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Pays Basque : Le processus de paix ébranlé mais pas totalement bloqué

jeudi 1er février 2007, par Courant Alternatif

Après cinq ans de contacts transversaux et un " cessez-le-feu permanent " déclaré par ETA le 22 mars, un processus de résolution du conflit basque s’était ouvert entre ETA et le gouvernement espagnol. Neuf mois plus tard, il est sérieusement compromis par l’immobilisme du gouvernement espagnol et par l’attentat commis par l’organisation de lutte armée, le 30 décembre, à l’aéroport de Madrid. Mais, d’un point de vue général, le processus ne semble pas complètement détruit, parce que les deux principes qui l’ont soutenu jusqu’à présent tiennent toujours : d’abord, la nécessité largement partagée par la société d’atteindre la paix une fois pour toutes, ensuite la notion également partagée que seul le dialogue pourra y parvenir.

Pour ETA, il s’agissait de faire de gros dégâts matériels et absolument pas de tuer ; il n’empêche que deux Equatoriens sont morts dans les décombres, malgré les avertissements lancés par les auteurs de l’attentat au cours de l’heure précédant l’explosion. Cet acte apparaît comme un coup de semonce et non pas comme étant destiné à torpiller le processus de paix : ETA a voulu faire une démonstration de force en signifiant que le processus de résolution du conflit ne saurait être un processus de reddition. Mais comme l’organisation armée n’a jamais évoqué le contenu de ses rencontres avec les dirigeants espagnols qui l’ont amenée à un cessez-le feu le 22 mars 2006, il n’est pas plus facile de comprendre ce qui lui a fait juger, alors, que la situation était favorable pour suspendre les armes que les raisons pour lesquelles elle les a reprises le 30 décembre.

Un processus bien mal en point

En tout cas, Zapatero a fait comme s’il n’avait rien vu venir. La veille même de l’attentat, le chef du gouvernement espagnol se réjouissait de ce que, en matière de terrorisme, la situation était " meilleure " qu’un an auparavant. Sa seule démarche, pendant neuf mois, ne sera pas allée plus loin que " la vérification du cessez-le-feu ". Il s’est vanté d’avoir fait moins de concessions à ETA qu’Aznar qui, lors de la trêve de 1988, avait permis le rapprochement vers le Pays Basque de quelques dizaines de prisonniers. Et il est resté parfaitement indifférent à toutes les mises en garde émises par la gauche abertzale (nationaliste) au cours des derniers mois, qui pointait du doigt un processus bien mal en point. C’est donc cela, la lenteur, l’immobilisme, voire l’enlisement du pouvoir, que l’attentat a voulu dénoncer. Car la volonté de Zapatero de rechercher un impossible consensus avec le Parti Populaire (PP, droite), farouchement opposé à tout compromis avec les Basques, l’a emporté sur celle de donner des signes d’avancée.

La démarche de négociation avait été présentée par le parti Batasuna (gauche abertzale),en novembre 2004, avait été entérinée par ETA sans conditions et avait eu l’aval de toutes les forces politiques (à l’exception du PP) : il était prévu d’organiser deux " tables " aux fonctions différenciées : d’une part, un espace de discussion sur le terrain " militaire " et répressif entre ETA et le gouvernement (sur la démilitarisation, sur le sort des plus de 750 prisonniers et des réfugiés-exilés) et, d’autre part, une " table " avec tous les partenaires politiques et sociaux afin d’organiser une négociation autour du futur statut du territoire basque et une confrontation démocratique de tous les projets, sans préjuger du projet d’institution et de société qui en sortirait. Un programme a minima…

Or, la situation depuis neuf mois non seulement n’a pas avancé d’un pouce mais a même empiré : la répression ne s’est pas relâchée (arrestations, condamnations à répétition de militants abertzale (1), harcèlement policier et judiciaire continuel, tortures (2), cas de grève de la faim extrême d’un prisonnier au seuil de la mort (3), maintien illégal en détention d’un quart des prisonniers dont ceux qui souffrent de maladies incurables, conférences de presse et manifestations interdites et violemment réprimées (4).
Batasuna reste toujours interdit au Pays Basque Sud (200 cadres et dirigeants de ce parti sont sous le coup de procédures pénales) et ses espoirs de participer aux élections municipales et provinciales du 29 mai semblent aujourd’hui tomber à l’eau. Si on est abertzale de gauche au Pays Basque Sud, on ne peut pas se rassembler, on ne peut pas manifester, on ne peut plus écrire dans un journal et on ne peut pas participer aux élections….

Sur le plan de la négociation politique, rien non plus n’a même été ébauché pour organiser la table des partis, syndicats, associations et collectifs qui devaient établir ensemble les bases sociales capables de garantir la paix pour l’avenir, par l’éradication des éléments qui ont conduit au conflit.

Du côté de la France, rien n’a bougé non plus. L’Etat français, planqué au fond de ses tranchées, continue à réprimer et à condamner plus durement que jamais (168 prisonniers basques dans ses prisons) et, durant ces mois de trêve, il n’a pas fait évoluer d’un iota sa position de négation totale du Pays Basque ; au point de lui refuser, encore et toujours, la miette de reconnaissance que serait un département spécifique, depuis tant d’années réclamé en vain. En revanche, trêve ou pas trêve, les affaires continuent : les accords et échanges économiques sont des plus prospères et les grands projets d’infrastructures transfrontalières sont au beau fixe, à la grande joie des entrepreneurs et des élus qui servent leurs intérêts !

Ainsi rien n’a avancé sur aucun des plans, politique et militaire, ni au Sud ni au Nord. Pas le moindre petit geste symbolique montrant que les choses changent ou pourraient changer.
Pendant neuf mois, s’est maintenue une situation ambiguë, faite de volonté affichée d’avancer et de comportements en contradiction avec celle-ci, qui a contribué à entretenir un climat de défiance réciproque. Le problème est que l’attentat, par lequel ETA semblait parier sur le déblocage de la situation, risque d’entraver encore davantage la modification des rapports de forces.

Les portes restent malgré tout entr’ouvertes

Au niveau de l’Etat espagnol, le PP n’a jamais soutenu le gouvernement dans le processus de paix, alors que, lors des trêves précédentes, le gouvernement en place pouvait compter sur l’appui de l’opposition. Le PP s’est au contraire acharné à critiquer Zapatero, souhaitant son échec pour en faire une arme de reconquête du pouvoir lors des législatives de 2008. Il se sent à présent renforcé et accuse durement le gouvernement de ne pas avoir renoncé formellement à une solution passant par un dialogue avec ETA.
C’est que le gouvernement tient un discours mi-figue mi-raisin ; aux formules de rupture définitive du processus venant de Zapatero et du ministre de l’Intérieur suite à l’attentat ont succédé un peu plus tard des propos plus nuancés. D’un côté, le chef du gouvernement dit que l’attentat a marqué la fin du processus de paix ; mais, de l’autre, il se refuse à affirmer qu’il ne tentera plus jamais de négocier avec ETA, " la voie du dialogue destinée à favoriser l’abandon de la violence " étant toujours valable, … à condition de ne pas " payer de prix politique ". Ne pouvant compter sur le soutien du PP, le PSOE (Parti Socialiste) au pouvoir cherche une alliance avec les nationalistes basques modérés, en particulier le PNV (Parti nationaliste démocrate-chrétien, majoritaire et à la tête du gouvernement basque ), ainsi qu’avec d’autres forces politiques (groupes catalans), pour raviver " l’unité démocratique afin de faire face au terrorisme ", c’est à dire obtenir un consensus national propre à isoler et à faire plier les indépendantistes et peut-être aussi mettre en marche un nouveau processus dans les mois qui viennent.

La situation est fortement ébranlée, mais elle n’est pas encore complètement bloquée, d’autant que personne ne souhaite revenir à la période antérieure.
Ainsi, de nombreuses voix au Pays Basque, qui sont loin de partager les mêmes sensibilités, les mêmes intérêts et les mêmes projets, s’élèvent pour que soit ouvert un réel dialogue, présenté comme la seule alternative possible et vitale. Batasuna et ETA ne sont pas les derniers à le réclamer. Batasuna, peu de jours après l’attentat, s’est adressé solennellement et au gouvernement et à ETA pour qu’ils tiennent leurs engagements en vue d’une solution politique.

ETA, dans son texte revendiquant l’attentat, a tenu des propos contradictoires : l’organisation dit maintenir le cessez-le-feu, alors qu’elle vient de le rompre avec l’attentat de Madrid, et se dit prête à commettre d’autres attentats, tout en ne voulant pas fermer la porte à un processus qui pourrait enfin s’engager malgré les difficultés rencontrées. Batasuna n’a retenu de ces propos alambiqués que le désir d’ETA de maintenir le cessez-le-feu : " Le processus n’est pas rompu (…). Il est plus nécessaire que jamais ". Pourtant, par souci d’amener sans doute ETA à éclaircir sa position, Batasuna, appuyé par le syndicat LAB (gauche abertzale), a réitéré son appel au gouvernement espagnol et à l’organisation armée en faveur du dialogue en déclarant qu’il fallait " éliminer tous les facteurs d’ambiguïté " : " Il n’y a pas de processus de paix avec des bombes et il n’y en a pas non plus avec des lois d’exception et de persécution de la gauche abertzale. " Signe ténu que les lignes semblent bouger : jamais auparavant Batasuna n’aurait ainsi renvoyé dos à dos le gouvernement et ETA...

Il faut dire que Batasuna est dans une position bien difficile. Il doit faire le deuil d’une solution négociée dans un avenir prévisible, après 40 ans d’une lutte sans merci. Son capital confiance est bien atteint aux yeux de tous ses partenaires, sa capacité d’initiative politique est réduite et il ne dispose pour le moment d’aucune stratégie de rechange en renversant ses alliances. Marginalisés, privés de toute représentation (à cause de l’interdiction de leur parti), ses militants n’auront d’autre ressource que de renforcer le potentiel d’ETA (le cycle action-répression-action, qui n’a guère cessé, repartira alors de plus belle), ou bien de s’affirmer en tant que sujet politique autonome par rapport à ETA. Ce dernier scénario paraît peu plausible.

Quant à ETA elle-même, en maniant l’alternance des cessez-le-feu et des trêves, elle montre bien qu’elle veut garder l’initiative. Et on voit mal comment elle tirerait un trait sur sa logique historique et sur plus de 50 ans d’une guerre d’usure dont ses membres paient le prix fort.

Pourtant, au Pays Basque Sud et Nord, sont discutées de plus en plus ouvertement l’opportunité, l’efficacité et la légitimité de l’action armée menée par une organisation " spécialisée ", qui s’octroie, qui plus est, le leadership sur tous les terrains, politiques et militaires. Il devient de plus en plus insupportable à ceux qui mènent une lutte en priorité nationale et qui s’inscrit dans les rouages du légalisme et de la démocratie représentative (5), de voir leurs efforts annihilés au nom des " impératifs supérieurs d’ETA " ; ceci est d’autant plus mal perçu que l’organisation armée défend depuis plusieurs années des principes a minima, qui n’ont plus rien ni de révolutionnaire ni même d’indépendantiste, sa seule " radicalité " n’étant que dans le recours aux actions armées.

La société a son mot à dire

Au-delà des troubles provoqués par l’attentat au niveau des partis politiques, une des difficultés majeures à laquelle s’est heurté, ces derniers mois, le processus enclenché par le cessez le feu d’ETA a été la relation ambiguë qui a été entretenue avec l’ensemble du mouvement abertzale et, plus largement, avec les mouvements sociaux.
Mouvements et acteurs sociaux sont restés à l’écart, dépossédés de toute possibilité d’emprise et d’intervention autonome, les choses se passant pour ainsi dire au-dessus de leur tête, d’appareil à appareil, sans aucune transparence, comme si leur était dévolu le rôle d’attendre, et de compter les points : ce n’était plus le moment de la mobilisation sociale, mais celui du travail discret des partis politiques. Beaucoup ne se sont pas sentis impliqués dans la situation nouvelle créée par le cessez-le-feu et ils ne pouvaient pas l’être vraiment, ne sachant pas qui négociait, quand, comment et quelles étaient les questions abordées par les négociateurs. Les calculs politiciens ont pris le pas sur la volonté populaire. Il est indéniable que l’opinion adhère très fortement à la recherche d’un processus de paix, mais l’implication sociale active a manqué pour déboucher sur une mobilisation populaire en faveur du droit à l’autodétermination du peuple basque et la reconnaissance de la territorialité (6).

La prise de conscience que c’est à chacun-e de prendre en main son présent et son avenir et d’apporter sa pierre à la construction d’un processus authentique de résolution du conflit ne se décrète pas d’en haut ; et elle a encore moins de possibilité d’émerger quand la situation apparaît comme étant prise en charge par quelques-uns avec la mise sous tutelle du plus grand nombre. Pourtant seules l’expression et l’implication populaires pourraient peser dans le rapport de forces, l’enjeu du devenir du Pays Basque étant bien trop important pour être laissé aux seuls politiciens ou autres spécialistes de la lutte.

Kristine,
Pays Basque, 22 janvier 2007

(1) 23 jeunes des organisations de jeunes indépendantistes Jarrai, Haika et Segi, ont été condamnés par le Tribunal suprême espagnol à 6 ans de prison chacun pour " délit d’appartenance à une association illégale constituant une bande, organisation ou groupe terroriste ", selon le principe infaillible de la Justice espagnole qui veut que tous ceux qui ne sont pas contre ETA sont ses complices et, à ce titre, appartiennent à ETA.
2) Le cas de Sébas Bédouret, animateur de Radio Pais et de la radio Txalaparta, a été relaté par la presse française. Alors qu’il se rendait à un meeting pour l’amnistie à Saint Sébastien le 6 janvier, il a été arrêté par la Garde Civile sous prétexte que dans son sac se trouvait un exemplaire du bulletin d’ETA " Zutabe ". Il a été menacé et torturé pendant les trois jours de sa garde à vue, puis incarcéré sous l’accusation de "collaboration avec l’ETA " suite à une fausse déclaration faite sous la torture.Cf. son témoignage :
http://libertepoursebas.blogspot.co
3) Inaki de Juana dépasse par deux fois 63 jours de grève de la faim (d’août à octobre 2006, puis du 7 novembre jusqu’à ce jour encore, 22 janvier ; il est alimenté par perfusion, de force, depuis le mois de décembre et risque à tout moment la mort ; il proteste contre la peine de 12 ans et 7 mois de prison, infligée pour deux lettres d’opinion parues dans le journal Gara en 2004, alors qu’il aurait été libérable en 2007, après 18 ans de détention.
4) Depuis mars 2005, 98 personnes ont été arrêtées, 30 ont été incarcérées, plus de 70 procès ont eu lieu avec 200 personnes condamnées, plus d’un million d’euros ont été demandés en cautions.
5) Au Pays Basque Nord, les abertzale se sont clairement et irrémédiablement engagés dans le processus électoraliste et ils craignent que le projet de coalition des abertzale de tous bords (quatre formations politiques) qu’ils prévoyaient pour les élections législatives - les abertzale ont une audience électorale variant entre 10 et 12% des votants, selon les scrutins - ne vole en éclat suite à l’attentat. Le PNB a en effet refusé une coalition avec Batasuna et en a proposé une autre sans ce parti qui a, " face à la violence, une position diamétralement opposée à celle des trois autres partis. "
6) Une seule initiative populaire a été lancée, Ahotsak (Voix), regroupant un grand nombre de femmes de tous bords politiques, à titre individuel, pour faire entendre leurs voix et leurs revendications au travers d’une plate-forme commune ; mais ce groupe n’a, pour le moment, qu’un rôle symbolique de petit lobby d’opinion.


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