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La " liberté de la presse " ? Avec ou sans Net, c’est pas net !

jeudi 12 avril 2007, par Courant Alternatif

On nous rebat les oreilles en France depuis maintenant des décennies avec la " défense de la liberté de la presse " (voir les campagnes menées contre Hersant dès les années 70), et on nous appelle depuis des mois à un " sursaut citoyen " pour voler à son secours, en empêchant qui la fin de Libé qui celle du Monde. Mais comme ce discours provient des hautes sphères politiques et médiatiques, un décodeur s’impose pour voir en clair une image du " droit à l’information " astucieusement proposée ici brouillée.

On s’aperçoit alors que la menace invoquée pèse non sur les médias dans leur ensemble mais sur la presse écrite, ou, plus exactement, sur une presse quotidienne " nationale " (PQN) qui recouvre en fait les quotidiens parisiens - les régionaux se portant assez bien (en particulier Ouest-France et Sud-Ouest), de même que la presse spécialisée ou " de loisir ".
On s’aperçoit aussi que la mobilisation recherchée autour de la " liberté de la presse " est une belle arnaque à dénoncer comme telle, pour trois raisons principales. D’abord, les rédactions de la PQN sont composées de représentant-e-s de l’élite intellectuelle qui soutient globalement les institutions en place, et donc la " liberté d’opinion " pour laquelle nous devrions nous battre se situe sur une palette de fines nuances dégradées du bleu au rose, mais toujours de bon ton (on voit d’ailleurs que la situation de France-Soir, trop " populo ", ou de L’Huma, encore trop " coco ", bouleverse et agite assez peu les " défenseurs de la démocratie "). Ensuite, le lectorat de la PQN appartient également pour l’essentiel aux classes moyennes, de Paris et d’autres grandes villes, qui défendent lesdites institutions - la baisse des ventes observée provenant pour partie de l’attraction de cette clientèle habituelle vers le Net, par lassitude de la soupe insipide que servent les quotidiens et recherche d’un menu plus alléchant. Enfin, non seulement, dans un système capitaliste, l’acquisition et la concentration des moyens d’information par des marchands d’armes et d’avions ou des banquiers est de pure logique, mais encore les médias sont l’outil qu’utilisent les détenteurs de tout pouvoir pour faire passer la propagande nécessaire à la perpétuation de ce pouvoir.
La " liberté de la presse " dans les termes où on nous la présente nous concerne donc fort peu : participer à la " bataille " (de type pétitionnaire et juridique, ou par l’actionnariat !) pour arracher Libé des griffes d’un Rothschild ou Le Monde de celles d’un Lagardère, sinon pour arrêter la multiplication de " gratuits " coupables de " concurrence déloyale " (comme si l’info financée partiellement par la pub était " meilleure " que celle financée uniquement par elle), n’empêchera en rien cette presse d’être aux ordres et son information partisane. C’est pourquoi il faut dénoncer non seulement la mainmise du patronat et des banques sur les médias en général, mais aussi la prétendue objectivité des journalistes et la parfaite hypocrisie de leur direction (la décision prise par Le Monde de lancer finalement son " gratuit " en étant un exemple de plus).

La peur de ne plus maîtriser l’info à donner

En réalité, l’agitation actuelle autour de la PQN traduit pas mal les craintes de la classe dirigeante de voir se réduire, avec le développement tous azimuts de nouveaux moyens de communication, le contrôle de l’opinion que favorisent les médias classiques. Ecrans et images occupent en effet aujourd’hui une place toujours grandissante dans les sociétés modernes ; et la " révolution technique " déjà réalisée - avec la puce de mobile, le Net à haut débit, les caméras numériques, les logiciels téléchargeables de traitement de l’image, ainsi que la possibilité de diffuser leurs contenus via le Net - met à la portée des personnes qui en ont les moyens financiers les outils pour faire elles-mêmes des images et du " son " ou pour diffuser une information à un coût très bas, à travers les blogs et les sites. De ce fait, la frontière entre les pros de la communication et ces amateurs, appelés par les " spécialistes " " éditeurs de contenu ", s’estompe (même si ces derniers s’alimentent beaucoup auprès des médias traditionnels) ; et le " média conversationnel " qui apparaît avec le Net entraîne de profondes transformations socioculturelles puisqu’il ne respecte pas la classique séparation entre diffuseurs et récepteurs de l’information.
Cette évolution inquiète suffisamment les dirigeant-e-s politiques et médiatiques pour qu’ils cherchent à la fois à la nier et à la contrôler. Si, à contrecœur, les différents titres de la PQN, les stations de radio et les chaînes de télévision ont ouvert leur site afin d’offrir une info en ligne, ils parlent rarement de ce qui se passe sur le Net : selon un article d’Internet actu de juillet 2005, il existait en 1995 à la télé nationale trois émissions régulières quotidiennes ou hebdomadaires ayant pour thèmes multimedia et cyberspace ; dix ans plus tard, elle n’en proposerait plus, et n’aurait consacré aux blogs une de ses principales émissions de reportage qu’en juin 2005. Enfin, quand le Net y est mentionné, c’est le plus souvent dans de courts sujets visant à en souligner les risques ou le côté inquiétant, à coups de réseaux pédophiles démantelés ou de nouveaux virus dévastateurs.
Une telle attitude est d’autant plus remarquable que les médias ont l’habitude, on le sait, de se citer mutuellement, et même de se mélange : les " revues de presse " des radios résument ce qui est publié dans les journaux ; des journalistes de presse écrite ou radio interviennent, en tant qu’intervieweurs ou à titre d’experts, dans des émissions-débats TV ; les journaux commentent les programmes télé tandis que les chaînes nationales annoncent la sortie de tel magazine imprimé… Surtout, les émissions télé consacrées à la… télé abondent, le propre des médias étant de parler d’eux-mêmes. Mais le Net est, lui, quasiment absent de toute cette autopublicité, et semblable marginalisation ressemble bien à un choix politique quand, dans le même temps, il devient un terrain commercial d’importance.
Cependant, ignorer le " virtuel " ou le présenter comme un lieu fréquenté par des foldingues d’informatique recourant à un langage abscons inconnu du " grand public " est devenu un exercice difficile, vu l’ampleur prise par le Net dans les usages de consommation et les modes d’ingestion de l’info. Sans s’arrêter au milliard de connexions réalisées, nous dit-on, par le site de la Nasa le 4 juillet 2005 (à l’occasion de la collision programmée entre Deep Impact et la comète Tempel-1), une forte proportion de la population en France utilise à présent le Net pour une raison ou une autre ; et une bonne part des internautes y suit en détail et en direct les événements majeurs de l’actualité mondiale. De plus, les dépêches d’agence, autrefois privilège des journalistes, sont maintenant en accès libre sur la plupart des portails : chacun-e peut y piocher, avec une immédiateté inédite, tel événement qui sera souvent traité plus tard par la presse ou la télé.
Cette concurrence par rapport aux médias classiques est amplifiée par le fait que la principale source d’information concernant le Net est le Net lui-même. En effet, l’habitude d’y recourir est susceptible d’accentuer toujours davantage le décalage par rapport à l’info proposée ailleurs, puisque celle qui est trouvable en ligne est particulière tant dans la forme que dans le fond : les internautes, surtout dans les jeunes générations, établissent en permanence une hiérarchisation personnelle de l’actualité qui est souvent éloignée des unes des médias traditionnels.
Si tous ces changements ne constituent évidemment en rien une garantie contre la manipulation des esprits, ils peuvent entraîner un rejet croissant du traitement médiatique classique - en particulier, là encore, dans les jeunes générations. Le " mouvement anti-CPE " de l’hiver dernier a ainsi fait clairement ressortir la fracture existant entre les gens de pouvoir et la jeunesse mobilisée : pendant que Villepin défendait son projet sur TF1, les jeunes en discutaient sur les forums des blogs ouverts pour l’occasion (30 000, paraît-il) ; les deux adversaires utilisaient donc deux médias différents, et le Net a joué un rôle important dans la force de la mobilisation - comme pour le mouvement altermondialiste antérieur. (A noter que la " fin de l’écrit " si fréquemment prédite n’y a pas trouvé là sa preuve, car si la jeunesse actuelle boude assez livres et crayons, on a constaté à cette occasion que cela ne l’empêche pas de lire ou d’écrire sitôt qu’elle a accès à un écran et un clavier.)

Le pouvoir des journalistes fragilisé par l’impact du Net

D’après une étude récente, les ados européens passaient en 1983 deux heures trente par jour devant un écran qui était en général celui de la télé, contre quatre heures dix-sept minutes aujourd’hui. En réalité, ils-elles font à présent du cross media, en regardant plusieurs écrans (d’ordinateur, pour échanger paroles et musiques sur le Net ; de téléphone mobile ; de console…) en même temps. Mais si la TV semble perdre de son attractivité pour cette catégorie d’âge, c’est également le cas pour les autres générations, au bénéfice de ce qu’offre le Net. Le " petit écran " d’antan ne restera peut-être pas longtemps le lieu emblématique du spectacle et du " débat " public (quoique la campagne électorale actuelle procure de gros scores à certaines émissions politiques), en grande partie parce qu’il est désormais possible de regarder un programme quand on le veut, en l’enregistrant (le film du dimanche soir sur TF1 a fait les frais de la VOD, ou " vidéo à la demande ", qui présente un catalogue de produits visionnables selon son gré sur l’écran d’une télé, d’un ordinateur, voire d’un mobile…). La possibilité et l’exigence de cette consommation à la carte de l’image viennent ainsi bouleverser les règles du jeu et les positions de force des principaux acteurs existant sur le marché de l’info : le média fixe de moins en moins le programme, l’événement donnant de plus en plus le rythme - on le voit avec la finale du Mondial de foot ou le face-à-face ultime de l’élection présidentielle, qui ne tolèrent aucun différé.
Du fait de cette évolution, non seulement le Net tend à occuper la place qu’avait la télévision jusque-là, mais il ne cesse d’englober, d’absorber les autres médias, son succès les forçant peu à peu à mettre en ligne leurs émissions et articles, et à devenir des multimedia pour ne pas perdre leur clientèle. Quant aux journalistes, ils-elles se sentent dépossédés de leurs prérogatives ici comme là. En effet, dans les médias classiques, ils-elles ont parfois du mal à mener la danse au cours des " débats " (les équipes Bush et Kerry négocient directement entre elles les conditions de la campagne présidentielle américaine à la télé, Ségo et Sarko imposent leurs volontés aux chaînes françaises…) ; et du mal à conserver leur pouvoir de censure et de contrôle sur l’info à donner. Spectacle oblige. Un mouvement de grève… de deux heures observé le 21 novembre 2006 par la rédaction du Progrès pour protester contre le fait de réduire les " journalistes à un rôle de sténo et le journal à une chambre d’enregistrement " l’illustre bien. A l’origine du conflit, l’opération menée conjointement par le quotidien lyonnais et RMC pour répondre à une étude montrant le lectorat toujours plus désireux de " direct ", et qui consistait à faire animer une série d’émissions-débats par les personnalités politiques invitées. S. Royal avait inauguré la formule en mai ; son côté " scandaleux " a sauté aux yeux des journalistes six mois après, lorsque l’" animateur " s’est appelé Le Pen. En 1995, Le Parisien avait utilisé pareille recette, mais le compte rendu du débat n’avait suscité aucun remous journalistique, officiellement parce qu’il était publié à côté d’enquêtes sur le FN et son dirigeant ; pour la présidentielle de 2002, le même quotidien avait réitéré en s’alliant à RTL, sans susciter plus d’agitation. Mais, a expliqué le SNJ-CGT, les journalistes avaient alors reçu lecteurs et auditeurs sélectionnés avant leur rencontre avec un candidat ; et ils-elles avaient choisi ensuite les extraits à publier ou à envoyer sur les ondes - bref, ils-elles avaient été à même d’user de ce fameux " filtre journalistique " qui nous garantit l’objectivité de l’info… par sa mise en conformité, exercice que leur a refusé le Progrès.
Avec le Net, les journalistes ont du souci à se faire dans la mesure où l’échange entre " experts " et " citoyens " s’effectue sans intermédiaires dans les sites et les blogs. Un autre exemple, pris en Corée du Sud celui-ci, est éclairant : le site Ohmynews est réalisé, à 70 % de son contenu éditorial, par et pour ses 40 000 " citoyens-reporters " réguliers ou occasionnels. Leurs textes et images mis en pages sont complétés par 70 journalistes, tandis qu’un espace est laissé sous chaque article pour les commentaires des internautes et qu’une " boîte à pourboires " sert à féliciter les auteur-e-s, à partir d’un téléphone mobile. Devenu le sixième média du pays, ce site mélange infos nationales, locales et personnelles ; il possède une capacité de mobilisation (il a paraît-il fortement contribué à l’élection du Président Roh Moo-hyun en 2002) et est une source de financement (il a donné en 2004 les fonds pour poursuivre un travail historique public, sur la colonisation japonaise de 1910 à 1945, qui avait été gelé par les députés). Cette forme de journalisme, baptisée en 2000 users generated content (" contenus produits par les particuliers ") et qui s’exporte grâce aux opérateurs de téléphonie (comme la Softbank au Japon), ne laisse plus guère aux gens de presse que leur savoir-faire - réduit à leur capacité de synthétiser toutes les infos en circulation et d’arriver à imposer un agenda à une actualité que le Net rend de plus en plus volatile.
Face à la dispersion des sources d’information par l’effet cumulé des nouvelles technologies et de la forte demande émanant du public, ses fabricants officiels, craignant d’en perdre le monopole, soulignent facilement les risques de désinformation et de manipulation inhérents au Net ainsi que l’absence d’" objectivité " des non-professionnels. Mais si ces risques sont bien évidemment réels dans un espace public " virtuel " où chacun-e peut faire courir n’importe quelle rumeur comme vérité vraie, les médias classiques sont bien mal placés pour donner des leçons de déontologie, le catalogue de leurs " bavures " ayant la grosseur d’un annuaire ; et pour ce qui est de l’" objectivité " dont ils se font les défenseurs, elle n’est à attendre nulle part et de personne… vu qu’elle n’existe pas.

Au royaume de l’image, le profit reste le roi

Quant à nous, nous n’avons pas plus de raison de pleurer la " fin de la presse écrite " existante que de nous enthousiasmer pour la " nouvelle info " apportée par l’informatique. Non seulement parce qu’il y a toujours lieu de se demander pour qui et pour quoi existe tel ou tel produit (voir encadré), mais encore parce que, même sans le Net, on connaît la désinformation induite par le tout-info, cette avalanche de données qui rend impossible une véritable réflexion dessus.
Pour finir, on aurait tort de croire, d’une part, que le Net est vraiment menacé par les sphères dirigeantes, et, d’autre part, qu’il les menace, dans un système dont le mot clé demeure le profit. Les investissements publicitaires le concernant traduisent au contraire son intégration grandissante aux échanges économiques : en Angleterre, ils sont déjà supérieurs à ceux de la presse régionale et de la radio ; en France, ils représentent 9 % des parts du marché, contre 12 % pour la radio ; aux Etats-Unis, Google en attire 28,3 % (ce moteur de recherche, qui a doublé ses bénéfices en un an, a une valeur boursière équivalente à celle de Yahoo, eBay et Apple réunis), et son PDG souligne son intérêt pour " apporter une publicité à la fois utile au spectateur et plus efficace à l’annonceur ". Par ailleurs, si les industries du disque, du cinéma et du showbiz ont d’abord considéré le développement du P2P (" pair à pair ", qui permet un téléchargement gratuit de musique) comme une attaque frontale contre elles, elles cherchent de nos jours davantage les moyens d’en tirer bénéfice que d’en freiner le développement.
Les élites intellectuelles et politiques sont à la vérité elles aussi engagées sur ce chemin, parce qu’elles ont pris conscience que le formidable outil de " démocratie directe " dont on qualifie souvent le Net n’échappe pas à la réalité du système capitaliste. De fait, que pourrait-il avoir de vraiment inquiétant pour les classes dirigeantes ? Son origine militaire (la CIA), le poids des Etats-Unis dans sa structuration même (notamment avec Microsoft) et les facilités de flicage qu’il induit (toute activité en ligne étant contrôlable, depuis les courriels jusqu’à la fréquentation d’un site) sont là pour les rassurer. Au bout du compte, si le Net distrait le " peuple " par une consommation toujours accrue, en lui donnant de plus l’illusion de pouvoir prêter sa voix à la chanson qu’elles continuent de lui passer, tout ne va-t-il pas encore pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Vanina


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