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A propos du conflit à la SNCM

mardi 1er novembre 2005, par Courant Alternatif

Suite au conflit à la Société nationale Corse Méditerranée (SNCM), nous avons tenu à connaître les positions et analyses d’un des syndicats majeurs dans la lutte, le Syndicat des travailleurs corses (STC), et son analyse sur ce qui s’est passé. Nous avons interviewé Alain Mosconi, responsable des marins au STC. Nous reviendrons sur ce syndicat dans le prochain numéro de CA.

CA : Peux-tu nous faire un historique de la lutte à la SNCM et nous expliquer les raisons du conflit ?

Alain Mosconi : La lutte à la SNCM, pour ce qui concerne le STC, a commencé en 1986, avec un petit noyau de Corses d’origine et de Corses d’adoption qui portaient le message du STC, qui est un message de maîtrise des transports par la Corse et pour la Corse en passant par un cadre régional. Pour nous, l’entité entre la Corse et le continent français et européen de manière globale qui doit assurer la continuité territoriale doit être une entité publique. Nous avons toujours dit que la SNCM avait une vision erronée de la situation, avec un fort lobby, le lobby marseillais, qui ne tient pas compte de la réalité locale et du besoin d’un transport efficient, en tenant compte de l’embauche locale et des retombées économiques en Corse. Notre lutte est axée sur ce principe-là, qui a maintenant très largement démontré sa force, qu’il peut faire jeu égal sur le terrain de la lutte avec la CGT qui est un colosse à Marseille (au vu des derniers événements, je dirais que c’est plutôt un colosse aux pieds d’argile). On a vu une structure qui n’hésite pas à venir chanter L’Internationale en pleine assemblée générale se coucher lamentablement comme ça devant le gouvernement sous prétexte qu’il y avait un risque de dépôt de bilan de l’entité publique, alors que cela on le savait dès le premier jour. Une lutte, dès qu’on l’entame et qu’on en connaît le risque, soit on va jusqu’au bout, soit on ne fait rien. Nous, nous avons pris des risques considérables au nom de la lutte, surtout avec l’affaire du Pascal-Paoli. J’attendais un peu plus de cette organisation qui se revendique parfois, surtout sur le port de Marseille, de la révolution permanente ; mais bon… je crois que certains doivent se retourner dans leur tombe.

CA : Est-ce que tu peux détailler un peu plus les revendications du STC, surtout quand tu parles du lobby marseillais et des embauches locales ?

A. M : Je vais prendre un exemple avec la Bretagne-Angleterre-Irlande (BAI), créée en 1972 et plus connue sous le nom de Brittany Ferries. Elle fait du transmanche, où il y a plus de 86 % de résidents bretons qui naviguent sur ces bateaux. Alors nous, sans aller à ce chiffre, on pense qu’il était juste de donner les mêmes droits des deux côtés de la Méditerranée. Pourtant, depuis des années, la SNCM n’a embauché que 27 % de résidents Corses. Pour nous, il n’aurait pas été une hérésie de voir une parité au niveau des embauches (50 % à Marseille et 50 % en Corse). Dans mon esprit qui est un esprit de partage, il aurait été bien de voir le soleil briller pour tous. Or, force est de constater que nous avons là une structure qui vit par la Corse, mais qui ne vit pas pour la Corse ; qui vit avec des lobbies sur place, avec un emploi et des retombées économiques pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) énormes, et qui en Corse n’a pas su et surtout pas voulu faire sa place, au moins auprès de l’opinion publique. Il faut savoir qu’en Corse la SNCM connaît bon nombre de détracteurs. C’est bien l’action du STC qui, à un moment donné, a réussi à faire prendre conscience à la population corse de l’intérêt d’avoir une entité publique entre le continent et nous-mêmes. Cette logique est celle de rééquilibrer les emplois, mais pas sur un aspect ethnique (ce n’est pas notre vision du nationalisme) : sur une vision identique à celle des Kanaks, celle du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

CA : La lutte que vous avez menée avec la prise du Pascal-Paoli a été un moment extraordinaire qui nous a filé la pêche et nous à fait penser à des moments de lutte dans la sidérurgie. Votre détermination, pas égalée jusqu’à présent, était de nature à faire relever la tête au mouvement social en général. Par contre, on peut déplorer qu’à part à Marseille il n’y ait pas eu de relais lors des manifs du 4 octobre. Est-ce que cela peut s’expliquer par des négociations occultes de la CGT avec le gouvernement, qui ont conduit au revirement de celle-ci ?

A. M : D’abord, c’est la démonstration que lorsque des travailleurs s’assument dans une lutte ils ne servent pas, en fin de compte, que leur lutte, mais servent toutes celles et tous ceux qui s’élèvent aujourd’hui contre des systèmes et des lois qui ne conviennent plus. Si nous avons réussi à entamer un petit peu plus le long chemin qui fait que nous aurons tôt ou tard l’occasion de faire tomber ce mur d’indifférence qui se dresse face à nous, c’est très bien et cela me fait chaud au cœur. J’ai fait moi aussi le triste constat qu’il n’y a pas eu la dimension que l’on aurait pu espérer. A mon avis, c’est dû à plusieurs choses. La première est que le mouvement social en France, et certainement ailleurs, n’est pas mûr pour pouvoir engranger les points acquis de la lutte et faire en sorte d’avancer, de profiter des conjonctures pour pouvoir avancer sur le chemin auquel je faisais allusion. Ensuite, il y a le fait que sur Marseille la CGT, que je croyais une forteresse imprenable, a cédé facilement, et ce n’est pas le fruit du hasard. Lorsque Bernard Thibault, qui n’arrête pas de critiquer l’action que nous avons menée, et je dois rappeler qu’elle s’est faite sans aucune violence, sans aucun coup — une de mes plus grandes fiertés est de ne pas avoir de sang sur les mains —, vient ressasser sur les chaînes nationales que ce type d’action n’est pas celui que choisit son organisation syndicale, alors c’est quoi le type d’action que choisit la CGT ? Nous avons vu que son choix était de venir discuter avec le Premier ministre dans les confortables bureaux parisiens, et qu’il y a eu une espèce de deal avec « Nous, on laisse tomber la SNCM ; vous, gouvernement, revoyez votre position sur EDF ». Tant que les travailleurs seront au centre d’une espèce de marché de dupes comme ça et de deal, les situations resteront ce qu’elles sont, c’est-à-dire figées, avec la part belle aux dominants, aux pouvoirs.

CA : Est-ce que tu sais si cela a créé à la CGT des dissensions entre le niveau local et le niveau national ?

A. M : Malheureusement non, et nous faisons ce triste constat que lorsque, au niveau de la CGT, Paris éternue, c’est la Corse qui s’enrhume. Même si en Corse ils essaient de se teinter d’un peu de corsisme et d’âme révolutionnaire en tentant de reproduire les armes du STC - avec par exemple une tête de Maure sur les drapeaux rouges, des discours en langue corse -, on se rend compte qu’ils sont au garde-à-vous devant la direction parisienne. Il y a une logique très jacobine : la CGT est contre l’enseignement de la langue corse, son officialisation dans l’administration ; contre la corsisation des emplois ; contre l’indépendance de la Corse, alors qu’ils tiennent le discours inverse aux Kanaks lors du congrès de l’Union syndicale des travailleurs kanaks et exploités (USTKE). C’est vrai que la Kanaky est à des milliers de kilomètres de Paris… Est-ce que l’on accepte une situation de dominant à dominé, quelle que soit la couleur de la peau ? C’est le droit à la différence que je veux mettre en place. La différence est une chance dans le monde d’aujourd’hui - un monde d’uniformisation, où tout doit être carré, rentrer dans une boîte. Nous sommes un maillon d’une grande chaîne et si on retire un par un les maillons de cette chaîne, on va finir par s’habiller de la même façon, parler la même langue, et répondre tous de la même façon aux injonctions de ceux qui vont nous gouverner. C’est une chose que je ne peux concevoir et je ne peux y adhérer.

CA : Est-ce que tu peux nous détailler la solution corse que le STC a proposée par rapport au conflit à la SNCM ?

A. M : Le gouvernement était sur une position très dogmatique. Il voulait faire passer en force sa volonté de privatisation - face, il est vrai, à une gestion de la SNCM qui facilitait les choses. Lorsqu’on regarde comment a été gérée une compagnie nationale, avec des dirigeants nommés par les gouvernements successifs depuis trente ans, il faut se mettre les mains devant les yeux parce que c’est ahurissant. Si d’aventure un privé gère la boîte de la même façon, il se retrouve devant les tribunaux toutes les cinq minutes. Ça a été la gabegie, un scandale financier, et cette entreprise ne pouvait que mourir. Conscient de cela, le STC, s’appuyant sur l’existant, y compris l’ABI où les institutions bretonnes et normandes ont eu le courage de rentrer dans le capital afin de garder une part publique majoritaire - et notre idée était bien celle de garder une part publique majoritaire, l’Etat ne voulant plus rester majoritaire -, a proposé la solution de faire entrer les institutions corses dans le capital de la SNCM afin de récupérer cet outil. Or, comme une évolution organique et juridique doit s’accompagner d’un projet industriel viable, nous avions dans l’idée de mettre en place un service public dans notre environnement immédiat de la Méditerranée occidentale. Nous nous sommes déjà entretenus avec le gouvernement autonome catalan sur la mise en place d’une liaison Barcelone-Ajaccio, où les Catalans sont prêts à mettre la main à la poche. Il y a une volonté de nous ouvrir sur notre environnement immédiat. Par exemple aussi entre l’extrême sud de la Corse et l’extrême nord de la Sardaigne, où il n’y a que 13 kilomètres, il n’existe aucun échange économique. Nous pensions mettre en place un service public de qualité efficient permettant les échanges (savoir-faire, produits, culture…). Nous sommes contraints à une solution dictée par Paris qui voudrait que la Corse, dans le cadre d’un service public, ne puisse échanger qu’avec Marseille.

CA : Comment a réagi la Collectivité territoriale corse (CTC) à vos propositions ?

A. M : Les membres de l’exécutif de l’Assemblée de Corse ne sont que les laquais du gouvernement. Ce sont des gens qui font preuve d’une incompétence permanente et d’un manque de courage très naturel : au lieu de s’opposer au gouvernement pour dire que l’intérêt collectif de notre peuple passe effectivement par la mise en place d’un service public efficient, ils ont accepté la volonté étatique et jacobine du gouvernement français. Qui le leur rend bien en leur attribuant de temps en temps la légion d’honneur, comme on peut donner un bon point ou une image à un enfant de maternelle !

CA : Et au niveau de la répression ?

A. M : Nous sommes quatre à être mis en examen dans le cadre de l’histoire du Pascal-Paoli. Le gouvernement aimerait se payer un peu plus notre tête. Je le soupçonne de vouloir nous faire essuyer les plâtres devant une cour qui sera une cour d’assises, et où nous serons jugés pour deux crimes qui peuvent aller jusqu’à vingt ans. Je n’écarte pas l’hypothèse qu’on veuille nous exclure du jeu syndical et politique pendant quelques mois, voire plusieurs années. L’heure est toujours à la mobilisation, à la solidarité. Nous devons rester en liberté, car nous n’avons pas commis de crimes et nous n’avons fait que rendre un outil public à son propriétaire. Nous n’attendons rien de la justice, qu’elle n’attende rien de nous. Nous sommes convoqués début novembre pour une enquête de « moralité ». Après nous avoir envoyé l’armée, l’Etat ne va pas laisser retomber le soufflé.
Nous recevons tous les soutiens au STC, 17 boulevard Paoli à Bastia, ou par fax au 04-84-32-58-21. Mais c’est au moment du procès que nous aurons besoin du soutien de toutes celles et tous ceux qui, comme nous, sont épris de liberté.

Interview réalisée le 24 octobre 2005 par l’OCL-Reims dans le cadre de son émission hebdomadaire de radio (avec l’aide de l’OCL-Poitou)
Transcription : Camille, OCL-Reims


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