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Le cas de Rio de Janeiro

Métropolisation, méga-évènements et accumulation par dépossession

jeudi 31 janvier 2013, par WXYZ

Baie de Sepetiba, Vila Autódromo et la favela historique du Morro da Providência, trois exemples, trois lieux très distincts de l’agglomération de Rio de Janeiro où se font sentir directement et brutalement les effets de grands projets d’infrastructures et de restructuration de l’espace urbain répondant aux logiques imposées par l’accumulation du capital. Rien que pour la Coupe du Monde de football de 2014, les grands travaux d’infrastructures dépassent la centaine, dans la douzaine de villes où auront lieu des matchs.

Dans l’agglomération de Rio de Janeiro, ces grands travaux d’aménagement ont un caractère global : ils se situent dans le domaine de l’énergie (pétrole off-shore), de la production industrielle (acier, pétrochimie), du commerce international (nouveau complexe portuaire), du tourisme et du tertiaire (Porto Maravilha), du sport (Coupe des Confédérations, Coupe du monde de football, Jeux Olympiques), des transports (voies express, autoroutes urbaines traversantes, TGV Rio-São Paulo…), des loisirs et de la culture (patrimoniale, création contemporaine), de l’immobilier (de luxe et des quartiers privés) et finalement de l’aménagement urbain proprement dit, avec ses installations réservées et ses zones séparées pour riches, pour pauvres et pour couches intermédiaires, à l’image de la société de classes dont il est le produit, à laquelle il lui donne une forme renouvelée et modernisée, et qui la signifie tout autant.

« Les grandes villes du tiers-monde, écrit Raúl Zibechi dans La Jornada du 14 décembre 2012, sont devenues des espaces aussi attrayants pour l’accumulation du capital que les vastes régions rurales où s’étendent les monocultures et l’exploitation minière à ciel ouvert. Les méga-événements comme les Jeux olympiques et la Coupe du Monde de football, mais aussi les grands concerts de musique sont la meilleure excuse pour accélérer l’accumulation, qui va de pair avec l’expulsion des pauvres ou leur enfermement permanent dans des espaces contrôlés. »

Les villes brésiliennes, notamment Rio de Janeiro, « montrent à présent le visage le plus antipathique de l’accumulation par dépossession : interventions militaires dans les favelas, démolitions de maisons et expulsion des communautés qui étaient établies depuis des décennies dans des zones devenues maintenant appétissantes pour capital. » Cette expansion et accumulation par dépossession (David Harvey) est ce versant du développement capitaliste qui se produit par l’incorporation progressive et continuelle dans le système industriel-marchand de zones, de territoires, de choses, d’êtres humains, qui jusque-là en étaient exclus, ne l’intéressaient pas, et qui deviennent des « ressources » convoitées pour la création de valeur : forêt vierge, montagnes, lacs, terrains de petite agriculture maraichère, sous-sols, fonds marins, zones urbaines abandonnées…

Le 12 décembre 2012, lors d’une visite à Paris pour attirer les investisseurs, la présidente brésilienne Dilma Rousseff a annoncé depuis le siège du Medef où elle assistait à un séminaire avec les patrons français, la construction d’au moins 800 aéroports régionaux ( !), c’est-à-dire au minimum dans toutes les villes de plus de 100.000 habitants. En ce moment, seulement 66 fonctionnent. Tous sont reliés par des autoroutes avec les villes voisines. Elle n’a pas donné de chiffres plus précis, mais il s’agit évidemment d’une activité extrêmement lucrative pour une poignée d’entreprises de travaux publics et la ruine de milliers de familles qui seront inévitablement déplacées. L’an passé, le gouvernement a donné en concession au secteur privé trois des plus grands aéroports du pays (deux à São Paulo et un à Brasilia). En septembre dernier, l’ex-guérillera qui préside le Brésil avait déjà annoncé la plus grande vague de concessions au secteur privé pour la construction de 7.500 km de routes et 10.000 km de voies ferrées avec des investissements prévus de 66 milliards de dollars sur 5 ans, essentiellement pour le transport de marchandises. Il n’est donc pas surprenant qu’en retour les entreprises de BTP fournissent les plus importantes contributions aux campagnes électorales des partis politiques. Lors des récentes élections municipales et des gouverneurs, quatre grandes entreprises du bâtiment (Andrade Gutierrez, Queiroz Galvão, OAS et Camargo Corrêa) ont fait don de 100 millions de dollars aux candidats. Le Parti des Travailleurs, gauche, au pouvoir depuis 2002, est celui qui en a été le principal bénéficiaire : il a officiellement recueilli 32 millions uniquement de la part des cinq plus grands bailleurs de fonds (Folha de São Paulo, 9 décembre 2012).

(Curitiba, Etat fédéré de Paraná)

Mais les enjeux vont au-delà de ces petits arrangements entre amis et complices. Comme l’indique Raúl Zibechi dans le même article de La Jornada, « une étude récente de l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE) a signalé que les cinq plus grandes villes du pays représentent 25% du PIB national, et 21% uniquement pour trois d’entre elles, São Paulo, Rio de Janeiro et Brasilia (Agencia Brasil, 12 décembre 2012). Dans toute la région du Sud-Est, la plus riche du Brésil, 1% des municipalités concentrent la moitié des revenus. Là, dans ces mégapoles, est en train de se jouer une partie substantielle de l’avenir de l’humanité. Là, le capital global concentre ses batteries, impulsant ces opérations gigantesques qui lui procurent les plus grands profits, à court et à long terme. Et ceux qui résistent sont systématiquement accusés d’être des délinquants. »

Cette tendance de fond à la formation de gigantesques aires urbaines en continuelle extension démographique et territoriale (métropoles, mégapoles, gigapoles, métapoles… on ne sait plus les désigner) se vérifie chaque jour un peu plus comme un modèle unique sur l’ensemble de la planète, seules pouvant varier les conditions locales d’application de ce modèle et notamment la rapidité et l’amplitude des bouleversements en cours ou encore le caractère plus ou moins planifié ou « sauvage » de ces expansions. L’agglomération de São Paulo atteint 22 millions d’habitants, celle de Rio approche les 14 millions, Belo Horizonte dépassera bientôt les 7 millions… Zones urbaines sans limites, polycentriques, aux limites toujours repoussées, dans une illimitation continuelle, c’est-à-dire sans forme possible, proprement informes, défiant toute possibilité de représentation mentale et d’orientation.

Mais il arrive, plus souvent qu’on ne le croit – et cette information-là, il faut aller la chercher –, que ces mutations imposées par les exigences de la reproduction élargie du capital se heurtent à des résistances collectives, en particulier là où les conditions de vie et les relations sociales, jugées suffisamment acceptables par les habitants pour être défendues, sont directement menacées, faisant alors germer une contestation nouvelle ouvrant la voie à d’autres exigences et revendications que la seule défense de l’existant : à l’expression, jusque-là non formulée, de nécessités sociales, de besoins propres à la communauté, contraires à ceux des aménageurs, comme le montre la résistance des habitants de la Vila Autódromo.

J.F. (janvier 2013)


Rio de Janeiro : De la Ville Merveilleuse à la Cité des Affaires

Raúl Zibechi

« Ils arrivent et marquent les maisons comme le faisaient les nazis ». Le récit s’écoule de la bouche d’Inalva avec une lente douceur, comme si elle parlait de quelque chose d’éloigné, qui ne la concernait pas. « Ils inscrivent trois lettres, SMH[1] et un certain numéro, et alors on sait qu’ils vont les démolir ». À première vue, une maison sur trois ou quatre de Vila Autódromo est marquée.

Inalva Britos est une enseignante à la retraite de 66 ans. Fille d’immigrants du Nordeste, elle est arrivée il y a trois décennies dans ce village qui était un refuge, un îlot de liberté sous la dictature militaire. « Le quartier s’est peuplé de militaires expulsés de l’armée, d’enseignants et de pêcheurs ». Aujourd’hui elle est membre du Comité populaire de la Coupe et des Jeux olympiques depuis que les méga-évènements menacent d’expulser ceux qui vivent depuis une trentaine d’années à côté du circuit automobile.

La Cidade Maravilhosa [Ville Merveilleuse] est devenue « l’endroit avec la plus forte concentration de l’investissement public et privé dans le monde »[2], grâce aux grands événements de cette décennie : la Conférence Rio+20 en 2012, la Coupe du Monde de 2014 et les Jeux olympiques en 2016, auxquels il faut ajouter les Jeux militaires mondiaux en 2011 et la Coupe des Confédérations en 2013. On estime que d’ici 2020, la ville recevra un milliard de dollars pour les travaux d’infrastructures, les services et l’industrie [3].

Les méga-événements vont de pair avec les mégaprojets, qui sont localisés à trois endroits et ont comme toile de fond les gisements de pétrole de la couche ‟pré-sel” [au large des côtes], des ports, de l’acier et du minerai de fer : le Complexe d’Açu dans le nord de la ville pour l’exportation et le traitement du minerai de fer en provenance du Minas Gerais, Porto Maravilha, qui implique le remodelage du centre urbain pour le transformer en espace touristique et la Baie de Sepetiba, à l’ouest, où seront déplacées les opérations du port de Rio.

Ces gigantesques investissements ont leur face cachée : l’expulsion de milliers de familles et la consolidation d’un modèle de sécurité qui militarise la pauvreté, comme le dit le dernier rapport de la Commission des Droits Humains du parlement de l’Etat de Rio. En 2011, 5.488 personnes ont ‟disparu”, il y a eu 4.280 homicides et 524 exécutions sommaires sous forme d’« autos de resistência » [« actes de résistance », légitime défense prétextée par les policiers], une figure juridique née de la dictature.

« La police de Rio détient le record mondial des décès dans des affrontements armés », a déclaré le rapport de la Commission [4]. À São Paulo, la police provoque 0,97 décès pour 100 000 habitants, en Afrique du Sud 0,96 et à Rio 6,86 décès pour 100 000 habitants. À São Paulo, la police a arrêté 348 personnes pour chaque mort qu’elle provoque, tandis qu’à Rio, ils ne sont que 23 détenus par mort.[5]

Poussière d’argent

Marta se cale dans son fauteuil, lisse le foulard recouvrant ses cheveux aussi sombres que sa peau et sort des petits flacons de son sac. Chaque flacon est soigneusement recouvert d’un bouchon de liège et sur leurs côtés apparaissent deux symboles : un crâne noir et une main avec les lettres TKCSA [6]. Á l’intérieur, une poussière grise et brillante qu’elle recueille lorsqu’elle balaie la cour de sa maison, à 500 mètres de la cheminée de l’énorme aciérie.

(Poussière d’argent)

Nous sommes dans la maison de Telma, à la périphérie de Santa Cruz, à proximité de la plus grande entreprise sidérurgique d’Amérique latine, la Companhia Siderúrgica do Atlântico de l’entreprise allemande Thyssen Krupp (TKCSA). La ville de plus de 200.000 habitants est à environ une heure de Rio, à côté de la baie de Sepetiba, refuge d’oiseaux endémiques et migrateurs du fait de ses forêts et de ses mangroves. Le fait d’être un milieu marin de transition, des estuaires où convergent les eaux marines et douces des rivières, en fait un endroit idéal pour la pêche.

(TKCSA en action)

Santa Cruz fait partie de la banlieue ouest de Rio, la plus pauvre et celle avec la plus forte croissance démographique au cours des dernières décennies. Nous y sommes arrivés après avoir traversé Barra de Tijuca, une zone résidentielle de classes moyennes supérieures, située dans la même bande côtière que les célèbres Copacabana, Ipanema et Leblon. La région méridionale de la ville, qui concentre les meilleurs services et les constructions immobilières de luxe, ressemble tout juste à une parenthèse entre les favelas du centre de Rio et cette zone ouest, dortoirs pour travailleurs réguliers ou sous-employés.

Parmi les projets gouvernementaux figure la transformation de la baie de Sepetiba en un grand pôle sidérurgique et portuaire, à côté du port voisin de Itaguai où la Marine [militaire] développe son programme de sous-marins nucléaires. Dans les années 1980, deux parcs industriels ont été développés à Santa Cruz, dont les effluents ont endommagé la mangrove et la pêche. En 1986, la partie littorale de la baie a été déclarée Zone de Protection de l’Environnement[7].

Le nouveau cycle de développement au Brésil a amené dans la baie la société pétrolière Petrobras, les entreprises sidérurgiques Gerdau et TKCSA et plusieurs entreprises de moindre dimension. Celles-ci encouragent la construction d’un énorme port qui s’ajoute au port et au chantier naval de la Marine de Itaguaí, capable de drainer 50 millions de tonnes de minerai de fer[8]. Sepetiba est en train de devenir le port alternatif à celui de Rio de Janeiro.

Les grands travaux ont de puissants impacts. Pour avoir une idée de la taille du projet, les membres de l’Institut de Politiques Alternatives pour le Cône Sud (PACS) assurent que les travaux de construction de l’aciérie TKCSA (qui produit de 10 millions de tonnes d’acier) occupent un espace similaire à la somme quartiers cariocas de Leblon et Ipanema.

Jusqu’à l’arrivée de l’industrie, la population vivait de la pêche et de l’artisanat et était constituée de quilombolas[9], d’Indiens, de pêcheurs artisanaux et d’habitants du littoral. La première attaque qu’ils subirent fut l’expulsion de 75 familles du MST [Mouvement des travailleurs ruraux Sans-Terre] qui s’étaient installés sur le terrain qu’occupe TKCSA, où ils campaient depuis cinq ans en vivant de l’agriculture.

La deuxième attaque a affecté les pêcheurs. TKCSA n’a pas pu s’installer dans l’Etat de Maranhão, dans le Nordeste, à cause de la forte mobilisation des pêcheurs, des écologistes, des syndicats, des églises et des autorités. Maintenant, les eaux de la baie sont polluées par le cadmium, le plomb et le zinc. Suite à l’installation d’équipements industriels et aux mouvements massifs de navires à profonds tirants d’eau, de vastes zones de la baie ont été exclues pour la pêche. Plus de 8000 pêcheurs se sont retrouvés sans ressource vitale.

Le troisième impact agit sur l’ensemble de la population. Le ministère de l’Environnement de l’Etat a calculé que TKCSA émet 76% du CO2 de Rio de Janeiro et qu’elle émettra 12 fois plus de gaz polluants que toute l’industrie de l’État[10]. La quantité de fer contenu dans l’air a augmenté de 1.000% selon des études officielles.

Les résultats sont évidents. Miguel, pêcheur depuis quatre décennies, affirme qu’il retirait jusqu’à 80 kilos de corvina et de parati et que maintenant il ne prend que trois kilos quand il sort avec son bateau. « Les huit mille pêcheurs que nous sommes, nous nous retrouvons au chômage ou dans des emplois informels », se plaint-il de colère et d’impuissance[11]. Neuf associations d’artisans pêcheurs dénoncent la pollution et résistent à l’entreprise sidérurgique.

La pluie d’argent que Dona Marta récupère dans ses flacons est le résultat de l’entreprise qui stocke de la fonte dans des puits en plein air, celle-ci finissant par être entrainée par le vent. Les autorités environnementales n’étaient pas au courant de l’existence de ces puits et TKCSA n’a toujours pas d’autorisation légale pour fonctionner.

Comme il arrive dans tous les cas d’agression environnementale et sociale par les grandes entreprises, la population est divisée. Les villageois organisés sont juste une poignée, bien que les organisations de pêcheurs et d’enseignants rejettent la sidérurgie. « Il y a de la peur », dit Marta. « Ils sont puissants et forts et les habitants se sentent petits, même si tout le monde sait que quelque chose ne va pas avec leur santé ». Elle fait allusion à la multiplication des affections des voies respiratoires, des yeux et de la peau.

(Ile Madeira, baie de Sepetiba)

Elle ajoute que, du fait que les entreprises ont changé le cours de la rivière, les quartiers les plus pauvres sont inondés chaque fois qu’il pleut. Le mot « milice » est prononcé à voix basse. Personne n’ose poser des questions et les gens n’abordent jamais ce sujet avec des inconnus. Ces bandes armées illégales de policiers, de pompiers et de militaires contrôlent le transport, la distribution du gaz et la sécurité du petit commerce dans tous les quartiers pauvres et les favelas. Les milices travaillent avec le pouvoir politique local et celui de l’État de Rio de Janeiro, et elles sont soutenues par certains partis politiques parce qu’ils sont considérés comme un « moindre mal » contre le narcotrafic. Á Santa Cruz, elles soutiennent les multinationales en contrôlant la population qui proteste et résiste.

Le ciel et l’enfer se touchent

Chaque étape est une bouffée douloureuse et une goutte de sueur. Le thermomètre indique 36 degrés à l’ombre tandis que Walter Carlos (qui nous conduit tout au long du parcours) assure que la sensation thermique est de 45 degrés Celsius[12]. La montée semble interminable. Le Morro da Providência est si pentu que les voitures doivent s’arrêter à mi-chemin. Marcia, une femme aussi élancée qu’élégante, portant sa pauvreté avec fierté, nous accompagne. Elle est membre de la Commission des Résidents pour le Droit au Logement.

Elle nous conduit dans la montée par des escaliers et des ruelles labyrinthiques, entre les grosses conduites d’eau où se raccrochent de petits tuyaux blancs qui fournissent des maisons. Tous les quelques mètres, elle a la bienveillance de s’arrêter pour nous montrer les trous laissés dans la favela par les bulldozers qui, ici et là, ont démoli des maisons pour raisons de « sécurité » pour les familles. Le choix semble capricieux.

(Maisons marquées)

« Celle-ci, dit-elle en montrant une énorme fosse remplie de débris, des morceaux de tôle, de bois et des lambeaux de vêtements, a été démolie avec la famille à l’intérieur ». On dirait une mauvaise blague un jour de chaleur insupportable, mais la stupeur causée par l’histoire a permis une pause plus longue que lors des autres arrêts. Nous continuons vers le haut, jusqu’à ce que nous atteignions un point où la vue sur la ville, quoiqu’assez vulgaire, est merveilleuse.

(Maison détruite)

Eau fraiche en bouteilles, des chaises en plastique et un énorme balcon donnant sur le port et la baie de Guanabara. En dessous de nous, le pont de Niteroi de 13 kilomètres de long, les îles et les autoroutes, et la Cidade da Samba. En tournant la tête, on peut voir le Pain de Sucre, le Christ du Corcovado, et au loin les montagnes vertes et rasées ainsi que le Sambádromo très proche. Nous sommes bien dans un bar familial, au-dessus du Morro da Providência.

L’architecte Denise Penna Firme, blonde, mince, précise, saisit ses plans et fait de son mieux pour nous expliquer ce que représente les gigantesques travaux qui traversent le morro [promontoire, morne, colline littorale]. « Le téléphérique commencera à la gare routière près du Sambádromo, il aura un arrêt dans la favela, dans laquelle il y a eu la place la plus populaire, et se terminera là, dans la Cidade da Samba. C’est pour les touristes, car les habitants de la favela ne peuvent pas payer ». Avec ses doigts, elle marque la trajectoire linéaire par-dessus le labyrinthe de la favela.

Marcia prend la parole. « La Providência a été la première favela de Rio, elle date de 110 ans et a été formée par des combattants de la guerre des Canudos »[13]. Avec cette seule phrase, elle nous dit beaucoup de choses : c’est un espace consolidé, avec de bonnes infrastructures, situé dans le centre-ville, à deux pas du port. En somme, un endroit particulier. Et par conséquent convoité par la spéculation immobilière et le business du tourisme.

« C’est l’un des promontoires les plus beaux et les plus attrayants de Rio », ajoute Denise. La zone entière sera convertie en ce qui a été appelé Porto Maravilha, qui comprend les quartiers de Gamboa, Santo Cristo, Saúde et Caixa, où vivent 40.000 personnes dans des bidonvilles, des entrepôts et des maisons abandonnées, presque tous des terrains publics, dans l’une des parties les plus dégradées de la ville.

Cette zone a été donnée à un consortium de trois entreprises de construction (Odebrecht, OEA et Carioca) pour une durée de 15 ans pour l’exécution des travaux d’infrastructure afin de construire des tours de bureaux, des condominiums [quartiers résidentiels privés] pour la classe moyenne supérieure et des équipements touristiques[14]. Porto Maravilha accueille des paquebots là même où, auparavant, se trouvait le port de commerce dont les marchandises étaient entreposées dans des hangars. Les touristes débarquent, sont logés dans cette zone et, d’ici, ils peuvent accéder à un circuit qui comprend la visite de favelas et des écoles de samba.

La prétendue « revitalisation » de la vieille ville suppose l’expulsion de 835 familles uniquement dans le promontoire de la Providência et une quantité d’habitants non encore divulguée dans les zones adjacentes. Le remodelage du port implique la privatisation d’une aire stratégique dont le financement est assuré par la Banque d’Etat Caixa Econômica Federal.

Près du Morro da Providência, dans la partie la plus basse de la favela, se trouve le bâtiment de l’UPP (Unité de la police pacificatrice) qui ont commencé à être installées en novembre 2008. Elles sont maintenant au nombre 28 et bien qu’elles aient été créées pour lutter contre le trafic de drogue, la géographie des UPP révèle quels sont les intérêts qu’elles défendent, selon la Commission des Droits Humains. « Ils privilégient le couloir hôtelier de la Zone Sud, la zone portuaire pour le projet Porto Maravilha, le contour résidentiel de Maracana et Tijuca, les alentours du Sambadromo, les complexes Alemão et Penha, voie d’entrée et de sortie de l’aéroport international, qui sont les principales zones d’intérêt pour les secteurs économiques »[15].

La Commission considère donc que les UPP ne représentent pas un modèle alternatif de sécurité publique, mais « une nouvelle pratique policière qui s’articule avec le vieux modèle de gestion militaire de la pauvreté urbaine » [16]. En parallèle, Human Rights Watch signale que dans les cinq zones où il y a le plus d’« actes de résistance » [droit auto-accordé de légitime défense de la part de la police] et d’homicides, les UPP n’ont pas été implantées, pas plus que n’ont été annoncés des projets d’installation [17].

La Commission assure qu’elle reçoit des plaintes de violations dans les communautés occupées par les UPP, sur les actions des policiers comme les abus, l’usage excessif de la force, les prisons pour jeunes, la répression des travailleurs informels et les obstacles à la réalisation de Bailes Funk, un rythme né dans les favelas avec l’influence des cultures afro-brésiliennes, du samba, du Nordeste, qui est réprimé à Rio.

Du Morro da Providência à Port-Merveille, une favela menacée par la touristification et l’embourgeoisement

Inégalité et la violence d’Etat. Ou faut-il parler de « terrorisme démocratique » d’État ? Le plus étonnant de la favela de Providência est la construction d’un énorme téléphérique qui commence à la station de bus, fait son unique arrêt dans ce qui était la place principale du lieu (espace de socialisation et de fêtes pour la communauté, aujourd’hui détruit), pour terminer de l’autre côté de la colline, près de la Cité de la Samba, où les écoles de samba construisent leurs chars et conçoivent leurs costumes. La favela, qui ne figure même pas dans les cartes touristiques, deviendra une photo-trophée dans les sacs à dos des touristes, tandis que ses propres habitants n’auront pas accès au téléphérique.

Le grand péché de la population de cette favela n’est pas le narcotrafic, presque inexistant soit dit en passant, mais de vivre tout près du port, une zone qui est aujourd’hui convoitée par la spéculation immobilière qui vise à remodeler une zone qu’elle a déjà baptisée Porto Maravilha, en rapport direct avec la Cidade Maravilhosa. Les entrepôts abandonnés seront reconvertis en restaurants et boutiques de luxe pour les touristes ; les ponts et les longs viaducs seront démolis pour lui donner un aspect « vert », adapté aux goûts des touristes du Nord et du tourisme interne de la classe moyenne supérieure. Avant cela, comme précondition de l’accumulation par dépossession, a été installée une énorme UPP (Unité de pacification de la police) dans la partie inférieure de la favela, le plus accessible pour les véhicules blindés, les lugubres caveirãos [littéralement ‟grands crânes”, en référence à l’emblème du crâne de la police militaire s’étalant ostensiblement sur les flancs du véhicule]. Au sens strict, par pacification on comprend généralement un combat mené à la communauté, mais pour maintenir l’apparence démocratique, des termes comme « narcotrafic » ou « bandits » sont utilisés afin de criminaliser toute une population qui répond toujours aux mêmes critères : pauvre, marginalisée, noire.

(Raúl Zibechi, La Jornada, 14 décembre 2012, extrait)

(Emblème de la police militaire de Rio)

Quelques données complémentaires

L’Opération Urbaine en Consortium (Operação Urbana Consorciada – OUC) est le terme administratif de Porto Maravilha. Elle a été créée par la Loi Municipale du 23 novembre 2009. C’est un Partenariat Public-Privé (“le plus important PPP jamais conclu au Brésil”), dont la signature date de 2011, qui concerne une surface de 489 ha (dont 110 de voirie, 25 de quais…) dans la zone portuaire de Rio de Janeiro. L’immobilier devrait atteindre 4,8 millions de m2 au bout de 15 ans (en 2025), moitié (47%) en bureaux et commerces, moitié (53%) en immeubles résidentiels haut de gamme. Á noter que les « coûts sociaux » de ces opérations, tels que ceux des expulsions/relogements des 835 familles de la favela sont exclus du PPP : ils doivent être supportés par les programmes publics de construction de logements sociaux déjà existants, ceux de la ville (‟Morar Carioca”) ou de l’État fédéral (‟Minha Casa Minha Vida”).

La spéculation n’est pas une vue de l’esprit. Le financement de la partie immobilière proprement dite doit se réaliser par la vente de ‟Droits à construire additionnels” émis par la municipalité (dont la ‟valeur” interne dépend d’un coefficient d’occupation des sols variable par rapport à sa valeur initiale). Ces droits à construire additionnels « sont des valeurs mobilières mises aux enchères ou négociées avec les investisseurs par la Municipalité » qui « peuvent ensuite être vendus librement sur un marché secondaire, jusqu’à ce qu’ils soient incorporés à une opération de promotion immobilière » (in Les « opérations urbaines », quel modèle pour la nouvelle métropole brésilienne ? L’exemple de « Porto Maravilha » à Rio de Janeiro, Albrecht / Da Costa Moreira / Botler, 7 novembre 2012) de telle sorte que la Municipalité peut pleinement participer à cette spéculation. Mais la valeur initiale sera définie par la valorisation attendue du foncier qu’est censée déterminer la réalisation des deux premiers musées ainsi que les travaux de voirie, l’ensemble étant à la charge de la municipalité et d’autres fonds publics.

Plusieurs projets d’envergure sont ainsi prévus dans le cadre du programme Porto Maravilha : un musée du développement durable (Museu do Amanha, ‟de Demain”), la Pinacothèque de la ville ou encore l’implantation d’écoles privées d’audiovisuel et de restauration d’œuvres artistiques. Ces nouveaux équipements s’ajoutent à la Cité de la Samba, vaste complexe de spectacles et d’expositions autour du Carnaval implanté dans la zone depuis 2006. L’objectif est de rassembler les 14 écoles de samba engagées dans la première division de la compétition du Carnaval de Rio, en leur permettant d’abriter leurs ateliers de fabrication de chars et de commercialiser leurs activités par l’ouverture au tourisme et la vente de produits dérivés.

En 2000, l’association des habitants de Gamboa (Associação dos moradores do bairro da Gamboa), un des quartiers de cette colline de 317 hectares qui domine toute la zone portuaire, avait réussi à faire annuler le projet d’implantation d’un énième musée Gugghenheim, prévu sur l’un des quais d’arrivée des paquebots de croisière grâce à une mobilisation accusant ce projet de permettre l’accès à la « culture » aux seules élites urbaines et aux touristes. Aujourd’hui, c’est au même emplacement que doit être construit le Musée de Demain, premier chantier de Port-Merveille.

Ce remodelage du morro dans le projet Porto Maravilha s’accompagne évidement d’une « valorisation patrimoniale » de cette favela historique : « récupération de la mémoire », « musée à ciel ouvert », réhabilitation de quelques édifices anciens, tout est bon pour parfaire la politique culturelle au service de la gentrification et établir un itinéraire touristique au cœur de la favela en vue de « récupérer la mémoire des lieux, de stimuler l’identification des habitants à leur espace de vie et de susciter de nouvelles énergies créatives », selon les propos d’un agent communautaire de la municipalité en 2006.

Cette pseudo-revitalisation de la favela n’est rien d’autre qu’une entreprise de folklorisation participant d’un processus d’esthétisation sociale de ces quartiers où les habitants se voient chosifiés, dépossédés de la possibilité de transformer les espaces urbains où ils résident, d’agir dessus, sinon comme simples rouages passifs ou purs décors de leur commercialisation.

J.F. (janvier 2013)

Spéculation, contrôle et marginalisation

Les projets qui sont distribués aux touristes et la publicité du secteur immobilier ont quelque chose en commun : les favelas n’existent pas, elles sont rayées de la carte et remplacées par des espaces verts. L’autoroute de la favela de Maré, peut-être le plus violente de Rio, est isolée par une paroi en plastique qui dissimule la pauvreté. La tentative d’invisibiliser les favelados est tellement ridicule qu’elle provoque autant de rires que d’indignation.

En direction de Barra da Tijuca, nous passons par la Linha Amarela [Ligne Jaune], une autoroute qui traverse la ville. A gauche, le lac de Tijuca, à droite, celui de Jacarepagua. La large avenue est bordée d’immeubles de luxe, des centres commerciaux, un parc aquatique géant et un stade couvert, le HSBC Arena, qui accueille des concerts, des matches de basket-ball et des compétitions de gymnastique et qui a accueilli les Jeux panaméricains de 2007.

Un peu plus loin, les affiches annonçant le futur Parc Olympique et le Village des Athlètes, à l’endroit précis où se trouve aujourd’hui l’Autodrómo [circuit automobile de vitesse] Nelson Piquet, en voie de démantèlement. Par une voie latérale de l’autoroute, nous arrivons à Vila Autodrómo, un quartier d’environ 450 logements, comprimés entre le lac, le circuit automobile et l’autoroute. Ses deux mille résidents sont menacés d’expulsion pour « interférer » dans les projets olympiques.

Le plus important est l’autoroute Transcarioca qui reliera l’aéroport international de Galeão avec Barra de Tijuca, où se dérouleront beaucoup d’événements des Jeux olympiques et où les athlètes seront logés. Pour la construire, trois mille logements seront démolis, parmi lesquels ceux de la Vila Autódromo.

Inalva nous reçoit à l’Association des habitants, mais elle nous invite à nous asseoir à l’ombre des arbres, à côté du mur qui sépare le village du circuit automobile, dans une aire de jeux pour les petits enfants construite par la communauté. En fait, elle est l’une des rares communautés où ni les narcos ni les milices n’ont pu pénétrer, mais ce petit territoire est convoité par la spéculation immobilière. Nous lui demandons d’expliquer comment était-il possible qu’une communauté aussi réduite résiste pendant trois longues décennies. « Parce que la plupart d’entre nous sont des travailleurs indépendants, nous nous soutenons avec nos mains. Quand je suis arrivée, je suis restée un an sans rien acheter au magasin, parce qu’il y avait la pêche, les fruits et les cultures maraichères que nous nous échangions » est sa simple réponse.

Les femmes cultivent des plantes médicinales à la maison et Inalva aime rappeler que sa maison a été construite par un pêcheur solidaire. Une petite communauté de persécutés par le régime militaire a atteint des niveaux élevés de cohésion interne et d’autonomie matérielle : « Nous sommes débarrassés du paiement d’un loyer et sans patrons. Artisans, maçons, enseignants, petits commerçants ».[18]

Ils ont résisté aux bulldozers en 1993, lorsque le maire a tenté de les expulser. Aujourd’hui, ils ont mis au point un Plan Populaire pour urbaniser le village avec l’appui de centres de recherche universitaires qui constitue leur principal argument pour éviter l’expulsion. « Urbaniser le village représente une dépense d’à peine 35% du coût de l’évacuation et du transfert vers une communauté résidentielle », explique Inalva.[19]

Deux jours plus tard, le 10 décembre, elle a été invitée par la Commission des Droits Humains à s’exprimer au Parlement. Assise à côté de Frei Betto, d’avocats et de députés, elle explique comment la spéculation immobilière détruit la ville et les relations humaines en appauvrissant la vie. Avec son calme de toujours, elle cite Paulo Freire[20] pour dénoncer que les spéculateurs sont en train de réveiller « la juste colère des opprimés. »

Raúl Zibechi
21 décembre 2012
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Source : cipamericas.org
[Introduction et traduction : J.F.]

Références :
Comissão de Defesa dos Direitos Humanos e Cidadania da Alerj, “Relatório 2009-2012”, décembre 2012.
Comité Popular da Copa e Olimpíadas do Rio de Janeiro, “Megaeventos e violações dos directos humanos no Rio de Janeiro”, 2012.
Interview d’Inalva Britos, Vila Autódromo, 8 décembre 2012.
Interview de Marcia, Bené et Dense, Morro da Providência, 9 décembre 2012.
Interview de Marta, Telma et Miguel, Santa Cruz, 9 décembre 2012.
Instituto Políticas Alternativas para o Cone Sul (PACS), “Compahia Siderúrgica do Atlántico. Impactos e irregularidades na Zona Oeste do Rio de Janeiro”, 2012.
Instituto Políticas Alternativas para o Cone Sul (PACS), “Megaeventos e megaemprendimentos no Rio de Janeiro”, noviembre 2011.

Notes :
[1] Sigle du Secrétariat municipal du logement en portugais.
[2] PACS, 2012, p. 12.
[3] Ibid.
[4] Comissão de Defesa dos Direitos Humanos e Cidadania da Alerj, “Relatório 2009-2012”, diciembre 2012, p. 51.
[5] Ibid. p. 52. [6] Thyssen Krupp-Compañía Siderúrgica del Atlántico.
[7] PACS, 2012, p. 22.
[8] Ibid. p. 25.
[9] Descendants des esclaves échappés des plantations de sucre. Il y a au Brésil deux mille communautés quilombolas qui luttent pour leurs terres reconnues par la Constitution de 1988. Voir http://www.cpisp.org.br/comunidades/
[10] PACS, 2012, p. 45.
[11] Entretien avec Marta, Telma et Miguel, Santa Cruz 9 décembre 2012.
[12] Il s’agit de Carlos Walter Porto Gonçalves, géographe qui a travaillé avec Chico Mendes dans l’État d’Acre. Il dirige actuellement le Laboratoire d’Etudes des Mouvements sociaux et des territorialités (LEMTO) de l’Université Fédérale Fluminense, à Niteroi.
[13] Confrontation entre l’armée et les membres d’un mouvement populaire dirigé par Antônio Conselheiro en 1896-1897 dans la communauté de Canudos dans l’État de Bahia, dans le Nordeste du Brésil. [NdT. Le terme favela vient d’ailleurs de là : c’était le nom d’une colline de la région de Bahia que les soldats avaient occupée.]
[14] PACS, 2011, p. 11.
[15] Comissão de Defesa dos Direitos Humanos e Cidadania da Alerj, ob cit p. 50.
[16] Ibid.
[17] Ibid., p. 59.
[18] NdT : Avec le temps, les habitants ont acquis un « droit de possession », reconnu par l’État, des terrains qu’ils occupent pour vivre.
[19] NdT : Ce contre-projet prévoit la rénovation des maisons insalubres, l’asphaltage des ruelles, la mise en place d’un réseau d’adduction d’eau et du tout à l’égout, la construction d’une école et d’une crèche, le raccordement de la Vila au réseau de transports publics…
[20] NdT : Frei Betto : Dominicain, figure intellectuelle de la gauche brésilienne et de la Théologie de la libération. Paulo Freire (1921-1997), pédagogue égalitariste, auteur notamment de Pédagogie des opprimés (1969), dans laquelle il pense nécessaire d’inventer des méthodes d’enseignement qui soient surtout des instruments pour « conscientiser » les enseignés, en dépassant la dialectique éducateur/élève et permettant un cheminement des opprimés vers leur autonomie et leur libération.


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