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Strasbourg
Après la récréation, la répression !

dimanche 7 juin 2009, par Courant Alternatif

Nous écrivions dans le dernier Courant Alternatif à propos de la répression lors du contre-sommet de l’OTAN à Strasbourg qu’elle avait eu numériquement moins d’ampleur que l’Etat aurait pu le souhaiter. Mais pour ceux qui ont eu l’infortune d’être traînés devant les tribunaux, même si les faits reprochés étaient légers ou manifestement fabriqués, le glaive a été sans appel. Alliot-Marie et Sarkozy avaient demandé des corps menottés et enfermés. La justice, en bon serviteur zélé, a offert aux maîtres ce qu’ils et elles voulaient.

Fin avril, la Medical Team et la Legal Team publiaient un communiqué visant à chiffrer la répression. 464 interpellations ont été confirmées. 1700 appels téléphoniques concernant des faits de répression ont été enregistrés à la Legal Team. 690 personnes ont été signalées retrouvées après une disparition, une interpellation ou une hospitalisation. Plus d’un millier de personnes ont bénéficié des soins de la Medical Team lors de la manifestation du samedi 4 avril, etc. Ce bilan montre bien la volonté de réprimer l’ensemble du mouvement de protestation contre l’OTAN, tel un dressage politique qui a pour finalité de décourager par la peur toute mobilisation qui contredirait les politiques des ogres de la planète. A ce titre, les manifestations de Strasbourg ont vécu la même terreur policière que les manifestantEs de Gênes en 2001, les bavures du corps-à-corps en moins.

Procès en comparution immédiate

Ceux qui passèrent en comparution immédiate, les lundi 5 et mardi 6 avril, « bénéficièrent » d’une véritable ambiance de lynchage. Tous les médias (y compris ceux de gôche) titraient sur « les procès des casseurs » ou des « incendiaires ». Aucun ne soulevait que l’ensemble des personnes qui passaient en procès l’étaient pour des intentions qu’on leur prêtait, et très peu pour des actes. Et quand cela l’était, de toute évidence, ces actes n’étaient corroborés que par des policiers à la superbe vue et dans des situations matériellement singulières.

La quasi-totalité des interpellés avait été ratissée en marge de la manifestation ou du village, qui avec une fronde dans le sac, qui avec des pierres dans la poche, qui avec un couteau suisse sur lui... C’était bien alors une justice de lampistes qui s’abattait sur eux. Derrière les événements spectaculaires qu’avait connus le contre-sommet, le pouvoir droit dans ces bottes, avec la ferme volonté très actuelle de montrer que la police est d’une efficacité dominante, n’avait d’autre choix que de condamner ce qu’il avait sous la main afin de ne pas rendre visible la petite Bérézina qu’il avait subie et les multiples cafouillages d’arrogance dont la police avait fait preuve.

De telles situations devraient faire perdre les dernières croyances à celles et ceux qui pensent encore que la justice s’établit sur des faits et sur le « droit ». La justice d’Etat distribua des condamnations au forfait : trois mois de prison avec sursis pour les Strasbourgeois « lambda » et six mois fermes pour les personnes de nationalité allemande, présentées comme les membres de cette « horde de Black Blocs » venus d’outre-Rhin. Outré par sa condamnation, un inculpé protesta verbalement, ce qui fut suivi par quelques grondements dans la salle. Il n’en fallait pas moins pour que le président du tribunal fasse son numéro de chef de la maison en ce jour médiatique en faisant expulser spectaculairement la salle par la police.

Le scénario judiciaire était si bien huilé que le lendemain mardi amenait en comparution immédiate des personnes que le pouvoir ne voulait pas présenter comme des manifestants « ordinaires », mais contre qui il fallait montrer la même intransigeance, si ce n’est avec un forfait différent. Un Strasbourgeois qui visiblement avait plus besoin d’attention médicale que de prison prenait un an ferme pour avoir mordu un policier alors qu’il était atteint de la maladie du sida. Un jeune du quartier populaire du Neuhof voyait son procès repoussé à plus d’un mois, car les flics n’avaient pu se constituer partie civile après qu’il avait été accusé d’avoir prêté un briquet à un mineur qui aurait lancé un pétard sur le gendarme en train de filmer les manifestants. Le procureur ayant requis jusqu’à dix-huit mois de prison ferme, il restera incarcéré à la prison locale, celle de l’Elsau, en attendant son procès.

La prison pour ceux qui refusent la comparution immédiate

Les quatre personnes qui refusèrent leur comparution immédiate furent automatiquement mises sous mandat de dépôt et incarcérées. La comparution immédiate ne permet aucunement de préparer une défense, de laisser au moins le temps à l’avocat de vérifier la régularité de la procédure et de chercher des éléments à décharge pour le prévenu. La comparution immédiate est quasi automatique dans les procédures pénales, et la refuser est souvent sanctionné par la mise en détention. C’est ainsi que ce chantage s’effectue : accepter une justice expéditive sans réel moyen de se défendre comme seul moyen de sortir libre. Dans la justice des affaires (justice des riches), il n’y a pas de comparution immédiate, mais il y en a dans les procédures pénales (justice des pauvres), c’est cela aussi la justice de classe !
Une personne de nationalité allemande accusée d’avoir jeté des pierres sur la police et d’avoir blessé un policier lors de son arrestation refusa la comparution immédiate, ainsi que trois Tourangeaux arrêtés sur le parking d’un hypermarché pour avoir acheté (même pas volé !) du white spirit et une serpillière.

Les procès du 5 mai

Les deux affaires furent donc jugées un mois après le 5 mai dernier, dans l’après-midi. Le matin, une autre personne avait comparu libre pour détention d’un couteau. Ressortie libre, le délibéré sera donné le 25 juin prochain. Une centaine de personnes étaient venues à midi au rendez-vous du casse-croûte solidaire organisé pour soutenir les inculpés. Seule une vingtaine d’entre elles fut autorisée à entrer dans le tribunal, et celles et ceux qui en sortaient ne pouvaient plus y rentrer ensuite. Les audiences durèrent tout l’après-midi et le délibéré fut donné en début de soirée.

Les trois Tourangeaux furent libérés après qu’une des multiples nullités soulevées par les avocats de la Legal Team eut été retenue. Sur le fond, la défense appuya sur le fait que l’intention n’était pas caractérisée. En effet, ce n’est que depuis la dernière loi sur la prévention de la délinquance qu’on peut poursuivre un individu sur une intention. Encore faudrait-il que cette intention soit caractérisée. Ce n’est pas parce qu’on achète du white spirit et une serpillière qu’on va lancer un cocktail Molotov. Il faut au moins le fabriquer pour ensuite le lancer. Le parquet, avec acharnement, a rectifié la nullité et, le 22 juin prochain, ils se présenteront une troisième fois devant leurs juges.
La personne de nationalité allemande prit le forfait de six mois que sa nationalité semble ordonner dans les procès des « anti-OTAN ». C’est ce qu’avait demandé le procureur pour jet de pierre et violence à agent. Le jet de pierre avait été corroboré par trois policiers qui l’auraient identifié à 150 mètres, sous un pluie de caillasses : « pantalon beige, sweat noir, cheveux blonds légèrement rasé sur les côtés ». A 150 mètres, trois flics qui font la même description, ils auraient dû jouer au loto ! La violence à agent ne fut au final pas retenue car le flic avait déposé qu’il s’était lui-même cassé le poignet en glissant ! Si c’est lui qui le dit… Si bien que les six mois requis par le procureur pour les deux délits se sont transformés en six mois pour un seul chef d’inculpation : quand on vous dit que c’est de la justice au forfait !

Pendant toute l’audience, ce qui fut manifeste fut la germanophobie qui entoura l’ensemble des procès de personnes de nationalité allemande. Les traductions furent bâclées, voire inexactes, si bien qu’à aucun moment elles ne comprirent vraiment ce qui se déroulait et ce qui se disait. C’était pire que de l’abattage, c’était de la haine ! On sortit même pour un garçon le témoignage d’une assistante sociale qui avait certifié que celui-ci lui aurait avoué avoir jeté des pierres. Ce qu’il nia évidemment. Mais on n’avait ici que faire de la « recherche de la vérité » ou de la déontologie très douteuse de cette assistante sociale…

Condamnation des jeunes de quartier

Il fallut faire un exemple. Et cela tomba sur lui. Il aurait prêté son briquet à un mineur qui avait jeté de l’arrière de son scooter un pétard sur un gendarme en train de filmer les manifestantEs. L’année de prison ferme correspondait au forfait des six mois pour les « anti-OTAN » plus six mois quand on vient d’un quartier populaire. C’est cela, la justice coloniale ! Il n’y a en effet rien de nouveau à voir : les habitantEs des quartiers populaires sont plus lourdement condamnéEs que « les autres ». D’autant que lors des manifestations contre l’OTAN les habitantEs des quartiers périphériques ont sympathiquement participé à de nombreuses initiatives. Mais ces quartiers, surtout celui du Neuhof qui bordait les alentours du village « autogéré », ont connu dans les semaines qui ont suivi les événements une véritable répression. Des dizaines de personnes se sont retrouvées ainsi devant les tribunaux pour conduite sans permis, refus d’obtempérer, conduite sans casque… La plupart de ces personnes avaient participé aux manifestations, notamment quand celles-ci étaient dans leur quartier. La présence policière massive qui a suivi le sommet de l’OTAN et la recherche de quelques personnes « bien connues » ont permis à la répression de se faire en catimini, loin des projecteurs qui étaient sur les « vrais » manifestants.

Bilan « partiel » de la Legal Team

La mise en place d’une équipe organisant le soutien juridique semble inévitable lors de telles manifestations, car la répression est la seule réponse que donne le pouvoir quand on le conteste. Et l’analyse de notre période porte à croire que cela va l’être de plus en plus pour l’ensemble des mouvements sociaux. Certes, il faudra discuter de l’opportunité politique de tels rassemblements, qui débouchent sur une telle dépense d’énergie pour des finalités politiques assez floues. Mais, plus que de pouvoir répondre à la répression, l’existence d’une « Legal Team » permet de répandre dans les luttes un doux air de solidarité qui rompt avec l’individualisme, y compris celui que l’on peut sentir parfois dans nos luttes. Rendre le possible collectivement, être solidaires de toutes les personnes, quels que soient les moyens d’action qu’ils et elles ont choisis, rompre avec l’idéologie du jugement sont des moteurs palpables de la solidarité – qui va bien plus loin que sa seule évocation dans les manifestations ou sur les tracts bien ronflants.
Mais il n’y a pas de modèle type pour organiser l’entraide face à la justice. Ce qui a été essayé à Strasbourg est la continuation de ce qui l’a précédé, comme ce qui précédera tentera de ne pas refaire ce qui n’a pas fonctionné, mais pourra reproduire ce qui semble avoir marché.
Ainsi la diffusion massive et visible d’un pense-bête juridique et d’un guide, outre leur contenu, a permis à chacune et chacun de savoir que face à la répression la solidarité s’était structurée antérieurement. Mais, stratégiquement, comme le droit en France n’autorise pas les interpellés à demander directement un avocat de la Legal Team (soit on donne le nom d’un avocat, soit on choisit celui qui est commis d’office), ce qui fut mis en place fut de « négocier » avec la bâtonnière que dans les avocats de garde figurent les avocats de la Legal Team. Il n’y avait ainsi pas que des avocats de la Legal Team dans les avocats commis d’office. Au final, ce fut 50/50 entre celles et ceux qui purent bénéficier pendant leur garde à vue d’un avocat avec lequel ils et elles pouvaient être un peu plus confiants et confiantes. Pourtant, le jeudi soir, après la grande rafle de la manifestation dans les bois du Neuhof, la police débordée par les demandes des interpellés a bien appelé la Legal Team pour lui demander… d’envoyer des avocats.

La justice républicaine nous bassine que « nul n’est censé ignorer la loi ». Et on s’aperçoit alors que si on aide des gens à se défendre (ce qui n’est pas très fortement subversif !) les foudres de la pensée d’Etat s’abattent sur vous. Ainsi, le dimanche soir, le reportage du journal de France 2 présenta la Legal Team comme une base arrière des insurgés ; et il présenta de même comme condamnable le fait de soutenir tous les manifestantEs, quels que soient leurs modes d’action – donc le fait de ne pas participer à des lynchages qui ne sont pas uniquement médiatiques. C’est dans ce sens que quelques (rares) courriers sont arrivés dans la boîte mail de la Legal Team.
Pourtant, la tâche est importante entre des militantEs qui peuvent se méfier d’un avocat qu’ils et elles ne connaissent pas et des avocatEs qui ne connaissent pas toujours la réalité des militantEs. Fonctionner ensemble, d’un point de vue local, c’est aussi construire, dans les deux sens, des pratiques de solidarité actives. Mais, pour les personnes qui se « farcissent » la tâche, le piège est aussi présent. Pendant qu’on s’occupe de lutter contre la répression, on ne s’occupe plus du reste, de tout ce qui nous fait chier dans ce monde et qu’on cherche à changer. Pendant que nous luttons contre la répression, nous voilà bien occupés ! Une nouvelle forme de répression, en quelque sorte…
A l’heure d’aujourd’hui, la Legal Team antirépression Strasbourg a surtout besoin de soutien financier pour faire face essentiellement au paiement des avocatEs. Vous trouverez pour tout acte de solidarité les moyens de participer et toutes les informations sur www.antirepression.org
Un concert de soutien est organisé à Strasbourg le 19 juin à la salle Molodoï. Le 21 juin, pour la Fête de la musique, une manifestation musicale essaiera de se rendre devant la prison pour jouer pour les prisonnièrEs. Le 22 juin, les trois Tourangeaux repasseront en procès. Courant août, les procès en appel devraient avoir lieu à la cour d’appel de Colmar, et sûrement aussi les premières fins de peine (avec les remises de peine habituelles). Deux personnes sont encore en instruction dans le cadre de l’incendie de la douane, ce qui fait qu’au moins sept personnes sont emprisonnées suite aux manifestations contre le sommet de l’OTAN.
Mais la répression semble ne pas s’arrêter là : des personnes de la ville ont été convoquées au commissariat pour « violences et incendies en périphérie du contre-sommet ».
Le combat continue !

OCL Strasbourg


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