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LIBYE

Une révolution achevée

mardi 2 octobre 2012, par admi2


LIBYE

Une révolution achevée !

Les derniers événements dans le monde arabe et en Afrique du Nord, nommés par les journalistes «  printemps arabe  », ont montré clairement, depuis près de deux ans de mouvement, qu’un «  changement  » est possible dans une société sclérosée par la corruption quand les gens le souhaitent et en paient le prix, mais aussi que ce «  changement  » ne garantit pas la satisfaction des revendications populaires, englobées dans l’expression «  changement  ».

Le changement a effectivement eu lieu en Tunisie, en Libye, en Egypte, au Yémen et bientôt en Syrie : changement de régime ou de gouvernement, changement de constitution, changement aussi dans les familles au pouvoir tant politique qu’économique, et dans les discours, dans les médias avec enfin la possibilité de pouvoir donner un grand coup de balai dans 40 ans de répression, d’humiliation et de misère. Ce sont les mouvements populaires et spontanés qui ont créé les conditions propices à ce « changement », le prix à payer en a été très lourd mais les motivations à la révolte ne manquaient pas et ne manquent toujours pas. Ces revendications sont ni ambigües, ni opaques, ni floues, elles sont nettement exprimées : du pain et de l’air, du travail et la liberté avec tout ce qui va avec, en matière de droit à la santé, au logement, l’éducation, les transports, l’information, etc. Ce n’est pas la première fois que les populations arabes se soulèvent pour ces mêmes revendications et le 17 décembre 2010 n’est qu’une date parmi d’autres. L’ampleur des événements, qui ont eu lieu dans les pays arabes, ne peut pas s’expliquer par une raison unique ou sous l’éclairage d’un seul point de vue. Les facteurs multiples, évoqués dans différentes analyses parues dans les médias ou d’autres secteurs de communication, comme la force de la répression par l’Etat et sa férocité à l’égard des manifestations pacifiques, mais aussi la forte aspiration de la population à la liberté et la démocratie, le refus du chômage et de la misère qui touchent une grande partie de la population, tout cela peut suffire à expliquer cette explosion de colère et la détermination des gens à vouloir faire tomber des régimes installés au pouvoir depuis des décennies, sans expliquer pourquoi l’entreprise a réussi avec le départ des dirigeants et la chute des régimes en place.

Tunisie-Egypte, Libye-Syrie Malgré la complexité des sociétés arabes et des différences qui peuvent exister entre la Tunisie et le Yémen, entre l’Egypte et la Libye, le Bahreïn, la Syrie, etc., il est indéniable que les mouvements de contestation étaient spontanés et populaires, largement inspirés par la révolte tunisienne, avec des nuances pour chaque pays, où les populations ont respectivement mille raisons de se révolter et réclamer l’amélioration de leurs conditions de vie. On remarque tout d’abord des similitudes et des différences dans le déroulement des événements et dans leur issue en Tunisie et Egypte, et en Libye et Syrie. Ainsi, on constate une relative rapidité du départ de Ben Ali (Tunisie) et de Moubarak (Egypte). Le 14 janvier, soit un mois après le déclenchement de la révolte tunisienne du 17 décembre 2010, Ben Ali est déjà dans un avion en partance vers l’Arabie Saoudite ; quant à Moubarak il résiste 18 jours avant de jeter l’éponge et partir en laissant les clés à l’armée. De son côté Kadhafi lui refuse de partir et il aura fallu six mois de bombardements intensifs des avions de l’Otan et au final son assassinat le 20 octobre 2011 pour que le régime change en Lybie. Son alter ego, Bachar el-Assad en Syrie résiste toujours, la faute aux bombardiers de l’Otan qui tardent à intervenir pour d’évidentes raisons géostratégiques.

L’autre ressemblance entre la révolte des Tunisien-nes et des Egyptien-nes se trouve dans la forme populaire et pacifique du mouvement, par la force des manifestations de rue, l’occupation pacifique des places publiques dans les grandes villes, les grèves et arrêts de travail multiples et de longue durée dans tout le pays. A l’opposé en Lybie, avec la militarisation de la contestation, qui a lieu dès les premiers jours, c’est une minorité de la population qui continue la guerre contre le régime jusqu’à sa chute. En Syrie, il y a eu la volonté affichée et exprimée, au début des révoltes en mars 2011, d’agir pacifiquement malgré la répression féroce, voyant ce qui s’est passé en Lybie et ne voulant pas vivre la même chose. Malgré cela, le 29 septembre 2011 est déclarée la formation officielle de l’armée syrienne libre. Depuis ce temps c’est la guerre entre deux armées, d’un côté l’armée syrienne libre soutenue et financée par la Turquie, le Qatar et les pays de l’Otan et de l’autre l’armée syrienne aidée par l’Iran et la Russie. Le bilan de la guerre en Libye est estimé à 50 000 morts et on peut en compter presqu’autant en Syrie, sans oublier la destruction des deux pays et la prolifération d’armes à tous les coins de rue.

Les régimes politiques Un troisième constat important entre ces deux blocs Tunisie-Egypte et Lybie-Syrie est la différence des régimes politiques. Pour les deux premiers, ce sont des régimes « démocratiques » de façade avec des parlements élus, des partis politiques, une liberté relative de la presse et des médias, un système économique libéral soutenant un capitalisme sauvage concentré aux mains de quelques hommes d’affaires issus des familles dirigeantes de Ben Ali et Moubarak ou de proches du régime. Le système politique en Lybie s’appuie sur un régime totalitaire concentrant tous les pouvoirs entre les mains de Kadhafi et de ses fils, pouvoir militaire, économique et sécuritaire qui ne laisse aucune place à la société civile pour s’organiser en association, syndicats ou partis politiques. En Syrie, c’est un autre régime basé sur un parti unique historique, le parti Baas qui règne sur le sort des Syriens depuis 1963. La famille el-Assad a pris les rênes du parti en 1970 quand le général Hafez el-Assad s’empare du pouvoir et y reste jusqu’à sa mort en 2000. Il est remplacé par son fils Bachar qui décide à l’époque une libéralisation du régime politique, ce sera le « printemps de Damas ». De part la nature de ces deux types de régimes, en Lybie et Syrie, l’armée est au cœur de la structure même de l’Etat, sous le contrôle des deux dirigeants. A la différence de ce qui se passe en Tunisie et en Egypte où l’armée y est une institution puissante, surtout en Egypte, et relativement autonome vis-à-vis du pouvoir politique. C’est le quatrième élément qui jouera un rôle important dans les événements de 2011. Les deux régimes totalitaires n’ont pas permis l’émergence de luttes sociales, ni la formation de syndicats ce qui explique l’absence d’un mouvement ouvrier, même embryonnaire en Libye et en Syrie. Ajoutons à cela que la majorité des ouvriers en Lybie sont des travailleurs immigrés qui ont fui le pays dès le début des événements vers, justement, la Tunisie ou l’Egypte pour échapper aux bombardements et à la guerre.

Les luttes sociales Les différences évoquées dans ces processus révolutionnaires montrent que le rapport de force n’est pas le même dans les deux cas. Ce qui a accéléré la chute des régimes tunisiens et égyptiens, c’est l’implication et la forte présence des ouvriers et ouvrières dans la contestation. Ces régimes ont compris qu’ils ne pourraient pas résister aux millions de prolétaires en colère partout dans le pays et ils avaient en mémoire les événements de al-Mahalla al-Kubra en Egypte et Gafsa en Tunisie, deux moments d’une importance capitale de la lutte de classe qui ont préparé, pendant au moins 5 années, le terrain de la révolte. La région de Gafsa, située au centre-est de la Tunisie loin des côtes touristiques, est une région pauvre de 330 000 habitants, sous développée et laissée à l’abandon, le chômage y est le plus élevé du pays, qui ne bénéficie pas de la retombée financière de l’extraction des mines de phosphate qui représente l’activité principale de la région. Elle est depuis l’indépendance un foyer de révolte et de contestation et a été le lieu d’une tentative de coup d’état raté en 1980 qui s’est soldé par l’exécution des 11 membres du commando. En 1988, suite à l’organisation d’un concours de recrutement de travailleurs dont les résultats ont été truqués, éclate une révolte des ouvriers avec grèves, arrestations et procès et il en découlera une conscience aigüe de lutte de classe car les travailleurs comprennent que la lutte est le seul moyen d’obtenir quelque chose de cet Etat lointain qui s’occupe plus du confort des touristes que des conditions lamentables de travail dans le bassin minier. Ce mouvement a déclenché une dynamique de luttes qui s’étend à d’autres régions dans le Sud où plusieurs grèves et manifestations ont lieu entre autre dans les zones frontalières avec la Libye, là où des milliers de gens vivent de contrebande plus ou moins tolérée et très aléatoire en fonction des relations fluctuantes entre les deux pays. Le milieu ouvrier tunisien est organisé et structuré dans le puissant syndicat des travailleurs tunisiens (UGTT), créé avant l’indépendance. Ce syndicat est considéré comme le seul dans tout le monde arabe n’ayant pas été créé par le pouvoir, même si après l’indépendance il s’est rangé du côté du pouvoir politique en place, il reste relativement à l’écoute des bruits de la rue et aux revendications des travailleurs. Pendant les événements de 2011, si il n’y a pas eu de position claire de la direction du syndicat, en revanche beaucoup de sections locales ont appelé à rejoindre les manifestations ou à faire grève. Il est évident que le rapport de force a basculé en faveur de la rue, malgré la répression et l’entêtement de l’Etat, ce qui a poussé l’armée à conseiller, ou peut-être même obliger, Ben Ali à faire ses valises le 14 janvier 2011.

Al-Mahalla al-Kubra, en Egypte, est située au nord à 110 km du Caire et 120 km d’Alexandrie, sur le delta du Nil, c’est une ville ouvrière, siège de la compagnie égyptienne du textile qui employait 27000 ouvriers en 2006. Depuis sa création en 1928 cette entreprise d’Etat est au cœur de nombreuses révoltes vu les conditions de travail, de logement, de santé et de sécurité au travail. D’importants mouvements de grève ont eu lieu en 1947,1975, 1985 et 1986. La dernière grève de grande ampleur s’est déroulée en décembre 2006 pour exiger une prime de fin d’année d’un montant de deux mois de salaire en application d’une décision du premier ministre et l’instauration d’un salaire minimum. Ce mouvement de grève s’est développé sur deux ans jusqu’à son apogée en 2008 avec la création de dizaines de comité de soutien et de solidarité avec la population. C’est dans ce contexte que se sont développés le mouvement Kifâya (ça suffit !) -mouvement égyptien pour le changement créé en 2004- et le groupe du 6 avril, nom issu de l’appel du 6 avril 2008 pour une grève générale contre l’augmentation des prix, la vie chère et le chômage et en solidarité avec le mouvement des ouvriers du textile. Ce mouvement de grève s’est transformé en émeute à al-Mahalla al-Kubra durement réprimée par les forces de l’ordre mais il a réussi à casser le tabou de la peur et le mythe d’une Egypte pacifiée ; c’est à cette occasion que, pour la première fois, le grand portrait de Moubarak a été déchiré et piétiné par les manifestants. On estime le nombre de participant-es aux grèves entre 2006 et 2009 au moins à deux millions d’ouvriers. Pendant les événements de 2011, les ouvriers d’al-Mahalla al-Kubra ont participé activement aux manifestations, grèves et rassemblements, notamment lors des manifestations du 25 et du 28 janvier. On peut conclure en toute logique que les événements en Tunisie et en Egypte ont éclatés dans un contexte d’agitation sociale et sur un fond de luttes de la classe ouvrière en cours depuis des années.

Mais dès la chute des régimes, la classe politique, ralliée tardivement à la contestation, a pris les commandes et donné une coloration plus bourgeoise qu’ouvrière à la révolte en avançant des revendications politiques comme le changement de régime, l’instauration d’une constitution et la réforme des institutions ; ces revendications ont pris la place des revendications ouvrières pour l’amélioration des conditions de vie, l’augmentation des salaires, la diminution du chômage, les droits élémentaires à la santé, l’éducation et le logement, en les reléguant au second plan. On comprend mieux pourquoi la classe ouvrière n’a pas pu concrétiser tous ses efforts de luttes depuis tant d’années et s’est laissée manipuler par les partis politiques qui ont toujours été des alliés du pouvoir et n’ont jamais soutenu les mouvements de grèves, ni les revendications des ouvriers.

Saoud, Toulouse.

26/09/2012


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