entre 10 et 15% et confortent leur stratégie de présence au sein des institutions.
La coalition tripartite sortante PNV-EA-IU (ex-communistes-Verts) sort donc affaiblie de ce scrutin. Elle ne dispose que de 32 députés, soit un de moins que le PP et le PSOE réunis.
Les tentatives d’alliances ont donc aussitôt commencé, avec leur lot de rencontres tous azimuts et de conciliabules tactiques, tout le monde se disant prêt à discuter, même s’il y a peu de possibilités de majorité absolue (il faut 38 voix sur 75 pour l’obtenir).

Les indépendantistes en position d’arbitres

La formation politique EHAK, créée dans l’indifférence générale en 2002, dès la promulgation de la loi espagnole sur les partis devant aboutir à l’interdiction de Batasuna, était inconnue quinze jours avant le scrutin.
Ses candidats ont reçu l’aval de Batasuna qui ne pouvait se présenter, interdit en mars 2003 par le gouvernement d’Aznar et au nom du pacte antiterroriste conclu avec le PSOE. C’est le 8 avril, 9 jours seulement avant les élections, que Batasuna a appelé à reporter sur cette formation inconnue les voix qu’il espérait recevoir lui-même. Ainsi le résultat d’EHAK est celui, par procuration, de Batasuna. Auparavant, le 26 mars, une autre liste, Aukera Guztiak (= toutes les options), avait été illégalisée par la Cour suprême de Madrid, au prétexte de liens supposés avec des syndicalistes proches de Batasuna.
Zapatero et le PSOE sont restés sourds aux demandes pourtant insistantes du PP d’interdire EHAK avant les élections, un parti qu’il avait lui-même reconnu du temps d’Aznar. Ils ont autorisé les listes de ce parti, évidemment dans l’intention d’affaiblir le PNV/EA et de lui retirer la possibilité d’une majorité absolue ; et avec l’intention peut-être aussi de laisser la porte ouverte à ETA.
L’organisation de lutte armée n’a pas commis d’attentats meurtriers depuis deux ans, même si elle continue à agir en posant des bombes de faible puissance (dernière action en date : le 17 mai au Pays basque) contre des objectifs symboliques dans toute l’Espagne. On ne peut expliquer ce changement du mode opératoire de ETA par son seul affaiblissement, même si les arrestations de présumés militants se poursuivent en vagues continues et si la répression policière et judiciaire ne se relâche pas. Il faut plutôt replacer ce changement de la tactque d’ETA dans le contexte nouveau ouvert en janvier 2005, lorsque l’organisation de lutte armée et Batasuna ont chacun commencé à exprimer leur volonté de régler le conflit basque par le dialogue politique tout en en précisant des processus de réalisation concrète.

La période est-elle propice à l’ouverture d’une piste d’atterrissage pour ETA et à sa mutation politique ?

A ce propos, le 17 mai, Zapatero a obtenu le soutien d’une majorité du Congrès espagnol (Parlement) lors du vote d’une motion parlant d’ouvrir des discussions avec ETA, lorsqu’elle fera taire les armes. Seul le PP s’y est farouchement et violemment opposé, accusant le chef du gouvernement de “ trahir les morts ” et le Parlement de “ se rendre à ETA ”. En fait, si la démarche peut surprendre dans la mesure où c’est la première fois qu’un gouvernement demande l’aval de députés pour ouvrir le dialogue avec ETA, la motion votée est purement symbolique et Zapatero a pris soin d’en exclure toute reconnaissance du droit à l’autodétermination, revendication essentielle d’une large majorité des habitants du Pays Basque.

EHAK se trouve donc en position de faire et de défaire les majorités au Parlement basque. Le rôle d’arbitre que jouait déjà le groupe des 7 indépendantistes d’Abertzale Sozialistak (proches de Batasuna) lors de la précédente législature est aujourd’hui accru. EHAK a mis en pratique d’emblée ce rôle puisque, par ses votes blancs successifs au moment de l’élection du président du Parlement, aucune majorité n’a pu, les 16 et 17mai, départager les deux candidats en lice pour ce poste. En effet, d’une part l’ancien président Atutxa, présenté à nouveau par le PNV et ses alliés nationalistes modérés, d’autre part le socialiste Buen, présenté par le PS et soutenu par le PP, ont obtenu l’un et l’autre le même nombre de voix…Les membres d’EHAK se disent prêts à voter pour n’importe quel autre candidat nationaliste, excepté Atutxa, qui a sévi 8 ans comme ministre de l’Intérieur du gouvernement autonome et a été un acteur primordial de la répression.
Pour le moment, c’est donc le statu quo, en attentant un déblocage, peut-être à la mi-juin, lors d’un nouveau vote destiné à élire le président…

La priorité accordée à une table de négociation

Mais la constitution du gouvernement basque, même si la présidence du parlement et la composition du bureau de l’assemblée régionale ne sont pas de minces enjeux, n’est pas ce qui, aujourd’hui, apparaît comme la chose la plus importante pour les abertzale de gauche. Leur priorité est de mettre en place une table de négociation en Euskadi, multipartite et sans exclusion politique ni territoriale, afin de permettre un nouveau statut politique qui reconnaisse le droit à la société basque de décider de son avenir. Les indépendantistes se disent prêts pour cela à “ travailler avec beaucoup de flexibilité, tant dans les formes que sur le fond, afin que le processus de paix soit fiable ”.
Jusqu’à quels compromis les indépendantistes seront-ils prêts à aller ? Qu’est-ce que le gouvernement espagnol peut mettre dans la balance et pour quel résultat ? Un début de règlement politique de la question basque ? L’octroi d’un statut d’autonomie plus large, exigé aussi par la Catalogne, mais qui éviterait surtout qu’il aboutisse à l’exercice du droit à l’autodétermination ? Les questions restent posées et l’avenir demeure incertain.

Pays Basque, le 19 mai 2005

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