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Réforme des lycées : Chatel plus fort que Darcos

vendredi 15 janvier 2010, par Courant Alternatif

Lorsque Luc Chatel a annoncé sa nouvelle réforme des lycées, il l’a fait sur le mode tranquille, genre c’est pas grand-chose et on va tenir compte de tout le monde, au lieu de jouer l’air de la rupture entonné par son prédécesseur. En réalité, sa proposition de réforme va plus loin encore que celle de Darcos, et a bien des chances de passer dans un silence médiatique généralisé (hormis la suppression de l’histoire-géo obligatoire en terminale S), et avec l’aval non seulement des syndicats habituels (UNSA et SGEN), mais même de la FCPE. Bien sûr, son objectif premier est d’adapter l’enseignement à la suppression massive de postes prévue sur quelques années (plusieurs dizaines de milliers, rappelons-le). Mais son ambition va encore au-delà.

Légitimer les suppressions de postes par une pseudo- rénovation pédagogique

Chacun sait qu’on ne peut supprimer de postes de profs sans surcharger les classes d’élèves. La priorité de la communication gouvernementale va donc être de prétendre le contraire. Chatel s’y prend de plusieurs façons.
Tout d’abord, il diminue les horaires des élèves (sauf en S, on y reviendra). C’est une revendication des parents, et ça va faire plaisir aux lycéens, les seuls dont il craint réellement les réactions. Les programmes seront donc changés (mais nul ne sait comment ni dans quel sens ni surtout par qui). Ca fait déjà pas mal de postes d’économisés.
Chacun sait que ce sont les élèves qui ont des difficultés qui sont le plus pénalisés dans les classes à gros effectifs. Deuxième priorité de la communication gouvernementale : annoncer que cette réforme va permettre de mieux s’occuper de ces élèves en difficulté. Comment ? En prévoyant un «  accompagnement individualisé  ». Deux heures hebdomadaires sont prévues par élève. Ces deux heures sont prises sur les heures d’enseignement « normales ». Ca ne coûtera donc rien en terme de postes. C’est la seule chose de sûre. Tout le reste est très flou. Ce sont deux « heures élèves », mais le nombre d’ »heures profs » n’est pas précisé. Qu’est-ce que ça veut dire ? Si c’est deux heures profs, il y aura un prof pour toute la classe, et ce sera de l’ »accompagnement individualisé » à 35... De plus, le contenu n’est pas précisé : ce peut être de l’aide, de l’approfondissement, des projets... Certains élèves seront « aidés » ; certains « exploreront les métiers » tandis que d’autres pourront « approfondir »... De fait, les inégalités seront aggravées. Dans la même logique, les élèves seront répartis par groupes de compétences en langues. Ce n’est pas forcément une mauvaise idée à la base, sauf qu’il y a à parier que ça permettre de bourrer les effectifs au maximum en regroupant les classes.
C’est donc le troisième axe de la communication gouvernementale : annoncer que cette réforme va rétablir l’égalité et supprimer la hiérarchie entre les filières. Lorsqu’on regarde les détails, on s’aperçoit que la filière S aura plus d’heures de cours et que c’est la seule filière où il est possible d’avoir plusieurs options, donc d’étudier plus de choses et d’aborder plusieurs domaines. Par contre, les autres filières se voient interdire de cumuler les options et voient leurs horaires diminuer (encore des postes de gagnés). On aura un superbac S, plutôt moins scientifique qu’avant (les heures de sciences sont diminuées) et des sous-bacs généraux L et ES.
Quatrième axe de la communication gouvernementale, la classique « liberté de choix » et le « droit à l’erreur » : les élèves pourront changer de filière à partir de la 1ère. Sachant que les matières scientifiques seront devenues facultatives ailleurs qu’en S, qui peut imaginer que cette « passerelle » permettra de regagner cette filière ? Les élèves seraient censés rattraper pendant une semaine de vacances ce qu’ils n’ont pas fait pendant 1 ou 2 trimestres.... Le texte ne précise pas qui assurera ce rattrapage. Surtout, il ne précise pas non plus qui décidera du changement de filière : l’élève ou le conseil de classe ? En réalité, cette « passerelle » permettra surtout d’évacuer ailleurs les élèves qui ont des difficultés plutôt que de les aider. Elle permet aussi encore des suppressions de postes:on va développer les « troncs communs » entre filières, soit disant pour faciliter le passage de l’une à l’autre, mais surtout parce que ça permettra de regrouper plus facilement des élèves de classes différentes : Et hop ! encore des postes de gagnés.

Une mise au pas idéologique

Mais cette réforme va bien au-delà du simple habillage d’un des plus grands plans sociaux de ces dernières années (environ 80.000 postes supprimés depuis 2003, et ce n’est pas fini). Son objectif est aussi de normaliser l’enseignement et modifier ses objectifs.
On peut le voir à travers l’exemple des S.E.S. (sciences économiques et sociales). Les supprimer est une vieille revendication du MEDEF. Il est reproché à ses enseignants de donner une vision trop critique de la société, par exemple de parler aussi des relations au travail quand on aborde l’entreprise. Les lycéens appellent spontanément les S.E.S. « éco » bien que sa particularité soit de croiser regard économique et regard sociologique sur les mêmes sujets. Luc Chatel a annoncé que « l’éco » serait obligatoire en seconde. Mais en fait, il faudra choisir entre S.E.S. et « principes fondamentaux d’économie et de gestion ». Les collégiens auront donc le choix entre « éco » et « éco ». Les parents bien informés inscriront leurs enfants en S.E.S. Pour les autres, ils sauront à la fin de la seconde, qui n’est plus une classe d’orientation mais «  d’exploration  », qu’en fait ils avaient pris une option pour explorer la voie technologique et que pour un bac général, ce sera dur. Comme il s’agira d’exploration, les horaires passent de 2h1/2 à 1h1/2. (et hop ! encore des postes de gagnés)
Ensuite, au cas où des lycéens persisteraient à choisir la filière ES, on supprime toutes les options disponibles jusqu’alors et le programme de maths sera commun avec les L (pour qui c’est facultatif). En résumé, on ferme les portes de toutes les études supérieures sélectives aux bacheliers ES. On diminue aussi leurs horaires de S.E.S. (c’est la seule matière principale d’une filière dans ce cas). Enfin, en terminale, ils devront choisir entre économie et sociologie, ce qui est logique puisque ce que le MEDEF reproche, c’est de croiser les regards. Ils devront apprendre «  les fondamentaux  », autrement dit les débats de société, qui faisaient l’attrait de cette matière, sont évacués. A terme, ce qui se profile (mais ce n’est bien sûr pas dit), c’est une « technologisation » de la filière ES : on n’enseignera plus que quelques principes économiques, la gestion et la partie de sociologie utile au marketing et à la gestion du personnel. Mais ça, c’est pour dans quelques années.
Cette mise au pas ne concerne pas que les S.E.S. Dans les enseignements d’exploration, il y a « littérature et monde contemporain », « mesure et pratique scientifiques », ce qui laisserait penser qu’on ne fait plus de littérature en français, plus de pratique en sciences... On se retrouve là dans la prolongation de la réforme des collèges et son «  socle de compétences  ». Pour les uns, des règles à apprendre. L’apprentissage de la critique et de la réflexion sont un plus, en option pour l’élite. D’autant qu’on trouve les mêmes découpages à l’oeuvre en 1ère et terminale.
Le terme même « d’exploration » est significatif : les enseignants ne doivent plus transmettre des savoirs, ils doivent enseigner des compétences, de préférence celles dont les entreprises ont besoin. Les connaissances, ce sera pour ceux qui feront des études supérieures prolongées.

Comment introduire de la concurrence dans l’Education nationale

Evidemment, on ne peut pas transformer l’éducation nationale en « EPIC » puis en S.A. pour ensuite la privatiser. Mais cette réforme va la modifier en profondeur dans le sens d’un fonctionnement sur le modèle d’une entreprise.
A côté du projet de réforme, un autre projet de décret a été pris, qui en fait lui est très complémentaire même s’il concerne aussi les collèges, qui renforce les pouvoirs du chef d’établissement. Il nommera les membres du « conseil pédagogique » qui évaluera la façon dont les profs notent les élèves, organisera les « groupes de compétences », c’est-à-dire de fait les regroupements de classe et répartira les horaires non réglementaires (on va revenir sur ce point tout de suite). Les projets devront être présentés au conseil d’administration (où il y a des représentants élus des personnels, des parents et des élèves), mais s’ils sont refusés deux fois, le chef d’établissement sera en droit de les imposer. On renforce donc l’autorité du chef, on introduit une hiérarchie entre les enseignants et on limite leur liberté dans l’accomplissement de leur travail. Il est question aussi que la notation des enseignants (sur laquelle repose leur avancement) soit entièrement entre les mains du chef d’établissement (actuellement, c’est partagé avec l’inspection). Il s’agit donc clairement d’assujettir à l’autorité du chef un personnel jusque là relativement protégé par son statut de fonctionnaire.
Mais les conséquences vont bien au-delà. Une des grandes nouveautés de la réforme, c’est la suppression des dédoublements automatiques (classes en demi-groupes). Actuellement, ils sont fixés nationalement par matière. Le rectorat attribuera des enveloppes d’heures de dédoublements à chaque lycée, 10h30en moyenne par classe de 2de, soit plus du tiers de leurs horaires. Ceci va aggraver les inégalités entre lycées, car il s’agit d’une moyenne que le rectorat pourra moduler. Il sera libre dans la distribution de ces heures de favoriser tel ou tel établissement selon les projets et la renommée du chef d’établissement. La concurrence entre les lycées est donc accentuée. Elle l’est d’autant plus que par ailleurs le gouvernement a promis de libéraliser complètement la carte scolaire pour la rentrée prochaine. Ensuite, la concurrence est instaurée à l’intérieur du lycée entre les disciplines, ce sera la foire d’empoigne entre les profs qui n’ont plus qu’à fourbir les armes pour s’empoigner, toujours dans le cadre de l’autonomie des établissements, pour obtenir dédoublements (mais vous comprenez, avec les paillasses, et pour la sécurité, en TP de chimie, douze élèves, c’est un maximum…), aide individualisée (la proportion de mentions TB en S est déterminante pour obtenir une bonne place dans la classement du Figaro : il faut concentrer l’aide sur les terminale S…). Il pourra par exemple y avoir en seconde, soit 3h de Physique en classe entière dans le lycée X, soit les mêmes 3h plus 1h30 en groupe pour des travaux pratiques dans le lycée Y. Enfin, cette enveloppe est une moyenne entre classes. On peut par exemple imaginer une classe aux horaires massivement dédoublés au détriment de celle d’à côté sans quasiment de dédoublement. On peut imaginer un lycée (au hasard, du centre ville) qui fait le choix de concentrer les dédoublements sur les « bonnes classes » pour être bien classé dans la réussite aux concours, et un autre lycée (au hasard dans une banlieue délaissée) qui concentre les dédoublements sur l’aide aux élèves en difficulté. Couplé avec la liberté de la carte scolaire, ça donnera quoi ?
A terme, on peut supprimer le terme « nationale » accolé à « éducation ». Si les horaires ne sont pas les mêmes, les programmes ne pourront plus l’être. La conséquence logique dans quelques années sera de supprimer les épreuves nationales du bac au profit d’un « contrôle en cours de formation ». On ne demandera bientôt plus à un élève : « Quel bac avez-vous eu ? » mais « Où avez-vous eu le bac ? » et toutes les réponses n’auront pas la même valeur.
Une autre bombe pourrie a été déposée dans la réforme : de nouvelles matières sont inventées (on rénove n’est-ce pas ?) : littérature et monde contemporain, mesure et pratique scientifique, droit et grands enjeux du monde contemporain... De plus, il est précisé que les enseignements technologiques et les enseignements généraux seront rapprochés. En quoi est-ce une bombe pourrie ? C’est que la caractéristique de ces matières est qu’elles peuvent référer à plusieurs disciplines : qui va enseigner «  littérature et monde contemporain  », les profs de français ou les profs d’histoire-géo ? Qui va enseigner «  droit et grands enjeux contemporains  » : les profs d’éco-droit, les profs de S.E.S. ou les profs d’histoire-géo ? Dans un contexte de suppression massive de postes, bonjour l’ambiance dans la salle des profs... Ce sont bien sûr des carottes glissées aux associations disciplinaires pour mieux faire avaler la réforme. C’est aussi une possibilité pour les chefs d’établissement d’optimiser la gestion de leur personnel. Mais si le choix est fait de laisser les établissements libres, à terme, toute évaluation nationale deviendra là encore impossible...

Une réforme qui dessine un tout très cohérent

Cette réforme a certes comme objectif premier d’accompagner les suppressions massives de postes prévues par la « RGPP » (refonte générale des politiques publiques). Mais au-delà, il s’agit d’une offensive plus générale.
Si on se retourne, on a eu une réforme des programmes de primaire, la maternelle va progressivement disparaître au profit de jardins d’enfants privés, les lycées professionnels ont été réformés en profondeur avec le passage au bac pro en trois ans et la suppression des B.E.P., les collèges ont été réformés avec la mise en place du « socle de compétences », la filière technologique tertiaire a été réformée il y a quelques années, et l’université est en train d’achever sa réforme « LMD » et « LRU ». Pièce par pièce, c’est tout le système éducatif qui est bouleversé en profondeur. L’intelligence du gouvernement, c’est de procéder comme pour un puzzle : un bout par ci, aux contours de préférence un peu flou, un autre bout par là, et le tout pas dans l’ordre. L’université, puis la filière technologique, puis le primaire... Ce saucissonnage permet de diviser les réactions, corporation par corporation, sans qu’aucune n’aie de vision d’ensemble. Et toute tentative de réfléchir à la cohérene de l’ensemble est accusée de tirer des plans sur la comète en l’absence de renseignements sûrs.
Il procède à chaque fois au pas de charge, déclenchant l’incrédulité des professions concernées. Par exemple, la réforme du lycée doit être mise en place à la rentrée prochaine. Tous les programmes doivent être changés. Normalement, ça demande au minimum une année scolaire : constituer des groupes d’experts pour rénover les programmes, vérifier la cohérence d’ensemble, vérifier la cohérence entre les différents niveaux, et ensuite il faut laisser aux éditeurs scolaires le temps nécessaire pour confectionner puis imprimer les manuels. Là, des groupes « ad hoc » de quelques individus sont nommés par le ministère pour boucler les programmes en deux mois, les programmes de seconde seront bouclés sans qu’on n’aie la moindre idée des programmes de première... Pour chacune des réformes, il est clair aux yeux des personnels concernés qu’elle créera une situation ingérable, et ils n’y croient donc pas, ou pas sans être amendée. Ils n’ont pas compris que cette ingérabilité ne dérange pas le pouvoir, au contraire. Si le but est de dégrader suffisamment le service public pour faire apparaître sa suppression comme inévitable, comme le recommandent les préconisations de l’OCDE, c’est même pas mal.
On peut trouver des points communs à toutes ces réformes, surtout si on les met en regard d’autres décisions connexes, telles que financer des écoles privées dans le cadre du plan banlieue, la loi sur la mobilité des fonctionnaires, la réforme des missions de l’inspection, les directives pour favoriser l’alternance dans le professionnel :
– A défaut de privatiser l’éducation, introduire un maximum de concurrence, entre privé et public, entre établissements publics, entre disciplines, entre enseignants... L’école doit respecter le modèle idéologique de l’entreprise, avec son corollaire en terme de soumission de l’enseignement aux lois du marché, de contraintes de temps et de « culture du résultat » incompatible avec le temps long de l’apprentissage si du moins on veut déboucher sur des connaissances maîtrisées.
– Dans la même logique, un discours en terme « d’excellence ». Des « lycée d’excellence » dans les banlieues, des « universités d’’excellence » financées dans le cadre du plan de relance... Cette appellation d’’excellence permet de revendiquer de laisser à l’abandon la masse des élèves pour concentrer aide et financement sur les plus méritants. Ceci permet de légitimer idéologiquement la sélection sociale : ceux qui échouent sont responsables de leur échec, il suffit de regarder la poignée de jeunes issus de milieux populaires qui auront réussi.
– Une dégradation du service public qui servira ultérieurement de justificatif à son démantèlement.
– Un retour à un enseignement plus mécanique et autoritaire. Les futurs exploités n’auront pas besoin de connaissances et moins ils ont d’esprit critique et de points de repères mieux ce sera pour des salariés qui devront être flexibles et polyvalents dans un tertiaire automatisé.

Dans le même temps, des mesures sont prises pour favoriser la précarisation du personnel de l’éducation nationale. Le personnel ouvrier et administratif est progressivement transféré aux régions, et n’a donc plus le même employeur, le même statut, et peut être déplacé plus facilement. La réforme de la formation des enseignants et la suppression des IUFM, ce qu’on désigne par « masterisation » permettra de disposer d’un personnel soit-disant formé à l’enseignement mais n’ayant pas eu le concours, donc d’une réserve important de précaires, d’autant plus importante qu’on supprimera des postes aux concours. Pour les titulaires, qui seront mis en concurrence avec les précaires, notamment qui dans un premier temps pourront faire de la résistance passive à bon compte en refusant les nouvelles missions de la réforme qu’exécuteront des précaires qui n’ont pas le choix, ils découvriront bientôt le décret sur la mobilité des fonctionnaires les obligeant à chercher un reclassement par eux-mêmes sous peine de licenciement.
C’est bien tout le fonctionnement éducatif qui est remis en cause.

Quelles réactions ?

La réforme a été bien emballée et les réactions sont loin d’être à la hauteur.
Le SGEN et l’UNSA approuvent la réforme au nom de l’innovation pédagogique, et ils ont réussi à se mettre la FCPE dans la poche. On peut voir ici s’esquisser ce que serait la politique d’un PS revenu au pouvoir : la même.
Pour le reste, c’est un peu compliqué. Chacun sait que s’opposer à cette réforme demanderait à nouveau une lute de grande ampleur et de longue durée. Or tous les mouvements importants de profs récents ont été défaits. Si la réforme Darcos a été retirée, ce n’est pas grâce à eux mais grâce aux lycéens. Or les syndicats lycéens se sont abstenus, la réforme est trop complexe pour être comprise au-delà de son emballage démagogique (moins de cours et plus de choix). Le pouvoir est aussi en train de faire une démonstration de force aux lycéens : vous croyiez avoir gagné l’année dernière ? Et bien on vous montre que gagner ne sert à rien, revoilà la même un an après. Et là où une riposte tente de s’organiser, la répression tape très fort, d’autant plus fort qu’il s’agit pour le moment de réactions isolées. D’autant plus isolées, qu’à la différence de l’année dernière le silence médiatique est assourdissant.

Les profs savent qu’ils ne peuvent rien sans les parents et les lycéens, ce qui demande un important travail de propagande sur une base non corporatiste, ce qui n’est jamais facile. Les syndicats opposés à la réforme (essentiellement SNES et SUD) restent prisonniers de leur stratégie habituelle. Le SNES « fait monter la pression » pour déboucher sur « une grande journée d’action » (prévue en janvier) à laquelle personne ne croît. Il est désorienté par l’absence d’unité possible avec les syndicats réformistes et espère visiblement toujours pouvoir négocier des améliorations à la marge sans rapport de force. SUD est dans une stratégie de rivalité avec le SNES. Il a bien compris qu’il s’agissait d’une réforme « de la maternelle à l’université », mais mène un combat très idéologique centré sur la masterisation qu’il considère comme le noeud de cette réforme. Il est en l’état incapable d’impulser un mouvement d’ampleur sur le contenu concret de cette réforme.
La force de ce gouvernement, c’est de savoir emballer ses propositions, les découper en morceaux de puzzles incompréhensibles pour isoler les réactions, d’aller très vite pour que personne n’aie le temps de comprendre et se retourner, de semer habilement dans chacune de ses propositions des pommes de discorde pour empêcher la constitution d’un collectif ensuite, et de taper très fort préventivement sur ceux qui se dressent en travers de son chemin. Cette tactique n’est pas spécifique à l’éducation nationale, on peut la voir à l’oeuvre dans à peu près tous les domaines.
Et pour l’instant, elle reste efficace, d’autant plus efficace que l’opposition institutionnelle partage ses objectifs et ne proteste qu’à la marge. Son rôle à elle est de protester sur des points secondaires de façon à contribuer elle aussi à masquer la logique d’ensemble : l’exemple en est donné jusqu’à la caricature avec la réforme des lycées:les medias n’ont parlé que d’une chose, la fin de l’histoire géo obligatoire en terminale S (mais plus d’heures en 1ère et une possibilité d’option). Saviez-vous que c’était déjà le cas (mais sans possibilité d’option) en terminale technologique ? Là, ça semble moins gênant... Et on a vu beaucoup de personnalités intellectuelles et de gauche se lever pour défendre l’importance de l’histoire géographie dans la formation des élites. Par contre, personne n’a remis en cause la réforme dans son ensemble. L’instruction des enfants des couches populaires, ce n’est plus l’affaire de la gauche depuis bien longtemps. Cet exemple est typique du partage des rôles gauche droite, et pas seulement dans le domaine de l’éducation. Le gouvernement avance vite, le PS crée des écrans de fumée pour y précipiter une éventuelle opposition et surtout éviter de poser les problèmes de fond.
L’opposition à cette réforme semble difficile, mais une prise de conscience de la nécessité d’une réaction d’ensemble de la maternelle à l’université progresse. Et les collectifs de lutte qui tentent de se créer aujourd’hui sont autant de pierres dans le jardin de la hiérarchie qui compte sur l’individualisation et la division pour la gestion au quotidien des résultats de la réforme demain.

Sylvie, OCL-Paris

1 Message

  • Quelle brillante anlyse de la réforme de l’Educ nationale !! Là où le gouvernement et ses sbires saucissonnent la précarisation de l’école en tranches homéopathiques capables d’être ingurgitées par une société d’autant plus indifférente qu’elle est engluée dans la "crise", tout le mérite de l’article est de redonner sa cohérence machiavélique à un projet qui n’a effectivement qu’une seule ambition : aménager l’école à un régime sec qui sert par ailleurs les intérêts des pouvoirs soucieux de former une main d’oeuvre malléable et ignorante... Quant à la réaction, elle balbutie encore... jusqu’à quand ? Séb

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