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Dette, déficit et domination

jeudi 16 décembre 2010, par Courant Alternatif

La dette a toujours été un outil de domination, quelle que soit l’époque et à quelque niveau qu’on la prenne. Les dettes d’Etats ont été prétextes à de nombreuses interventions militaires dans l’histoire (de la France au Maroc, des Etats-Unis dans plusieurs pays d’Amérique latine...). L’endettement des paysans pauvres vis-à-vis des potentats locaux permet de les maintenir en servage voire en esclavage. Les dettes des ouvriers envers leurs patrons sont un moyen bien connu d’esclavage moderne, notamment au Brésil ou plus près de chez nous dans le business de l’immigration clandestine. Dans nos sociétés capitalistes modernes, l’endettement est à la fois un mode de fonctionnement central, un mode de domination idéologique, de légitimation des politiques économiques, et un mode d’asservissement apparemment moins brutal mais très efficace. L’endettement est au cœur de la crise actuelle et des légitimations de la politique de rigueur.

Le crédit, le carburant central du système

Le crédit est à la base du mode capitaliste de production. Pour lancer une production, une entreprise doit investir (locaux, machines...) et embaucher. Elle doit donc disposer d’un capital qu’elle ne récupèrera (avec profit, rassurez-vous) qu’une fois sa production vendue, et sur plusieurs cycles de production. Le crédit (les banques, la bourse...) est donc une nécessité pour la croissance capitaliste. Ceci bien sûr n’est possible que parce que ce système est productiviste : il faut créer de plus en plus de marchandises pour rembourser et rémunérer cette avance. Lorsque la crise menace d’interrompre les crédits (ce qu’on a frôlé en 2007 et 2008), c’est le système tout entier qui est menacé. Aujourd’hui, on peut considérer en quelque sorte que le capitalisme est asservi au capitalisme financier, aux marchés financiers. Qu’est-ce que ça veut dire ? Si on garde la tête froide, la richesse, ce n’est pas l’argent, mais les biens (matériels ou immatériels) dont on peut disposer. Le profit (la plus-value) est extorqué à l’occasion de la production capitaliste de ces biens. Ce profit est réparti entre les capitalistes (industriels, commerçants, financiers) par le biais du fonctionnement économique. Aujourd’hui, l’essentiel de ce profit revient aux financiers. Or, autant la finance est indispensable à la production capitaliste, autant c’est un secteur qui ne produit rien, un secteur improductif. L’essentiel de la richesse est entre les mains des magnats d’un secteur improductif, il y a donc forcément une contradiction entre les gains financiers considérables qui s’y accumulent et la richesse réellement produite. Les modalités de l’exploitation sont assujetties à une logique financière, qui n’est pas toujours cohérente avec les contraintes industrielles. Mais les marchés financiers sont en mesure de dicter leur politique économique à l’ensemble du monde par le biais de leurs crédits et de leur propriété du capital.

Dette publique, dette privée

Le gouvernement français, l’Union Européenne, justifient leur politique de rigueur par l’endettement public. En gros, ils expliquent qu’un Etat responsable ne peut pas léguer aux générations futures une dette trop importante à rembourser (par contre, pour ce qui est de leur léguer des déchets nucléaires, des organismes génétiquement modifiés, des pesticides, des détritus plastiques, des nappes phréatiques asséchées et polluées, etc., là, ce n’est pas un souci). En gros, on nous tient un discours culpabilisateur comme quoi on ne peut pas se goberger de la retraite et consommer des soins en pagaille (comme si c’était un choix ?) au détriment de nos enfants qui eux trimeront à mort sans pouvoir se soigner à cause de nous. C’est le conflit de générations nouvelle version, ce n’est plus la révolte de la jeunesse, c’est l’Etat qui tente de monter une génération contre une autre. Le tout étant censé justifier le non remplacement des fonctionnaires et la privatisation.Rappelons nous tout d’abord qu’à l’origine de la crise actuelle, il y a la crise des subprimes, c’est-à-dire des prêts immobiliers privés à des particuliers aux Etats-Unis, et surtout les gigantesques opérations financières juteuses qu’ils ont engendrées (voir C.A. n°173). À l’origine de la crise, ce ne sont donc pas les déficits publics mais bien un endettement privé. Nous avons vu dans de nombreux articles de Courant Alternatif (n°184, 185) l’usage capitaliste de la crise. En mars 2010 (n°198), nous avons expliqué ce qui se passait en Grèce. Rappelons le brièvement. Les Etats empruntent sur les marchés financiers internationaux pour boucler leur trésorerie. Ce sont des emprunts très recherchés par ces derniers car considérés comme sûrs. Ils sont notés par des filiales des grands groupes financiers, notation censée refléter le niveau de risque de non remboursement. Quand la note baisse, le prêt est considéré comme plus risqué, son taux d’intérêt augmente et il devient plus rentable, mais à nouveau plus risqué, etc. Ce qui s’est passé pour la Grèce. En juin 2010 (n°201), nous avons expliqué comment en aidant prétendument la Grèce, l’Union Européenne avait à nouveau imposé la même politique économique de rigueur et nous annoncions que les suivants seraient l’Irlande, l’Espagne et le Portugal. Nous y sommes. Pourtant, l’Irlande et l’Espagne étaient citées en modèle : alors que Maastricht impose de limiter la dette publique à 60% de la richesse nationale, à la veille de la crise en 2007, l’Irlande en était à 25% et l’Espagne à 36% (à comparer aux 64 et 65% de la France et de l’Allemagne). Que s’est-il donc passé ? Pour des raisons idéologiques (ultralibéralisme), l’Europe s’est focalisée sur les déficits publics. Or ces pays aussi vivaient sur l’endettement, mais selon un autre modèle. Ce qui a permis leur croissance, c’est un immense endettement de leur population, surtout immobilier en Espagne, en attirant les financements étrangers en Irlande. Ces pays ne connaissaient pas de déficit public en 2007, mais une immense dette privée. De façon générale, on s’aperçoit que le plus souvent, lorsque la dette publique est forte, l’endettement privé est faible, et réciproquement. Or, lorsque la crise frappe et que les ménages ne peuvent plus payer leur crédit immobilier, lorsque les entreprises font faillite, qui doit sauver les banques ? L’Etat. Et de toutes les façons, qui leur a prêté de l’argent ? Les mêmes que ceux qui prêtent aux Etats, les marchés financiers, et suivant les mêmes mécanismes. Le petit jeu qui s’est joué autour de la Grèce, ce petit jeu qui a consisté à l’étrangler au nom de son sauvetage, ce petit jeu a commencé pour l’Irlande et pour le moment plus discrètement l’Espagne et le Portugal. Finalement, publique ou privée, on retrouve toujours l’endettement au coeur de cette crise et de ses rebondissements, et on retrouve toujours les marchés financiers aux manettes pour trouver des « solutions » qui leur permettent de poursuivre leurs profits.

La dette, un outil de gestion précieux

En Europe, les grands emprunts d’Etats comme les grands emprunts des banques pour financer leurs propres crédits sont levés sur la marchés financiers internationaux. Ceux-ci vivent fort bien de cet endettement, et par les taux d’intérêt prélevés, et par la quantité de « produits dérivés » fabriqués, eux-mêmes sources de profits. Ces produits dérivés sont devenus si nombreux et si complexes, que non contents de permettre l’embauche de brillants mathématiciens, plus personne ne maîtrise plus grand chose. Ce qui est assez pratique. Ceci permet de désigner quelques boucs émissaires comme les traders, les modèles mathématiques ou les systèmes informatiques à chaque grande crise, alors que le fond du problème n’est sûrement pas là. Mais avant de nous pencher sur le fond du problème, penchons-nous sur l’utilité de la dette, plus sûre et plus discrète qu’une intervention militaire ou un coup d’Etat. Rappelons l’exemple historique de la dette des pays du tiers-monde. Lorsque ces pays sont devenus indépendants, ils n’avaient ni industrie (les matières premières étaient transformées dans les métropoles coloniales), ni réseaux commerciaux (toutes les infrastructures commerciales étaient tournées vers les métropoles). Il leur fallait donc investir (construire des usines, des routes, etc., mais aussi d’ailleurs des écoles et des hôpitaux qui semblaient exister surtout dans les manuels français d’histoire coloniale). Or, ils n’avaient pas d’argent non plus. Une seule solution, emprunter. Et cet emprunt, on le leur a fait payer cher. En leur faisant payer un taux d’intérêt élevé, bien sûr. En les contraignant à des emprunts à taux d’intérêt variables, ce qui fait qu’ils ont financé la politique anti-inflation des pays développés (cf. de très vieux numéros de C.A.). Et en posant des conditions aux prêts : choix des projets financés (de préférence des implantations de multinationales, avec des garanties de l’Etat pour des routes dont elles étaient les seules à avoir la nécessité) puis conditions de politiques économiques (réductions des déficits publics, acceptation de la concurrence internationale, privatisations), voire des conditions politiques tout court (ça s’appelle la bonne gouvernance en langue de bois moderne).
C’est la même chose qui se passe aujourd’hui en Europe en plus soft. Les Etats européens peuvent lever des emprunts relativement bon marché sur les marchés internationaux à condition d’être bien notés. Et cette note, ce sont les marchés financiers qui la fixent. Et même si la notation est réformée comme il en est question, ce seront toujours eux qui la fixeront par le biais de la seule note qui compte, le coût de l’emprunt, qui est « libre ». Par les traites de nos crédits ou par nos impôts, peu importe, nous nourrissons les mêmes marchés financiers, et ce sont eux qui décident du menu. À la base, il y a des critères relativement simples : la solvabilité du débiteur et la solidité de sa monnaie. C’est pourquoi les Etats de la zone euro ne payent pas très cher. Mais derrière, l’idéologie et les intérêts collectifs du capital arrivent au grand galop, par le biais des analyses qui déterminent si le débiteur est solvable et sa monnaie solide. Un, il ne doit pas avoir d’inflation, ça dévalorise les rentrées futures. Deux, il doit être compétitif, c’est-à-dire que sa main-d’oeuvre doit être suffisamment et efficacement exploitée, et de préférence docile. C’est d’ailleurs là que les avis divergent. Pendant un temps, on a pensé que la docilité de la main d’œuvre devrait s’acheter par une protection sociale et une participation à la consommation de masse, en échange d’une obéissance sans faille sur le lieu de travail. Aujourd’hui, la tendance serait plutôt à la docilité obtenue par la précarisation, donc entre autres la suppression de la protection sociale et du droit du travail.
Enfin, cerise sur le gâteau, privatiser ce qui reste à privatiser ouvrirait de nouveaux marchés dont ces investisseurs financiers auraient bien besoin.Et la dette, c’est un cadeau politique commun aux chefs d’Etat des pays dominés et à ceux des grandes puissances. Elle leur permet de faire passer une politique pour une nécessité. Nous devons satisfaire aux exigences des marchés pour sauver notre système de protection sociale. Toute autre position est irresponsable, elle reviendrait à mettre notre protection sociale en faillite. C’est presque vrai, à ce détail près que l’exigence des marchés en question est justement la suppression ou la privatisation de cette protection sociale. Le tout s’appuyant sur de fausses évidences qui marchent très bien aux yeux du grand public, qui sait très bien que s’il ne paye pas ses traites il aura les huissiers ou perdra sa maison. Sauf que ce n’est pas comme ça que ça marche au niveau d’un Etat.

Des contradictions qui s’approfondissent

Pourquoi suffit-il qu’on nous annonce une sortie de crise pour replonger dans une nouvelle, de préférence de plus grande ampleur ? C’est que ce qui nous est présenté comme « remèdes » ne fait qu’aggraver la situation. Comme nous l’écrivions dans des numéros précédents, à l’origine de l’essor fantastique du crédit et des marchés financiers, il y a la rupture du compromis social fordiste, et notamment la stagnation du pouvoir d’achat qui a été compensée par un recours croissant au crédit. Recours d’autant plus encouragé que le crédit est aussi un moyen de soumettre la main d’œuvre : il est plus difficile de faire grève si on risque d’y perdre son logement ou d’être interdit bancaire dans un monde où le compte en banque est devenu obligatoire. Cette crise est d’abord une crise du crédit, et donc une crise de surproduction, on produit plus qu’on ne peut vendre à une population de plus en plus étranglée. La crise augmente mécaniquement les déficits publics. Les impôts sur le revenu baissent avec les revenus, d’autant plus qu’en France comme dans beaucoup de pays, on a choisi de limiter les impôts des plus riches, les seuls dont les revenus s’envolent. Les cotisations sociales baissent avec les emplois. Par contre les dépenses de l’Etat et de la protection sociale augmentent avec le sauvetage des banques, les subventions aux entreprises, l’augmentation du chômage, l’augmentation du nombre de « bénéficiaires » des minima sociaux. Dans cette situation, qu’a choisi l’Europe ? Comme depuis sa constitution, montrer aux marchés financiers qu’elle est une bonne élève, qu’elle va réduire les déficits pour rester solvable, qu’elle va privatiser ou à défaut suffisamment dégrader les services publics pour donner un coup de fouet au marché privé (cas de l’éducation et de la santé en France), bref qu’elle va mener une politique d’austérité. Cette politique est vendue aux différentes populations nationales de plusieurs façons. Elle est présentée comme une nécessité. Au besoin, elle peut être présentée comme imposée par l’Union Européenne, ou mieux par un devoir de solidarité entre pays européens. Certains pays parmi ceux qui sont les premiers à imposer cette politique comme l’Allemagne se payent même le luxe d’expliquer à leur population que c’est la faute des autres européens qui ont dilapidé les fonds. Quelle va être la conséquence de cette politique ? Dans un premier temps, les marchés financiers sont plutôt contents : ils peuvent continuer à profiter des déficits en ayant la garantie d’être payés en cas de faillite du débiteur. On leur promet même qu’ils peuvent continuer leur petit jeu de rumeurs qui font monter les taux sans risque.
Donc, pour eux, tout va bien. Sauf qu’ils savent comme nos dirigeants que ces mesures ne font qu’aggraver la situation économique « réelle » : la consommation va continuer de ralentir, les licenciements vont donc augmenter, les investissements diminuer, et donc les déficits publics augmenter. Ces prévisions sont intégrées dans leurs analyses. Et ce qu’on a exigé du débiteur, c’est exactement ce qui va le faire apparaître ensuite comme plus risqué, d’où une nouvelle crise. Sauf qu’il y a un souci. L’économie espagnole est bien plus importante que l’économie grecque ou irlandaise. Les garanties prévues par l’Europe sont largement insuffisantes si l’Espagne et le Portugal venaient à être touchés. Le risque d’une nouvelle crise est donc toujours très important, et en réalité nul ne sait si et surtout comment l’Union Européenne y survivra. Les politiques d’austérité ne font qu’aggraver la situation de surproduction dans laquelle se trouve l’Europe, elles ne peuvent qu’aggraver la crise. La crise financière est à la fois le moyen d’imposer une politique et un symptôme d’une contradiction du système que cette politique ne fait qu’aggraver. De même que le crédit est une laisse qui enchaîne le prolétaire à la poursuite de son exploitation, il permet aussi de soumettre l’ensemble des acquis sociaux au bon vouloir des capitaux financiers et de leurs intérêts à court terme.

Sylvie – Paris


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