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Exproprier les expropriateurs

Point de vue - Raúl Zibechi

dimanche 12 août 2012, par WXYZ

"Les crises sont souvent des moments de profonde créativité collective qui, dans une large mesure, consistent à aller au-delà de ce qui est établi, en inventant des formes d’action qui dépassent les contraintes et les limites imposées par le système."

Les "actions directes et collectives", qui "naissent toujours dans les marges", peuvent "se propager" et "défier les pouvoirs étatiques d’en haut", si elles savent lier détermination et légitimité, en partant toujours du "local pour ensuite devenir général".

Quelques uns des enjeux que Raúl Zibechi souligne dans sa dernière chronique du quotidien mexicain La Jornada à propos des actions d’"expropriation" menées par le Syndicat andalou des travailleurs.


Les crises sont souvent des moments de profonde créativité collective qui, dans une large mesure, consistent à aller au-delà de ce qui est établi, en inventant des formes d’action qui dépassent les contraintes et les limites imposées par le système. La plus importante, celle qui marque la limite que ceux d’en haut ne sont pas disposés à tolérer, c’est l’action collective et directe pour résoudre les problèmes de la vie quotidienne : alimentation, logement, santé, emploi, éducation.

Les ouvriers organisés dans le Syndicat andalou des travailleurs (SAT), dans le sud de l’Espagne, sont entrés mardi dernier dans des grands supermarchés (Mercadona, Carrefour), ont rempli des chariots de nourriture et sont sortis les distribuer à des cantines populaires où se rendent les chômeurs et les immigrés. Depuis 15 jours, le SAT poursuit l’occupation d’un domaine agricole de l’Armée en revendiquant la cession de terres aux agriculteurs affamés.[*]

Dans certaines régions de l’Andalousie, comme celle d’Écija, le chômage grimpe à 40%, il y a des familles où tous leurs membres sont au chômage et ne reçoivent aucune allocation. Dans les grandes villes, 35% des familles sont en dessous du seuil de pauvreté. Malgré qu’il soit une petite organisation, le SAT s’inscrit dans l’histoire des luttes menées par le Sindicato de Obreros del Campo (Syndicat des ouvriers agricoles - SOC) dirigé par le maire de Marinaleda et actuel député pour Izquierda Unida [Gauche Unie], Juan Manuel Sánchez Gordillo.

Dans les années 1980, tant le SOC que les Commissions Ouvrières impulsèrent de multiples actions en faveur de la réforme agraire, qui comprenaient des occupations de propriétés agricoles, des marches, des barrages de routes et de voies ferrées. La combativité de ce secteur du peuple andalou se manifeste actuellement par des actions qui seront pénalisées par les tribunaux. En cohérence avec l’éthique de l’engagement du corps et de ne pas fuir les représailles, Sánchez Gordillo a déclaré, après avoir participé aux actions dans les supermarchés, qu’il sera « fier d’entrer dans une prison pour cette raison, mille fois. »

Ceux qui sont disposés à criminaliser l’action directe appartiennent à un large éventail qui va du gouvernement de droite et des patrons jusqu’à l’ Unión Progresista de Fiscales [Union progressiste des procureurs], dont le porte-parole a déclaré : « Si tout le monde fait la même chose, ce serait la fin de la coexistence pacifique, cela amènerait la loi de la jungle. » La justice considère que les banquiers qui ont agi comme des criminels ne méritent pas la prison. Ils défendent la propriété des riches, mais pas celles des millions de personnes qui ont perdu leurs maisons et leurs emplois.

Une fois de plus, ce sont des activistes qui ont remis les choses à leur place, face à l’avalanche médiatique qui juge les actions des pauvres comme des ‟attaques” et des ‟pillages” de supermarchés, comme l’a illustré, entre autres, le quotidien El País. Les dirigeants du SAT, au contraire, ont défendu de telles actions qui visent à « exproprier les expropriateurs, les propriétaires terriens, les banques et les supermarchés, qui gagnent de l’argent en pleine crise économique. »

Au cours de ces derniers mois, nous assistons à un sombre panorama : les activistes sociaux sont poursuivis en justice et les banquiers sont en liberté. Peu importe si ceux d’en bas prennent la nourriture d’une manière pacifique et que ces mêmes supermarchés jettent des tonnes de nourriture à la poubelle. Maintenant, ils mettent des serrures sur les conteneurs de poubelles pour que les affamés n’aient pas l’audace de prendre ce qui, en toute rigueur, leur appartient. La logique de l’accumulation du capital ne se laisse pas distraire par des dissertations éthiques ou morales, et ne connait pas la douleur ou la souffrance humaine, précisément parce qu’elle en vit.

La mesure prise par les membres du SAT met la crise ailleurs. Elle ouvre les portes à de nouvelles formes d’action qui naissent toujours dans les marges, à contrecourant y compris des gauches établies, et permet aux personnes touchées par la crise de prendre l’initiative, de cesser d’être des objets passifs de la charité de l’Etat. À ce stade, trois aspects méritent d’être soulignés.

Le premier est que, peu importe le nombre, mais la créativité et la capacité. La SAT est une petite organisation qui s’appuie sur la meilleure histoire des journaliers andalous et montre que, même de très petits groupes peuvent prendre l’initiative, être audacieux et courageux, pour modifier ainsi la routine de l’action collective. Ce qui un jour semble subversif et effrayant, avec le temps, devient normal et accepté. Le changement commence toujours en étant local, pour ensuite devenir général.

Le second aspect, c’est la légitimité des actions, beaucoup plus que leur légalité. Si nous, ceux d’en bas, ne sommes pas capables d’aller au-delà du cadre établi, il n’y a pas de changement possible. Cela suppose de prendre des risques, d’assumer la riposte violente et la possibilité de payer avec de la prison la lutte pour la justice sociale. Il en a toujours été ainsi. Il y a 30 ans à peine, l’avortement était illégal dans l’État espagnol, jusqu’à ce que de petits groupes de féministes aient franchi le pas de pratiquer des avortements, et d’avorter, défiant les restrictions légales et les représailles. Aucune conquête n’est gratuite.

En dernier lieu, c’est à travers ce type d’actions que les secteurs populaires deviennent les sujets de leur destin. Lorsque ceux d’en bas prennent leur vie quotidienne entre leurs mains, ils forgent des pouvoirs contre-hégémoniques, d’abord locaux, mais qui peuvent se propager et, inévitablement, finissent par défier les pouvoirs étatiques d’en haut. Les classes n’existent que dans les situations de conflit et cela suppose deux parties, comme le signale Immanuel Wallerstein : « Il peut n’y avoir aucune classe, bien que cela soit rare et transitoire. Il peut y en avoir une, et c’est là le plus commun. Il peut y en avoir deux, et alors c’est le plus explosif » (El moderno sistema mundial, Siglo XXI, tomo I, p. 495).

C’est de cela qu’il s’agit. En pleine crise, est en train de prendre forme une classe composée des plus opprimés, ceux du sous-sol, qui se découvrent les uns les autres et dévoilent les modes et les formes de l’oppression, jusqu’à exposer les expropriateurs en pleine lumière. Lorsque cela se produit, lorsque ceux d’en bas osent crier à la face de ceux d’en haut – James C. Scott nous l’enseigne – c’est parce qu’est arrivé le temps des grandes et décisives actions, de celles qui n’ont pas de marches arrières.

Raúl Zibechi

La Jornada, 10 août 2012

[ Traduction : XYZ pour OCLiberaire ]

NdT : [*] Le lendemain de la rédaction de ce texte, la finca en question (Las Turquillas) a été expulsée.


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