OCL - Organisation Communiste Libertaire

Accueil du site > 2. Courant Alternatif, Mensuel anarchiste-communiste > 243 Octobre 2014 > Libye, une société au bord de la rupture

Libye, une société au bord de la rupture

mardi 21 octobre 2014, par ocl-lyon

Comment comprendre ce qui se passe en Libye ? La multiplicité des intérêts et des influences internes et externes crée une confusion qui met le pays à feu et à sang. La fin de la dictature offrait la possibilité de construire une société libre et égalitaire. Le soulèvement de la population en février 2011 aurait pu constituer une situation révolutionnaire qui au contraire s’est transformée en menace de retour d’une dictature militaire ou islamiste.

La situation politique en Libye est kafkaïenne. Du plus bref soulèvement populaire de l’histoire -10 jours, jour pour jour, du17 au 27 février 2011- est issu un Conseil National de Transition auto-proclamé. Il sera appuyé par les forces occidentales de coalition dont la France en tête. Dès le 17 mars, le conseil de sécurité des Nations Unies se prononce pour l’instauration d’une zone d’exclusion dans le ciel libyen (résolution 1973). Il autorise également « toutes les mesures nécessaires » ce qui signifie, en langage diplomatique, des actions militaires. Le 19 mars c’est la France qui commence le bal des bombardements de la Libye, à peine un mois après la première manifestation de rue ; l’Otan ne traîne pas et dans les 10 jours suivants prend le relais des forces françaises, américaines et britanniques (27 mars 2011). Après la mort de Kadhafi le 20 octobre, c’est la fin des opérations le 31 octobre 2011, laissant la population sidérée dans un chaos social indescriptible. Aujourd’hui la tentative démocratique imposée par la force des bombardiers de l’Otan vire au canular si ce n’est au cauchemar. La première structure élue le 7 juillet 2012, le Conseil National Général, siège à Tripoli avec son gouvernement, la deuxième structure élue le 25 juin 2014, la chambres des députés « le parlement », siège avec un deuxième gouvernement près de Benghazi, dans un bateau grec au large de Tobrouk. Du coup tout est en double, ce que signifie le début d’une division du pays. Quant aux structures armées multiples sous forme de milices utilisées au gré d’intérêts divers, elles devront faire face à une armée libyenne en cours de formation par un général à la retraite qui veut tenter de recommencer une carrière ratée de dictateur.


Le premier scrutin libre dans l’histoire de la Libye, après plus de quarante ans de régime totalitaire, a élu en juillet 2012 le Congrès général national (CGN, Parlement) qui représente la plus haute autorité politique et législative et remplace le CNT (conseil national de transition) auto désigné le 27 février 2011. Toutefois, ce CGN a été accusé d’avoir contribué au développement de la corruption, à la dilapidation des richesses du pays, d’avoir favorisé la prolifération de groupes armés en tout genre et de n’avoir pas réussi à construire quoi que ce soit, pas même une école, une route ou une ligne de bus. Ce CGN était un facteur d’instabilité, mais il a aussi contribué à la résurgence d’un sentiment d’appartenance régionale, voire communautaire ou tribale selon la terminologie des journalistes français ; tout cela du fait des luttes d’influence entre libéraux, islamistes et opportunistes de tout poil, appuyés par des milices armées et les ambassades de divers Etats, à l’intérieur d’un pays qui peine à trouver son chemin.

Les instances politiques et les islamistes

Le CGN est contrôlé par le Parti de la Justice et de la Construction, qui n’est pourtant pas majoritaire mais a le soutien d’autres personnalités et groupes proches, et constitue une droite islamiste, capitaliste, réactionnaire et obscurantiste. Le premier ministre de ce parlement, Ali Zeidan, capitaliste libéral pro-occidental, n’a jamais, ni lui ni ses ministres, exercé de véritable pouvoir. Après plusieurs tentatives, les islamistes ont réussi le 11 mars 2014 à le chasser pour le remplacer par le ministre de la Défense, Abdallah al-Thneï.

Cette lutte de pouvoir assez classique et caricaturale cache bien sûr d’autres problèmes bien plus graves, car ce gouvernement actuel ou à venir n’a qu’un pouvoir symbolique sur la vie politique réelle qui, elle, se fait ailleurs… 
Le pouvoir de l’Etat est à Tripoli, et ailleurs ce sont différents types de pouvoir qui se superposent sous forme d’alliances, conflits ou ignorance. L’Etat, qui comprend un gouvernement désigné par le CGN, contrôle l’entrée de l’argent du pétrole ; il distribue les salaires et signe les chèques, achète soutien et protection aux groupes armés. Mais ce pouvoir à disposer de l’argent est limité par le Conseil Général National qui signe et adopte le budget, d’où ce bras de fer entre différents groupes pour contrôler le Conseil, véritable quartier général des affaires libyennes ! La présence des Frères Musulmans en Lybie remonte aux années cinquante, ils sont arrivés d’Egypte comme enseignants et intellectuels fuyant la répression de Nasser. Ils formaient une sorte de courant de pensée, jamais structurés véritablement en parti. Sous Kadhafi, ils constituaient les principales forces d’opposition avec l’appui des USA, du Qatar, de l’Arabie Saoudite, etc. Depuis que Mustapha Abdeljelil a formé le CNT en 2011, les islamistes n’ont pas quitté le pouvoir en Libye mais sans réussir à le contrôler totalement.

On se demande, pourquoi les islamistes non pas réussi à prendre l’ensemble des pouvoirs, législatif, et exécutif ? Une partie de l’explication se trouve dans leur structuration en parti politique. En Libye, un parti islamique n’a pas de sens car tous les partis politiques actuels de droite comme de gauche, de l’Est ou de l’Ouest, intègrent l’islam, sous différentes formes, dans leur structure idéologique et programme politique. Il n’est pas envisageable, ni imaginable qu’un Parti puisse s’écarter de l’islam comme base morale et sociale, ou demande la séparation de l’état et de la religion, ce serait un suicide politique.

Les Libyens ne voient donc pas l’intérêt qu’un parti récupère un concept général et le monopolise à son profit : c’est un peu comparable à l’idée d’écologie en Europe. 
Jusqu’au 21 juillet 2014, date de publication des résultats de vote pour la chambre de députés, il y a eu une sorte de consensus entre les islamistes qui contrôlent le CGN et les libéraux qui nomment le premier ministre, cette entente est due à l’équilibre des forces des milices qui sont à Tripoli, mais aussi de pressions extérieures venant de différents pays qui ne souhaitent pas que les islamistes soient trop visibles, en première ligne. Pour les islamistes c’est un paravent pour les relations extérieures avec l’Europe qui préfère un partenaire parlant le même langage qu’elle et qui ne s’arrête pas en pleine réunion pour faire sa prière. Mais le premier ministre et son gouvernement devront ne pas trop s’écarter de la ligne des islamistes, s’ils veulent se maintenir à leur poste. Les islamistes libyens n’ont ni l’expérience politique, ni l’assise sociale ou populaire pour s’emparer du pouvoir politique ou l’assumer, comme en Egypte ou en Tunisie. Sachant qu’ils ne seront jamais majoritaires par le processus électoral, ils adoptent une stratégie de contrôle par la force avec des groupes armés, utilisant les structures « démocratiques » pour maintenir l’illusion de pluralité et de démocratie.

Les Libyens ont vécu 40 ans sous le régime autoritaire de Kadhafi et forcément ont intégré certains aspects idéologiques quand ceux-ci ne sont pas en contradiction avec le bon sens populaire. Un des slogans que les Libyens ont vu affiché partout durant 40 ans est « Appartenir à un Parti est une trahison ». Depuis, les partis politiques suscitent la méfiance.

En Libye il n’y a jamais eu de parti politique réellement issu de la société ; la plupart de ceux qui existent actuellement sont des groupements artificiels formés après 2011 pour s’emparer du pouvoir, dirigés pratiquement tous par des hommes d’affaires de retour d’Europe ou des USA sans aucune base sociale. Kadhafi a pu rester au pouvoir pendant plus de quarante ans grâce à son contrôle total sur l’armée et les arsenaux d’armes mais aussi grâce à une répression féroce contre les islamistes. Il finira par supprimer totalement l’institution militaire tout en gardant un énorme contingent de plusieurs « armées » contrôlées par ses fils et ses proches et en restant maitre de tout ce qui touche à l’armement et à son usage. Mais il n’a pas réussi à éradiquer les islamistes, au contraire, sous la pression internationale, son fils Seïf al-Islam a signé un accord avec eux et les a sortis de prison en 2010.

Le retour de l’armée

Aujourd’hui, la tentative de mettre sur pied une armée libyenne sur les ruines de l’armée de Kadhafi, pour prendre en main les affaires du pays, mettre fin à « l’anarchie », au « terrorisme », créer un dispositif capable d’agir et d’intervenir à tout moment, est une menace plus importante et plus dangereuse que les centaines de milices d’amateurs qui cherchent fric et gain immédiats. C’est Khalifa Haftar, officier de l’armée libyenne de l’ancien régime de Kadhafi, qui en est l’initiateur. Il a mené la guerre au Tchad où il fût emprisonné le 22 mars 1987 avec des milliers d’autres soldats et quelques officiers.

C’est pendant son séjour en prison qu’il met en place avec ses codétenus militaires une armée d’opposition à Kadhafi car il pense que celui-ci les a laissé tomber. Les Américains finiront par exfiltrer le général et 350 de ses soldats vers les Etats-Unis. Il apparait en 2011 à Benghazi avec l’ambition -ou la mission- de prendre la tête de la révolution, mais l’ancien ministre de l’intérieur de Kadhafi, Abdelfatah Younès, qui avait aussi participé à la prise de pouvoir avec Kadhafi en 1969, ne lui laisse pas la place. Quand Younès est assassiné en juillet 2011, le général Haftar est soupçonné d’être le commanditaire et prend du recul. Son passé qui conjugue à la fois une proximité avec Kadhafi puis avec la C.I.A ne prêche pas en sa faveur. Au Conseil National de Transition (CNT), dominé par les islamistes, on se méfie de lui, redoutant son ambition sans limites, son goût du pouvoir et son autoritarisme prononcé, déjà expérimenté au Tchad.

Mi-février 2014, la situation en Libye est au bord de l’explosion, un peu partout dans le pays de nombreuses manifestations réclament la démission du gouvernement et du Conseil Général National.

Ali Zeidan, le premier ministre de l’époque, a échoué au moins sur trois points importants : d’une part désarmer les milices, dissoudre les différentes brigades et unités et les intégrer dans l’armée régulière, d’autre part libérer les ports et installations pétrolières contrôlées par les fédéralistes et enfin faire cesser les attentats et assassinats à Benghazi.

Profitant de ce climat, dans un dernier geste pour se faire une place au soleil, Khalifa Haftar fait une déclaration fracassante sur une télévision saoudienne. Il annonce au nom de l’armée libyenne, la suspension du gouvernement et du parlement, le transfert du pouvoir à la Cour Suprême et la mise en place d’une feuille de route. Bien qu’avant cette tentative de coup d’état par télévision interposée, Haftar ait reçu de nombreux soutiens de la part de personnalités, de notables et d’hommes d’affaires, son action au final n’a eu aucun effet sur le terrain si ce n’est la menace de son arrestation. Il est étonnant que cet homme de main des Américains n’ait pas joué un rôle plus important dans la vie politique en Libye, mais il faut dire que les islamistes ne le laisseront pas faire aisément. La seule explication c’est que cet homme soit détesté par les islamistes, tout comme Abdelfettah Younès et tous ceux qui sont en capacité de reconstituer l’institution militaire ; c’est un divorce historique entre islamistes et armée, divorce initié il y a un demi-siècle par Nasser, poursuivi par Kadhafi.

A la tête d’une force militaire autoproclamée « armée nationale libyenne », le général Haftar a lancé sa deuxième opération, nommé « Al-Karamah ou Dignité ». C’est vendredi 16 mai 2014 à Benghazi qu’il lance sa tentative pour prendre le pouvoir, prétextant la lutte contre le « terrorisme » notamment contre le groupe djihadiste Ansar Al-Charia.

Ce groupe est accusé d’être à l’origine d’une vague d’assassinats visant depuis deux ans des membres des forces de sécurité, des juges et d’anciens officiers de l’armée de Kadhafi, des journalistes, des hommes et des femmes politiques ; on le dit aussi responsable de l’attaque contre le consulat des Etats Unis et l’assassinat de l’ambassadeur américain. Khalifa Haftar, qui a bénéficié de l’appui aérien de quelques unités de l’armée, s’est également heurté aux combattants de la brigade du 17-Février, un des premiers groupes armés créé en 2011 contre le régime Kadhafi, qui reste fidèle aux islamistes. Bilan : près de 100 morts et de nombreux blessés.

L’opération Al-Karamah du 16 mai 2014 le remet au cœur de la lutte qui agite la Libye entre frères musulmans, islamistes radicaux d’un côté et militaires, libéraux de l’autre. Haftar, lui est soutenu par l’Egypte du général Abdelfatah al-Sissi, qui a réalisé un scenario semblable en Egypte quelques temps auparavant. Les islamistes ont dénoncé ce coup d’état affirmant que d’anciens du régime de Kadhafi sont de retour sur les chars d’Haftar. Ils ont riposté après les dernières élections, voyant qu’ils perdaient le contrôle du nouveau parlement, en lançant l’opération baptisée « Fajr Libya » ou Aube de la Libye, soutenue militairement par les milices de Misrata pour contrôler Tripoli.

Si les élections….

Les élections législatives du 25 juin 2014, ont été présentées comme la solution miracle pour stopper la corruption et les violences, les assassinats, les attentats à la bombe, les enlèvements, … qui secouent le pays depuis trois ans, mais ne dit-on pas en France, que si les élections pouvaient changer quelque chose, elles seraient interdites !

Bien que les élections aient été interdites pendant quarante ans, les Libyens ont compris en peu de temps qu’elles ne servaient à rien. Donc, très faible participation, seulement 630 000 personnes se sont déplacées pour une population de 6 millions d’habitants ; seul 1,5 million de Libyens s’étaient inscrits pour le scrutin contre plus de 2,7 millions en 2012 sur 3,4 millions d’électeurs potentiels, soit un taux de participation de 42 %, selon des estimations préliminaires de la Haute Commission électorale (HNEC). Si on prend en compte la totalité des 3,4 millions d’électeurs, la participation serait de 18%, ce qui est très peu pour un régime qui considère le bulletin de vote comme le principal motif et la justification aux milliers de morts et à la destruction totale des infrastructures du pays. Une autre raison à la faible participation est l’appel au boycott lancé par les Imazighens (Berbères). Ceux-ci contestent les modalités du vote des articles de la constitution au sein du comité chargé d’écrire cette constitution et dénoncent le nombre insuffisant de représentants berbères (6/200). Il y avait donc matière à contester ces élections, et ceux qui le font, ce sont les islamistes qui ont perdu ces élections en devenant minoritaires.

De fait, la situation actuelle de la Libye est celle d’un pays schématiquement divisé en deux entités non définies, par l’existence de deux parlements, deux gouvernements, deux premiers ministres, deux présidents de parlement, dans deux régions différentes. La nouvelle chambre des représentants qui devrait comporter 200 députés n’en compte que 184, les 6 sièges destinés aux Berbères sont restés vides ainsi que dix autres sièges car les bureaux de votes ont été saccagés ou fermés par des groupes ou personnes armés. Le siège de ce parlement est à Benghazi, la première assemblée s’est tenue dans un bateau au large de Tobrouk, lieu jugé plus calme et moins risqué, et a chargé Abdallah al-Thneï, l’ancien premier ministre, de former un gouvernement. Ce parlement considéré comme légitime est soutenu par la France et l’ONU mais aussi par le général Haftar et son mouvement.

De l’autre côté du pays, à Tripoli, les islamistes, refusant le résultat du scrutin sous prétexte que le siège central selon la constitution devrait être à Benghazi, ont appelé à reconstituer l’ancien parlement (CGN) et ont désigné Omar Al-Hassi pour former un gouvernement. Les islamistes bénéficient, en plus de leur force armée, du soutien de la ville de Misrata et de sa bourgeoisie commerciale et industrielle ; ils ont une puissante armée qui a réussi, après de nombreux combats acharnés durant un mois, à récupérer l’aéroport de Tripoli, en tout cas ce qu’il en reste, et à le libérer du contrôle des forces de Zintan et de l’armée officielle, ce qui a coûté 2 milliards de dollars de dégâts et fait plus de 100 morts.


Mais cette division entre l’Est et l’Ouest n’est pas totalement aboutie, en tout cas pas tout à fait, car à l’Est, il y a encore un autre clivage entre la chambre des représentants et des groupes islamistes.

La chambre des représentants, élue en juin, est certes réduite au minimum, par le boycott des islamistes mais elle demeure légale, légitime et soutenue par l’armée et le général Haftar et par la majorité de la population et les instances internationales.

Seulement Ansar al-Charia et divers groupes djihadistes, affiliés plus ou moins au Jihad International, ont un autre projet politique et social pour la région de Benghazi et représentent une source permanente de violences et de risque d’une guerre dans la guerre, notamment autour de l’aéroport de Bnina.


Le scénario est le même pour Tripoli où les islamistes et les milices de Misrata contrôlent la quasi totalité des villes, cependant la présence des forces de Zentan qui ont perdu la bataille de l’aéroport, mais demeurent armées et possèdent une réserve très importante d’armes et munitions, représente une source permanente d’opposition aux islamistes avec le soutien d’autres groupes moins importants comme ceux des villes de la région Ouercheffanah - une zone à l’Ouest de Tripoli qui remonte du Sud jusqu’au pied de la montagne Nefussa.

Les ingérences multiples

Plusieurs conférences internationales ont eu lieu au sujet de la Libye avec la participation des gouvernements français, américain et autres pour venir en aide au régime actuel qui n’arrive pas à gérer la crise.

L’insécurité empêche les firmes et entreprises étrangères de poursuivre leurs investissements : la production du pétrole est à son plus bas niveau depuis près d’un an, les attentats et assassinats politiques ne cessent de se multiplier, le trafic d’armes vers l’Egypte, la Tunisie, le Mali ne s’arrête pas malgré la présence de nombreux experts et officiers américains, italiens et français chargés de contrôler les frontières et des bateaux de travailleurs clandestins ne cessent de chavirer sur les côtes européennes de la méditerranée. Les inquiétudes des Américains et Européens se traduisent par la multiplication de conférences, réunions et rencontres au plus haut niveau et cela sans résultats à ce jour.

Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a alerté début septembre, sur la « gravité de la situation en Libye », estimant qu’elle nécessitait l’intervention de la France. « Rappelons-nous ce que nous avons collectivement entrepris et réussi au Mali : une opération militaire de grande ampleur pour libérer ce pays de la menace djihadiste, et un processus politique démocratique. La dégradation de la situation sécuritaire en Libye pourrait entamer cet acquis. Le sud libyen est une sorte de ’hub’ où les groupes terroristes viennent s’approvisionner, y compris en armes, et se réorganiser. […] Or la Libye est à la fois la porte de l’Europe et du Sahara ». Le Premier ministre libyen Abdullah al-Thneï a demandé le soutien de ses homologues les princes des Emirats Arabes Unies mais aussi d’autres pays pour sortir la Libye de la crise : « Nous demandons à tous les Etats influents dans la région notamment aux Etats-Unis et à la France de nous aider à combattre le terrorisme car c’est devenu un problème international ».

Une guerre larvée s’est déclenchée contre le Qatar de la part de l’Egypte du fait de la chute de M. Morsi et du coup d’état du général Sissi mais aussi de la part de l’Arabie Saoudite, des Emirats Arabes Unis et du Bahreïn qui ont rappelé leur représentation diplomatique de Doha, en mars 2014, en signe de protestation contre le soutien du Qatar aux groupes islamistes. Le risque d’éclatement du pays est aggravé par ces interventions extérieures soutenant les diverses fractions les unes contre les autres en fonction d’intérêts différents. On peut actuellement parler d’une guerre civile en Libye sans trop exagérer car ce qui se passe n’a pas d’autre nom.

Cette guerre peut être vue aussi comme une guerre par « procuration » entre des forces extérieures antagonistes : le Qatar d’un côté et les Emirats Arabes Unis, de l’autre.
 Le Qatar est le refuge d’Ali Sallabi, le théoricien des islamistes libyens, c’est l’homme le plus influent de la branche politique de l’islam libyen ; les Emirats Arabes Unis, pour leur part, abritent Mahmoud Jibril, ancien premier ministre, homme libéral et pro-occidental, considéré comme le chef de file des libéraux.

On peut ajouter à ces deux pays, l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Turquie, le Soudan et l’Egypte qui, tous, ont des intérêts financiers et géostratégiques considérables dans le pays. Des bombardements de positions islamistes à Tripoli et à Benghazi ont été attribués aux forces armées des Emirats Arabes Unis avec l’aide de l’Egypte ce qui peut donner prétexte au Qatar, à son tour, d’intervenir pour soutenir ces alliés. Deux avions pleins d’armes et munitions affrétés par le Qatar ont atterri à Tripoli, ce qui prouve que leur ingérence a bien commencé malgré leurs dénégations. Et s’y ajoute la France qui veut intervenir probablement dans le sud du pays pour protéger ses intérêts dans les pays limitrophes, ce qui a déclenché des manifestations à Tripoli, Benghazi et dans d’autres villes en soutien aux islamistes dénonçant le coup d’état militaire et l’intervention étrangère.

En conclusion

Les nombreux experts et spécialistes qui se penchent sur la situation de violence que les Libyen-nes subissent tous les jours, attribuent ce désordre, sans chercher plus loin, à l’absence d’état, de police et d’armée.

Il existe un consensus parmi toutes ces officines de recherche ou médiatiques et aussi dans la population, autour de l’urgence pour solutionner cette catastrophe qui serait l’instauration d’une armée et d’une police avec un état central fort et peut-être même un homme fort capable de maintenir le tout. Attribuer ce chaos à l’absence d’état régalien est une tentative de réparer une erreur par une autre erreur. Tous ces spécialistes ne voient pas que ce qu’ils réclament c’est exactement le régime de Kadhafi, détruit en 2011 avec l’aide de l’Otan.

La Lybie reste le dernier exemple qui prouve de manière éclatante que ni la force de l’Otan, ni celle des Etats Unis ou de la France, ne peuvent amener un changement politique ou social en lieu et place de la population. Et que ces interventions de Sarkozy et de l’Otan n’étaient pas pour instituer la démocratie, ni pour offrir la liberté aux Libyens mais pour défendre des intérêts financiers et géostratégiques dans la région. Quand le ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov rappelle à son homologue français, Laurent Fabius, que les hommes que les Français ont armé et soutenu en Libye en 2011 sont les mêmes qu’ils combattent au Mali, en Syrie, en Irak, ce dernier lui répond : « Ah oui, c’est la vie ! ».

Reste évidemment, le sort de la majorité de la population qui subit ce climat de guerre. Ceux qui en ont les moyens comme en 2011 ont pris leur voiture ou leur avion et sont partis ; 100 000 personnes ont quitté le pays et encore plus parmi les plus vulnérables : ce sont près de 150 000 travailleurs immigrés qui ont quitté le territoire. Sans compter les quelques milliers de « clandestins » qui se sont noyés dans la mer méditerranée sur les côtes de Lampedusa.

Car la Libye est le cas typique où le capitalisme colonial a agi vite et sans réfléchir, action que les Libyens paient et paieront pendant de nombreuses années à venir. Une armée ne peut pas régler un problème de l’ampleur de ce qui se passe en Libye, ni un état, ni la police. Seule la société elle-même dans son ensemble peut régler ses problème. On voit que la situation est loin d’être stable ni révolutionnaire et que les Libyen-nes ont bien du souci à se faire sur leur avenir. Tout peut changer ou basculer à tout moment au gré de déclarations sulfureuses, de soutien divers et d’intervention masquée des acteurs extérieurs. L’heure est aux surprises et les intérêts des uns et des autres mènent le bal.

Partout où les armées occidentales sont intervenues c’est le règne du chaos, de la guerre civile et l’éclatement des pays « secourus » ; les populations en paient chaque jour le prix en vies humaines, en déséquilibre politique, en menaces totalitaires armées. La Libye, épargnée jusque là, vient d’entrer dans ce cercle infernal. Qui peut en prédire la fin ?

Saoud Salem, OCL, Toulouse 20 septembre 2014


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette