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CA n° 231 - juin 2013 (articles en ligne)

Mariage pour tous : L’extrême droite à l’offensive

samedi 15 juin 2013, par admi2


Mariage pour tous : L’extrême droite à l’offensive

Le mouvement contre le mariage pour tous a réveillé la "majorité silencieuse", nous a rappelé que l’église avait encore un poids politique et que la France était bien un pays baignant dans le catholicisme. Pour ceux qui ne s’en souvenaient plus…

Le mariage gay, un enjeu mineur, un jeu politicien…

Au début, ça a commencé de manière plutôt classique, il s’agit d’une équation politicienne assez simple. Dès son investiture, le PS met la question du mariage homosexuel en avant (il s’agissait d’une promesse de Hollande) pour faire oublier la quantité relativement impressionnante de lois antisociales qui passent tous les mois depuis un an dans l’hémicycle. Pour ce faire, le gouvernement s’appuie sur des sondages très favorables au "mariage pour tous" (environ 60%). Il est à noter que l’opinion reste aujourd’hui favorable au mariage et à l’adoption d’enfants par les couples homosexuels. L’enjeu pour l’Etat est donc de faire de cette loi, ce "nouveau droit", une sorte de "caution de gauche".

La réaction des partis de droite est forcément à la hauteur de l’événement : puisqu’ils n’ont rien à dire sur le fond politique du gouvernement (et notamment économique), ils vont se ruer sur cette loi, remuant les valeurs traditionnelles de la droite : la famille et la morale chrétienne. Très vite les débats se font passionnés et pas très passionnants. Car il est évident que ce qui aurait pu se traduire par un progrès social, mené par le PS et ses satellites, n’est plus qu’un changement social, intégrant les homosexuel-les aux codes de la famille…
La question du mariage déchaîne les passions, étonnamment plus que l’adoption, sans doute moins symbolique mais ô combien plus importante pour les personnes concernées.

Le jeu politicien ne suffit plus

Très vite, la droite fait part de son envie d’amener le débat "dans la rue". Le 17 novembre, l’UMP, main dans la main avec l’Eglise, organise de nombreux cortèges en France, regroupant plusieurs centaines de milliers de personnes. Jusque-là, rien d’étonnant. Pour toute personne ayant étudié un peu la question, il était clair (et cela restera le cas tout au long du mouvement) que la manif avait été "arrosée" par le clergé. Une grosse infrastructure est mise en place pour ces défilés. Il est à noter que l’extrême droite s’est rassemblée le lendemain, le 18 novembre, à Paris, regroupant tout de même 10 000 personnes. C’est le début de la médiatisation croissante des groupes d’extrême droite et en particulier de l’institut Civitas (à travers "l’agression" calculée des Femen).

L’institut Civitas est une organisation intégriste catholique, royaliste, particulièrement homophobe, proche des idées de Mgr Lefèvre. Contrairement à l’état groupusculaire de l’extrême droite radicale, l’institut Civitas a une vraie base sociale. Une base sociale autour des fidèles de l’ouest Parisien et notamment des personnes fréquentant l’église St Nicolas du Chardonnet. Une base sociale qui ne sort pas trop dans la rue habituellement certes, mais solide et nombreuse. L’organisation, très hiérarchisée, est dirigée par le secrétaire général Alain Escada qui, malgré un regard qui ne fait pas oublier les affaires de mœurs touchant l’Eglise, a été très sollicité par les médias. Contrairement à Frigide Barjot et à la ligne "UMP" de la "Manif pour tous", Civitas refuse "tous les discours visant à normaliser l’homosexualité". Comme ça, c’est clair.
Parallèlement, la "manif pour tous" prend de l’ampleur à travers le personnage de Frigide Barjot, sorte de rock star homophobe. Axant sur le côté famille, la "manif pour tous" est vertement critiquée par la droite radicale. Pour sa forme "gentillette" d’abord, mais surtout pour sa "tolérance" envers les homosexuel-les.

Une massification

Le mouvement prend réellement son essor le 12 Janvier, lorsque l’Église et l’UMP arrosent de fric la gigantesque manif qui se termine sur le Champ de Mars, des bus venant de toute la France ayant été loués. Les organisateurs revendiquent 800 000 personnes, ce qui en ferait la plus grosse manif depuis celles de 1983 des droitiers (encore) pour l’école privée. Les médias se régalent des images des "vraies familles françaises", bien blanches, bien blondes, fertiles et joyeuses. La France qu’on aime, quoi ! Évidemment tous les participants essaient de faire bien propres sur eux, parlent de la souffrance des enfants (on ne leur demande bien sûr jamais leur avis), se défendant de toute homophobie et parlant de leur "bonheur à élever des enfants" (sic). On peut remarquer la mesquinerie de la revendication, qui consiste à priver des gens de ce qui semble faire leur bonheur. Si ça n’est pas homophobe, c’est au moins méchant.

Le discours est un peu plus clair du côté de la manif d’extrême droite, organisée en parallèle par Civitas, qui a pris du grade. C’est plus de 20 000 personnes qui forment un cortège que l’on peut raisonnablement qualifier de fasciste, regroupant toutes les tendances du racisme organisé en France. Dès lors, le mouvement prend une autre ampleur, devient un vrai sujet médiatique et revient rapidement dans les conversations au quotidien. Le mouvement est sorti de la seule sphère politicienne et devient un sujet de société, extrêmement clivant, qui amène à de vifs affrontements au sein de cadres tels que les dîners entre collègues…

Le tournant anti-parlementariste

Rendez-vous est donné le 24 mars pour une "manifestation géante" sur les Champs Elysées. Mais Frigide Barjot et consorts se voient refuser l’accès aux Champs. Ce jour-là ont lieu les premiers affrontements, opposant les flics et des jeunes d’extrême droite, entre autres, qui avaient choisi cette fois de participer à la manif. Les fachos ont réussi leur coup. En essayant de pénétrer de force sur les Champs-Élysées, zone symbolique de la droite et de la bourgeoisie, ils se sont assuré le soutien de la manifestation. Les images des flics gazant des manifestants "familiaux" ont fait le tour d’internet, les partisans de l’ordre ont ainsi pu se poser en victimes.

C’est à partir de ce moment que la radicalisation fut effective. Les semaines qui suivent, les manifestations se succèdent le soir, souvent émaillées de bagarres avec les CRS dans les beaux quartiers de Paris. La tendance "Frigide Barjot" ne maîtrise plus grand chose, l’UMP pas plus, le FN n’a jamais paru tenir une place importante… Les forces politiques qui restent sont les groupes d’extrême droite. Civitas, peu enclin à l’organisation du désordre, se met lui en retrait, regardant d’un œil bienveillant les autres groupuscules, plus jeunes et plus avides de baston que les grenouilles de bénitiers. Reste que, pendant plus d’une semaine et quasi tous les soirs, ce sont les Jeunesses nationalistes, le Renouveau français, les Identitaires et l’Action française qui tiennent le quartier Latin, organisent les manifs et les affrontements, entraînant avec eux une bonne partie des fils de la haute et petite bourgeoisie de région parisienne.
Malgré toute leur bonne volonté de respectabilité, les organisateurs officiels de la "manif pour tous" sont débordés, leur service d’ordre prenant même des coups… Ces affrontements pourraient paraître anecdotiques si seulement les manifestations n’étaient pas aussi fournies. Durant la semaine du 15 au 20 avril, c’est plus de 5000 personnes chaque soir qui se retrouvent quotidiennement pour cracher leurs saloperies à travers Paris. Car il va sans dire que les discours ont changé. On est passé d’une rhétorique traditionnelle geignarde sur "les enfants qui ne pourront pas s’intégrer avec des parents de même sexe", à une logorrhée sur la "norme homosexuelle qui devient dominante", la "chasse aux hétérosexuels" et autre "disparition de la civilisation chrétienne". Cette inversion des valeurs, les homosexuel-les étant censés être une norme, comparable aux masculinistes, fonctionne malheureusement. Outre le socle idéologique et la composante de classe (l’immense majorité des manifestants radicaux sont issus des milieux bourgeois, du moins à Paris), la culture politique d’après-guerre de ces milieux-ci ("les rouges vont tout nous prendre, vite planquons-nous en Suisse") crée un sentiment de panique. On a pu ainsi entendre le slogan (qui aurait fait rêver Friedrich Engels) "dictature socialiste".

Il est aussi clair que toute l’extrême droite intellectuelle était mobilisée, portait des tribunes, des textes, des débats. Dans un article du JDD du 22 avril, un membre des RG fait un portrait des manifestants arrêtés : "On a pas mal de “fils d’archevêque”, confirme une source policière, des jeunes gens dont les parents occupent des postes importants, des militaires…". De plus , certains journalistes évoquaient le retour sur le devant de la scène d’anciens membres de l’OAS.

L’extrême gauche : pas à la hauteur.

Sans partir dans une théorie complotiste ou catastrophiste, cet état de fait doit nous rappeler que certaines franges de la société française sont toujours promptes à réagir, à jouer de leur influence. Il ne s’agit pas ici de dire qu’il y a un péril fasciste en France. Seulement la confiance prise par les militants d’extrême droite, leur soutien par une certaine base sociale peuvent nous amener à des confrontation violentes, à des modifications dans nos manières de militer. Lyon sert actuellement de laboratoire pour les fachos, ils tabassent les militants entre autres, mais aussi des homos, cassent des devantures de kebabs... Face à cela, l’extrême gauche dans toute sa diversité semble dépourvue de réponse. Ce phénomène ramène à de lointains souvenirs et cette époque où militer incluait le risque de se faire péter la gueule est oubliée depuis longtemps. Personne n’est vraiment structuré pour faire face à ça à l’heure actuelle.

L’exemple de Paris est représentatif. Pendant que l’extrême droite tenait la rue, il y a eu très très peu de réaction. Quelques rassemblements ont eu lieu (un sur la place de la Bastille, organisé par Act Up a regroupé 5000 personnes contre l’homophobie), mais la plupart du temps les revendications se bornaient à des slogans. Ainsi on a pu entendre qu’il fallait « faire barrage à l’extrême droite » sans en préciser les modalités, ou encore des appels pathétiques de la part de militants historiques de l’antifascisme demandant à l’Etat « d’interdire ces rassemblements ». Comme si l’Etat était garant de nos libertés... Il faut dire que toutes ces paroles n’ont été que du vent, les gauchistes (mis à part Act Up) n’ont eu aucun discours sérieux sur la situation.

L’attentisme, la fatalité de voir un mouvement réactionnaire si fort ont comme anesthésié toutes les capacités d’analyse, de critique, laissant comme unique perspective le fait de se ranger derrière l’Etat et ses flics... L’Etat comme rempart au fascisme... on imagine assez bien les conséquences que cela peut avoir. Se dépossédant de toute capacité critique, il semble clair que les militants se dépossèdent aussi des moyens concrets et physiques de s’opposer aux fafs. Sur Paris, en face, ces derniers ont une grosse confiance. Ils se sont rodés à des affrontements, ils ont eu un soutien politique de la part d’une grande partie de la "manif pour tous". Pour l’extrême droite, nous sommes leur principal ennemi. Et à l’heure où ils nous attaqueront, ça veut dire qu’ils auront attaqué préalablement d’autres gens, qui n’auront pas eu la chance ou la force de s’organiser contre eux.

Le FN, le grand absent

Si l’extrême droite a pris la rue à bras le corps, reste qu’il y a une déconnexion entre l’aile « activiste » et l’aile « électorale ». Le FN a paradoxalement été complètement absent du débat sur le mariage gay. Paradoxalement car sa poussée dans les sondages est continue et qu’il est clair que ce parti s’inscrit de plus en plus comme un des prétendants pour 2017. Sauf que le prix de cet ancrage dans la classe politique est une transformation du parti en un groupe de « notables ». C’est un parti avec peu de militants (en témoigne son échec au premier mai où il a peiné à regrouper 5000 personnes) mais une grosse structure, un bureau politique solide. Finie l’époque des skins et des cogne dur au FN. Le Front se fait de plus en plus bureaucrate. Les tendances radicales des fachos ne se trompent pas tout à fait quand ils craignent des récupérations de la part du FN. La stratégie des Le Pen est en effet claire : on ne fait pas de vagues, on profite de la droitisation de la société, des mouvements d’humeur de « la majorité silencieuse », direction 2017 !

L’attaque est donc à double tranchant. D’un côté, le marteau qui tape fort : l’Etat qui réprime, les groupes d’extrême droite qui s’organisent peu à peu, les lois antisociales et le manque de victoire pour nous. De l’autre, l’enclume, avec un FN très haut qui sclérose une bonne partie des personnes que l’on voyait habituellement se battre, les empêchant de se révolter par peur d’un retour de bâton électoral.

En tant que militants révolutionnaires, il est donc impératif de tisser des liens concrets entre les prolos, les personnes combatives en dehors de ces espaces électoraux. Il faut libérer un espace qui permette une réelle réappropriation de la politique. Réappropriation qui nous permettrait de nous battre concrètement contre tout ce qui nous détruit, toutes les attaques subies depuis des années. Réappropriation qui ferait que nous ne subissions plus la situation comme cela, situation qui nous contraint à rentrer dans un échiquier politique qui n’est pas et ne sera jamais le nôtre. L’échec de la lutte contre l’extrême droite et l’homophobie n’est donc pas un élément isolé. Il est le fruit d’une incapacité à nous organiser politiquement sur des bases claires.

Un parisien


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