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Touchons le fond

Lutte No TAV : une histoire de subjectivation collective

Entretien avec un membre du Comité de Lutte Populaire de Bussoleno

jeudi 6 mars 2014, par WXYZ


« Dans le Val de Susa, il s’est produit quelque chose de beaucoup plus profond : le problème n’est pas de mettre d’accord des militants politiques (qui, au contraire, se sont toujours affrontés et continueront de le faire), mais d’identifier les conditions de fond qui ont conduit des hommes et des femmes sans aucune histoire politique ou d’appartenance idéologico-militante à s’activer dans la lutte, en se mettant en jeu, en consacrant l’essentiel de leur énergie et de leur temps au mouvement. C’est cela la vraie portée politique du mouvement NoTav : un processus de subjectivation qui, à différents niveaux, a impliqué tout un territoire. »

À la suite de cet entretien, nous publions un texte qui revient sur la répression en cours, le placement en détention de 4 militants NoTav sur des charges extrêmement lourdes de “terrorisme”, et tente d’en comprendre les ressorts, les mécanismes et les enjeux politiques.



La lutte No TAV : une histoire de subjectivation collective

MARIANNA SICA (Commonware), 25 février 2014  

Le documentaire « Fermarci è impossibile » [« Nous arrêter est impossible »] retrace les trois dernières années de la lutte Notav, depuis les premiers sondages géognostiques de l’hiver 2010 jusqu’aux dernières initiatives de l’été 2013. Mais le Val Susa résiste et se bat depuis plus de vingt ans ; pourquoi cette volonté de se focaliser sur ces trois dernières années de lutte ? Qu’est-ce qu’elles représentent pour le mouvement Notav ; et quels éléments de changement sont intervenus, à la fois en termes de transformation interne au mouvement et dans l’attitude de l’adversaire ?

Au cours de ces trois dernières années, nous avons identifié un cycle au mode unitaire de mobilisation et d’initiative du mouvement Notav, caractérisé par la réapparition sur le territoire de l’offensive concrète, physique, même militaire du camp d’en face. Après la victoire de 2005 (lorsque le mouvement a réussi à empêcher le début des travaux à Venaus) le conflit s’est joué en termes strictement ‟politiques”, comme médiatisation et recherche de consensus par les deux parties. Ce furent quatre années importantes dans lesquelles le mouvement a fait des pas de géants dans la définition de son indépendance par rapport aux plus modérés et à la représentation institutionnelle, se définissant comme un sujet politique accompli et reconnaissable par son unité d’objectifs, capable de faire ses propres choix, même à l’encontre du front institutionnel.

Mais depuis janvier 2010, l’affrontement entre les deux options est devenu direct, des rapports de forces sur le terrain, sans médiation. Cela ne signifie pas que la bataille ne jouera plus en termes de consensus, de connexion avec d’autres combats et d’élargissement du champ de bataille (au contraire, peut-être plus que jamais), mais ce qui a changé, c’est le type de relation avec l’adversaire. Toute possibilité de convaincre les Valsusins des bienfaits de ce projet, qui changerait radicalement leur territoire et leur vie, est épuisée. L’État impose le projet par la force, avec toutes les conséquences qui en résultent.

Comme il en a toujours été pour le mouvement Notav, cela se concrétise dans l’opposition et dans l’irréductibilité des positions qui radicalise les comportements et la disponibilité à la lutte.

La continuité et l’enracinement que le mouvement Notav a su organiser, la coexistence et l’équilibre entre les différentes pratiques et expressions de la lutte, la capacité d’écoute, de partage et de construction collective d’une lutte qui malgré sa forte territorialité s’est propagé avec une intensité telle qu’aujourd’hui l’identification Notav est un élément fort et commun. Ce sont là quelques-uns des traits du mouvement que le documentaire nous transmet, mais il semble bien que le processus de subjectivation politique collective que la lutte Notav a su amorcer, en hybridant les différences qui la composent, mais sans les éliminer, est peut-être l’une de ses caractéristiques particulières et d’importance majeure, c’est bien cela ? Et si oui, comment ce processus a-t-il été possible, sur quels éléments s’est-il déclenché et à travers quelles étapes ?

Je crois que la capacité que le mouvement a eu jusqu’à présent de faire cohabiter des différences aussi prononcées et apparemment irréconciliables est certainement l’un de ses traits les plus remarquables et innovateurs. Des compositions hétérogènes ont appris à coexister et à construire ensemble les réponses à chaque fois nécessaires aux obstacles rencontrés. Cependant, je tiens à apporter quelques précisions. Cette caractéristique est souvent mal comprise et est réduite à la capacité de trouver un dénominateur commun entre les différentes subjectivités déjà politisées ou avec des expériences/affiliations passées. Comme si la portée de l’expérience Notav se réduisait à l’activité d’un intergroupe militant. Dans le Val de Susa, il s’est produit quelque chose de beaucoup plus profond : le problème n’est pas de mettre d’accord des militants politiques (qui, au contraire, se sont toujours affrontés et continueront de le faire), mais d’identifier les conditions de fond qui ont conduit des hommes et des femmes sans aucune histoire politique ou d’appartenance idéologico-militante à s’activer dans la lutte, en se mettant en jeu, en consacrant l’essentiel de leur énergie et de leur temps au mouvement. C’est cela la vraie portée politique du mouvement NoTav : un processus de subjectivation qui, à différents niveaux, a impliqué tout un territoire.

Comme camarades du comité de lutte populaire (à tous égards, le comité le plus explicitement politique de la vallée), nous avons toujours privilégié ces processus (où l’on veut y trouver un paradoxe et une contradiction, mais pour nous, c’est à ce niveau-là que se joue la signification aujourd’hui d’être des militants). Cela ne signifie certainement pas que nous n’avons pas parfois fait des erreurs ... La question, cependant, a toujours été posée pour nous comme la recherche d’une pratique politique vertueuse, qui élargit la participation, implique plus de gens, fait en sorte que ceux qui parlent et interviennent soient l’expression de la composition moyenne du territoire. De notre point de vue, le problème a toujours été celui de la bonne direction, dans le sens de la tendance à saisir, des choix à faire, des actions concrètes à entreprendre.

Toutefois, le mouvement n’exprime pas seulement la résistance, il ne se limite pas à défendre l’existant contre la dévastation actuelle d’un territoire et de la vie, mais veut et préfigure une transformation radicale du présent et de l’avenir. Ces traits, qui montrent la connexion de la lutte Notav avec les niveaux les plus généraux, comme se sont-ils déclenchés et de quelle façon se nourrissent-ils dans le mouvement ? Que représentent-ils et que développent-ils dans le scénario actuel de la crise ?

Ici, nous revenons à des considérations déjà développées dans la question précédente. Ces aspects que tu soulignes placent le mouvement Notav au niveau des mouvements globaux les plus avancées de ces dernières années. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce mouvement a accompagné – en agissant sur elle de l’intérieur – la crise de la représentation, l’affirmation du réseau Internet comme un moyen privilégié de contre-communication et d’instrument d’auto-organisation, l’affirmation de la question écologico-énergétique comme une question politique tout court, la critique de la démocratie formelle comme processus séparé et ennemi.

Il est important de souligner que ces traits ne sont pas acquis une fois pour toutes, mais représentent plutôt les points forts, des conquêtes partielles mais aussi des embryons de possibles relations sociales alternatives futures qui s’expérimentent ici et maintenant. Dans la dimension spécifique de la conjoncture actuelle, en référence à la crise qui a surgi au cours des dernières années (qui, comme nous le savons, perdure en réalité depuis quelques décennies), le mouvement a été en mesure de produire son propre discours cohérent et facilement compréhensible, résumé dans le slogan « 1 cm de TAV = tous les lits d’un hôpital », « 1 km = toutes les écoles mises aux normes de sécurité », etc. jusqu’aux comparaisons globales où l’on essaie d’imaginer ce que l’on pourrait faire avec tout cet argent : à la place du TAV, on pourrait alors résoudre le problème du logement social, ou articuler une possibilité sérieuse d’un revenu minimum garanti pour tou*s.
Ce dernier aspect n’est pas le plus négligeable. Peut-être aussi que, complice de la convergence de revendications sociales avec le phénomène Cinq Étoiles, le slogan du « revenu pour tous » a fait son chemin et s’est imposé très facilement ces deux dernières années... ce qui n’est pas évident dans une région marquée par une forte identité de gauche, travailliste et productiviste, mais où peut-être du fait de dévastation qu’a subi le territoire, a été mise en évidence la réalité d’un travail qu’il n’y a pas et qui n’est peut-être pas nécessaire ; se pose alors la question de la reconversion, c’est-à-dire d’imaginer un autre modèle de développement plus soutenable.
Tout cela ne se définit pas nécessairement dans quelque chose de définitif et avec une cohérence absolue ; la demande du revenu garanti coexiste avec celle de plus de travail, la décroissance avec des revendications plus subversives, le catholicisme avec l’utopie communiste.

En ce sens, le mouvement Notav ne représente pas un corps unitaire (l’unité se définit politiquement et ne définit pas une homogénéité de valeurs et de programmes), mais un patchwork de singularités et de subjectivité collective qui construisent des pratiques communes de lutte. Il serait vain d’essayer de tout faire coïncider, d’exprimer la synthèse du mode d’être du mouvement Notav (lorsque ‟tout revient” nous nous retrouvons face à des abstractions, les luttes d’aujourd’hui sont en trompe l’œil et contradictoires) : la seule synthèse possible est celle qui s’exprime politiquement dans le rejet de l’imposition de ce qui vient d’en haut et qui en réponse voit se consolider l’opposition d’un territoire et d’une base sociale qui, en s’opposant, préfigure d’autres formes de vie et différentes perspectives de transformation.

A travers plusieurs sites Internet, l’utilisation des réseaux sociaux, mais aussi en vous confrontant avec diverses formes de narration et d’expression – je pense à certains livres publiés et au documentaire lui-même – le mouvement Notav a su, au cours des dernières années, raconter et se raconter, faire ressortir les vérités, les passions, les pratiques de lutte Notav opposées à la narration fabriquée par les médias mainstream. Le mouvement a consacré beaucoup d’attention à la construction d’une « chronique de l’intérieur du mouvement », d’un contre-récit ; pourquoi ? Quelle est la relation que le mouvement Notav a construite au fil des ans avec le Net ? Et, outre cette narration, qu’est-ce qui a circulé et qu’est-ce qui a activé cette circulation ?

Très banalement, je dirais que c’est la nécessité qui s’est imposée progressivement parce que l’information officielle, celle qui est conforme aux pouvoirs politico-institutionnels et commerciaux (les grands médias) a longtemps refusé de rapporter le point de vue de la population valsusine. Disons plutôt que ça a été un véritable effacement : encore, au début des années 2000, lorsque le mouvement prenait déjà les rues avec des milliers (parfois des dizaines de milliers) de personnes, le téléjournal régional ne faisait même pas allusion à ces manifestations. Nous aimons dire que le mouvement NoTav s’est fait connaitre en devenant un problème d’ordre public. Puis vint le moment – bref et se reproduisant de temps à autres – où le mouvement a été encensé dans ses aspects ‟colorés” et pacifiques. Pour le reste, la couverture médiatique a été, et est encore (plus que jamais), celle de la criminalisation quand elle n’est pas une pure et simple falsification.

A partir de ces lacunes est née la nécessité d’une prise de parole et de récit. Nous le faisons avec notav.info. D’abord, il y avait déjà notav.it (aujourd’hui notav.eu), centré principalement sur la diffusion de matériaux technico-scientifiques à l’appui des bonnes raisons du mouvement, tandis que nous privilégions majoritairement la dimension mobilisatrice-participative et la chronique de la lutte. Aujourd’hui, il existe des dizaines de sites qui informent de/sur la vallée (Tg-Maddalena, Ambiente-Valsusa, lavallecheresiste.info, notavtorino.it, spintadalbass.org, pour ne citer que les plus actifs).

La fonction que Radio Blackout est parvenue à acquérir a été aussi un élément important, dans les moments de forte participation, y compris comme point de référence pour les mises à jour en temps réel sur les déplacements de l’adversaire et ceux de notre mouvement (maintenant il y a aussi un programme ‟Radio Notav” qui diffuse directement depuis Bussoleno).

Le réseau Internet a été pour ainsi dire un port naturel pour ces formats de communication, et de là ont été transmis nos arguments et nos chroniques. Précisions : c’est à partir de là et aussi de la sortie progressive du territoire avec les tournées et les rencontres-débats-assemblées que le mouvement a porté à travers le pays, en particulier au cours des dernières années. Le Net n’a jamais été un substitut à la communication humaine, au vis-à-vis, trait fondamental d’un mouvement qui a grandi en renouant et en produisant de nouveaux liens sociaux. À sa manière, cependant, l’utilisation de l’Internet est aussi un moyen organisationnel : aujourd’hui on arrive à convoquer des assemblées populaires en 48 heures simplement en le faisant depuis les sites de référence et la mailing-list de la coordination des comités (et par le bouche à oreille qui n’est jamais absent). Le fait d’être devenu une référence pour d’autres mouvements et situations de lutte a eu pour effet que les contenus Web produits par le mouvement sont repris sur d’autres portails et radios et cela produit de puissants effets de viralité communicative-mobilisatrice dans les moments de lutte les plus intenses ou lorsqu’un débat public s’enflamme.

Mais l’autre aspect fondamental, cependant, a été la construction d’un savoir partisan, approfondi, situé, critique. De la nécessité initiale de disposer des informations de base sur le tracé à la remise en cause du rôle des soi-disant ‟experts”, le mouvement Notav a appris que la connaissance est un champ de bataille, comme la communication. Mais l’aspect le plus déterminant et politiquement incisif a été fourni par le processus de diffusion et de socialisation des connaissances technico-scientifiques relatives aux travaux. Cela a été un vrai pari de faire de ce savoir, un savoir populaire, incorporé dans le mouvement. En ce sens, le mouvement Notav en est venu à faire face à des questions stratégiques déjà soulevées par les mouvements sociaux et de classe des années 1960 et 70 : la critique de la Science, du savoir médical, du ‟développement”. Dans la phase actuelle, une embryonnaire critique du Droit fait son chemin, à cause du rôle politique (de suppléance et de renforcement de la répression) que la Magistrature mène contre le mouvement.

Comme nous le disions au début, le mouvement Notav, par la force, la continuité et l’enracinement qu’il exprime, par sa capacité de se propager et de se reproduire, fait trembler toutes les différentes composantes qui forment le camp adverse – lobby, système des partis, médias... – et la criminalisation et la machine répressive tente par tous les moyens d’affaiblir un combat qui leur fait peur. Les condamnations, les arrestations, les restrictions, les peines de dédommagements à des milliers d’euros, et une véritable, et très claire, expérimentation juridique d’un modèle répressif. Comme le mouvement Notav répond-il cette fureur ? Comme le mouvement fait-il face sur le terrain de la répression ? Qu’a représenté à ce sujet la journée nationale d’action du samedi 22 février ?

Nous ne devons pas cacher le fait que le mouvement est aujourd’hui confronté à un moment délicat et difficile. L’intensification de la répression, y compris les arrestations et l’utilisation très généreuse et créative de dispositifs de contrôle social (fogli di via [interdiction de résider et circuler dans une région], mesures de sécurité préventives, convocations de mineurs au Tribunal et les menaces d’“affidamento sociale” [‟probation sociale”, peines de mises à l’épreuve dans des services sociaux], etc.), marquent certainement un nouveau niveau de la confrontation imposé par l’adversaire. La criminalisation du mouvement procède de pair sur le plan pénal et sur celui de la représentation médiatique du mouvement (ou d’une partie de celui-ci) comme étant ‟aux mains d’une minorité d’extrémistes”, sur un parfum de ‟terrorisme”. Toutefois, ce type de menaces continue à ne pas produire d’effets : malgré toutes les difficultés, le mouvement continue d’assumer les niveaux de conflit qu’il produit et revendique publiquement. Même aujourd’hui, après la manifestation de samedi, les opérateurs de la RAI et de Mediaset sont obligés d’admettre que personne ne prend ses distances avec les sabotages et que la totalité du mouvement exige la libération de Chiara, Claudio, Nicolò et Mattia.[1]

Plus préoccupante encore est l’utilisation d’outils de monétisation de la répression, avec la sanction pécuniaire de devoir payer des dommages économiques causés par les actions de blocage, peines imposées à des militants pris individuellement selon la logique de la responsabilité individuelle. Un très sale modèle qui risque de faire école... Même ici, cependant, la réponse a été extraordinaire, et en trois semaines, ils ont recueilli près de 300 000 euros pour soutenir Alberto Perino et deux élus (frappés en suivant une optique très précise, où l’État cherche à frapper des figures qui font le lien entre la dimension de la plus militante du ‟noyau dur” du mouvement et celle plus institutionnelle, comme mesure de discipline collective et menace généralisée)[2].

Je pense qu’il est nécessaire qu’aujourd’hui le mouvement persévère et résiste aux attaques concentriques qu’il subit. Bien sûr, pèse un peu l’isolement global du fait des difficultés à reproduire la dynamique d’une lutte vertueuse et capable de généraliser des situations de conflits similaires dans d’autres régions du territoire national. Même ici, cependant, les choses commencent à changer. Les récentes opérations répressives contre les compagnons du mouvement de la lutte pour le logement à Rome et contre les Precari Bros à Naples témoignent en ce sens aussi d’une difficulté que le pouvoir central rencontre dans la gestion des conflits conformément à ses dispositifs déjà rodés de la gouvernance... qui ont commencé à sauter ! Un signe que le surgissement des luttes d’en bas qui affirment aussi la légitimité des formes massifiées d’illégalité et de réappropriation font peur.

En ce sens, toutes les manifestations et les initiatives qui ont eu lieu ce samedi étaient très importants car elles ont esquissé une référence concrète et effective entre les luttes territoriales et les luttes sociales sur le welfare. Dans certaines villes, des milliers de personnes ont crié à haute voix que se rebeller est juste, que la pratique du sabotage est légitime, que la criminalisation devient une prise de responsabilité collective et que la lutte contre le TAV n’est que la pointe la plus avancée d’une opposition plus générale au modèle social hyper-libéral qui est en train de se restructurer dans la crise, contre nous. Nous en sommes encore aux premiers pas et les chiffres sont encore trop faibles pour relever les défis auxquels nous sommes confrontés, mais la route est tracée et le mouvement Notav continuera à faire partie intégrante des résistances et des contre-attaques à venir.
Comme nous le disons toujours : a sarà dura [ça va barder]… mais aussi pour eux !

[ Traduction : XYZ / OCLibertaire ]

Original : ici

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Notes de la traduction :

[1] Arrêtés le 9 décembre 2013, accusés du délit de ‟terrorisme” pour avoir participé à une action collective sur le chantier de Chiomonte (Val de Susa) dans la nuit du 13 au 14 mai 2013, au cours de laquelle un engin a été incendié. Parmi les chefs d’accusation, il en est un qui parle d’une action ayant « causé un grave dommage à l’Italie et à l’Union Européenne. »
[2] Condamné, le 15 janvier 2014, solidairement avec le maire de San Didero, Loredana Bellone, et son adjoint, Giorgio Vair, à payer 192 000 € de dommages et intérêts à la société Lyon-Turin Ferroviaire, pour l’occupation, en janvier 2010, de terrains de l’autoport de Susa, sur lequel des sondages géologiques devaient avoir lieu.


« Nos décisions démocratiques ne vous plaisent pas ?
Alors vous êtes un terroriste »

Informa-azione, 23 février 2013

Quand l’ennemi parle clairement.
Brève note sur les dernières arrestations NoTAV

Elle était dans l’air cette opération répressive du 9 décembre qui a conduit en prison quatre personnes (trois hommes et une femme), accusés d’avoir participé – dans la nuit du 13 au 14 mai 2013 – à une action contre la construction du train à grande vitesse (TAV) à Chiomonte, Val de Susa.
Bien sûr, personne ne savait qui serait touché, ni sous quelles accusations. Mais le refrain, répété en chœur obsessionnellement depuis des mois par tous les médias italiens et par les représentants les plus éminents du parti transversal des pro-TAV, ne laissait aucun doute sur ce qui arriverait.

L’annonce faite par le procureur général de Turin, Caselli[1], qu’il anticipait la date de sa retraite de quelques mois n’a pas échappé aux plus attentifs, car ce n’était pas de bon augure : il est difficile d’imaginer qu’un tel personnage quitterait la scène en silence. Après avoir testé un peu le terrain pendant l’été à coup d’enquêtes et de perquisitions contre divers militants NoTAV sur des accusations selon l’art. 280 (‟attentat à des fins terroristes”), l’inévitable tandem des procureurs turinois Padalino-Rinaudo a réessayé le coup quelques mois plus tard, avec les arrestations de Chiara, Claudio, Mattia et Niccolo, dans une dernière salutation respectueuse à leur parrain Caselli, et espérant ainsi monter quelques marches supplémentaires dans la course à sa succession.
Les autres charges sont : « acte de terrorisme avec l’utilisation de dispositifs capables de provoquer la mort ou explosifs, dégradation par incendie, violence contre agents publics, possession et transport d’armes de guerre ».

Ces chefs d’accusations empêchent toute possibilité d’obtenir des mesures de contrôle judiciaire (alternatives à la prison : arrestation domiciliaire, obligation ou interdiction d’être dans un territoire défini, etc.) et implique aussi une durée de détention préventive très longue avant le procès, menaçant d’être transformées en condamnations à de longues peines, pouvant dépasser 20 ans de réclusion, si les charges restent inchangés jusqu’au procès.

Pour être plus précis , les quatre prisonniers incarcérés sont accusés, entre autres choses , d’avoir en groupe et avec d’autres personnes « en cours d’identification », attenté à la vie et à l’intégrité physique des personnes préposées à la construction du tunnel d’exploration et aux personnes préposées à la surveillance du chantier et à l’ordre public afin de « contraindre les pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque » (dans ce cas, le financement et la mise en œuvre de la ligne ferroviaire à grande vitesse Lyon-Turin), « causant un grave préjudice à l’Italie et à l’Union européenne » (article 270 du code pénal).
Une simple constatation à relever est qu’au cours de cette action contre les travaux du TAV, aucune personne, ouvrier, policier ou militaire, n’a signalé la moindre égratignure ou produit le moindre rapport médical. En échange, il est intéressant d’aller dans le détail de l’article 270.

Contenu dans les réformes judiciaires appelées ‟paquet sécurité Pisanu” (juillet 2005), cet article devait servir à élargir considérablement la définition de ‟comportement terroriste” en profitant de la vague émotionnelle provoquée par les massacres de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. Ces nouvelles règles, en apparence conçues pour être appliquées dans des situations comme celle des attentats de Madrid (qui a contraint le gouvernement de Zapatero à retirer ses troupes d’Irak) se caractérisent comme ayant été rédigées d’une manière délibérément vague.
Les militants et les avocats furent conscients que les diverses situations de luttes allaient faire les frais d’une telle réforme. L’apparition de l’article 270 dans une instruction contre les NoTAV n’est pas une sorte d’anomalie judiciaire, mais l’application d’un dispositif pensé depuis le début contre les conflits sociaux.

Ce n’est pas un hasard que cette carte a été abattue pour la première fois précisément dans la défense des travaux du TAV à Chiomonte où ont déjà été pensé le grillage de barbelé israélien, les militaires et les chars revenus d’Afghanistan, rendant de plus en plus floue la frontière entre la guerre interne et la guerre extérieure.
Cette nuit-là, ont été brûlés un générateur électrique, un boîtier d’alimentation relié à une aération de la turbine, des câbles électriques et des canalisations de la turbine – matériels utilisés pour la réalisation du tunnel d’exploration et dont les dégâts ralentissent concrètement l’avancement des travaux.

Ce fut un acte tout sauf indiscriminé, ce fut un geste qui affirme directement son propre objectif ; une action de sabotage exemplaire, un bâton placé dans les roues des machines de construction pour entraver leur fonctionnement.

Ce fut une action très bien comprise, entre autre, par le mouvement No TAV, comme en témoignent les déclarations et les communiqués de presse dans les jours qui ont suivi l’action. Pour la première fois depuis trente ans en Italie, un mouvement de masse a revendiqué la validité du sabotage comme pratique de la lutte. Dans la véritable histoire, très différente de celle écrite par la justice, la pratique de sabotage a été publiquement assumée par le mouvement parce que les formes constantes et sans équivoque prises par le rejet massif de ce grand chantier ont été constamment et sans équivoque ignorées. Une preuve en est que le chantier d’un tunnel d’exploration est devenu un « site d’intérêt stratégique national », dont la définition reprise par le dossier d’accusation des procureurs Rinaudo-Padalino ne provient pas d’une loi gouvernementale mais plutôt d’un journal de l’État-major de la Défense.

Tout cela a créé des soucis dans le parti pro-TAV, vue l’autorité acquise par la lutte menée dans Val de Susa. Ailleurs aussi – prenons par exemple la lutte No Muos [contre l’installation d’antennes militaires étatsuniennes en Sicile] – le mot sabotage est de nouveau d’actualité, créant encore plus de soucis à la « mère de toutes les préoccupations » (c’est-à-dire à la démocratie italienne) comme la exprimé Madame Cancellieri-Ligresti, en charge du ministère de la Justice.

C’est dans cette optique que nous devons lire le dossier d’instruction. Après les arrestations du 9 décembre, beaucoup ont souligné que les accusations de terrorisme, reprises en chœur par toute la presse, cherchaient une fois de plus à diviser le mouvement. Après le « nous sommes tous black bloc », crié par des milliers de personnes le 3 juillet, la nouvelle tentative d’isoler les quatre emprisonnés par la division du mouvement entre les bons et les mauvais, entre les pacifiques habitants de la vallée et les extrémistes venant de l’extérieur, a lamentablement échoué [2].

À présent, peu de personnes peuvent encore avoir des doutes et même les enquêteurs ne se sont fait aucune illusion. Grâce à ces accusations de terrorisme, l’objectif recherché par les autorités semble être tout autre.

Dans le dossier de l’enquête judiciaire, les enquêteurs, tout en insistant sur le plan purement juridique, soutiennent en fait une thèse clairement politique. En se basant sur un bref historique des actes légaux et des sommets internationaux qui ont conduit à l’installation du chantier de Chiomonte dans la vallée de Susa, les magistrats défendent la thèse qu’il s’agit d’une procédure démocratique.

L’action contre le site – reliée à l’énumération interminable des pratiques d’opposition, dont le volumineux dossier d’instruction dresse une liste exhaustive– a été définie comme « terroriste », non pas tant pour ses caractéristiques spécifiques, mais pour la raison de s’opposer au caractère « démocratique » d’une décision intergouvernementale. Suivons cette logique. Toutes les décisions imposées par l’État ont une enveloppe légale, ce qui signifie qu’elles sont formellement fondées sur le Droit. Tout ce qui remet en question un projet de l’État peut alors être accusé de « terrorisme ». Il ne reste alors plus qu’une dissidence platonique.

Donner un caractère concret à son propre « Non », qui est au fond la caractéristique essentielle du mouvement No TAV devient donc antidémocratique. Benito Mussolini avait dit : « Rien hors de l’État, rien contre l’État ». Le totalitarisme parle aujourd’hui une langue différente : « Nos décisions démocratiques ne vous plaisent pas ? Vous êtes un terroriste. »

La démocratie est une porte blindée contre toute forme de dissidence (à l’exception, consentie, de la plainte) : si la dissidence ne s’arrête pas, la porte est alors renforcée avec des fils de fer barbelé et des militaires ; si la dissidence devient sabotage alors cela révèle la « finalité terroriste » de la lutte NoTAV. D’une certaine manière, les deux procureurs de Turin disent explicitement ce qui jusque-là était implicite : les décisions d’un État démocratique sont incontestables.

Toute lutte, même dans un conflit du travail, veut pousser l’adversaire à « accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque » (comme le stipule l’article 270 sexies). Le bien-nommé pacte social ou la dialectique entre les partenaires sociaux a été basé sur ceci que ce qui est illégal aujourd’hui peut devenir un droit demain. C’était l’époque, qui a commencé dans l’après la guerre, au cours de laquelle il a été tenté d’intégrer les paysans et les ouvriers dans le Grande Compromesso : si tu me donnes la force de travail, je te concède des droits. Eh bien, cette histoire est terminée. C’est la démocratie. En dehors d’elle ou contre elle, c’est le Mal, le terrorisme. Dire que tout cela peut se rapporter à n’importe quel mouvement de lutte est une banalité. Ce qui est moins banal, c’est d’en tirer les conclusions nécessaires. Selon les époques, la classe dirigeante attaque frontalement ses ennemis sur ses points forts, et non sur le plus faibles. L’utilisation de la catégorie de terrorisme contre le mouvement No TAV – pour ce qu’il exprime et ce qu’il symbolise – est, en ce sens, un avertissement à tous.
Si nous suivons jusqu’au bout la logique de Rinaudo et Padalino, la nature ‟terroriste” de la lutte contre le TAV ne réside pas dans un prétendu ‟saut qualitatif”, mais dans ses prémices mêmes : dans ce « non », dont les 20 années d’expérience, de savoirs, de confrontations et d’actions ne sont que le développement cohérent.

Ne pas s’être résigné, même face aux matraques, aux gaz lacrymogènes, aux bulldozers, aux ‟Lince”[3], aux arrestations, au terrorisme médiatique, c’est là le crime qui contient tous les autres. En ce sens, la défense des compagnons arrêtés et soupçonnés de ‟terrorisme” n’est pas seulement un devoir de solidarité, mais la revendication entêtée de la lutte et de ses motifs.
Saisir les enjeux de cette opération répressive et relancer les résistances, dans la Vallée comme ailleurs, est l’affaire de chacun et de tous.

23 février 2014

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Notes de la traduction :

[1] Très célèbre procureur italien, actif contre la mafia et les révolutionnaires depuis les années 1970, et considéré pour cela comme un ”héros national”. Parti à la retraite le 28 décembre 2013 après 46 années de service ( !).
[2] Le 3 juillet 2011, des milliers de personnes avaient manifesté contre l’expulsion du camp de la Maddalena, avec comme résultat plusieurs heures d’affrontements et la démonstration d’une volonté claire de reprendre le lieu expulsé. S’en sont suivi des arrestations où l’État et les médias tentèrent de diviser le mouvement. Un slogan a été crié, puis repris par l’ensemble du mouvement en lutte : « siamo tutti black bloc ».
[3] ‟Lynx”, blindés légers de l’armée.

Source : ici

Traduction : XYZ / OCLibertaire


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Des manifestations dans tout le pays en solidarité avec le mouvement No-TAV

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  • Deux initiatives de solidarité en région parisienne

    • Repas de soutien samedi 8 mars - 12h30 - Cantine des Pyrénées (Paris XX)
    • Concert/information/débat le samedi 15 mars 2014 - 18h - au squat Le Transfo (Bagnolet)

    SOUTIENS LA RÉSISTANCE EN VAL DI SUSA !

    Contre la criminalisation des mouvements territoriaux et sociaux.

    Contre l’utilisation du chef d’accusation de terrorisme pour quelconque forme de résistance.

    Parce que la liberté se gagne par la lutte.

    Liberté pour Chiara, Claudio, Mattia, Niccolò et tou* les autres inculpé*s NoTav !

    Samedi 8 mars

    Polenta de soutien No Tav

    Cantine des Pyrénées - 12h30

    331 rue des Pyrénées, Paris 20eme, métro Jourdain

    notavparis.wordpress.com

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    Environ 600 inculpés, plus d’un millier d’accusés, des dizaines de personnes soumises à des régimes de restriction de liberté, des fogli di via (interdictions d’accès à un territoire) que l’on n’arrive même plus à compter, un maxi procès contre 53 No Tav dans une salle de tribunal-bunker, une criminalisation médiatique quotidienne, c’est dans ce climat d’acharnement contre le mouvement No Tav que la manifestation du 16 novembre 2013 avait rappelé à toutes et tous l’unité et la force de la lutte en rassemblant 40 000 personnes à Susa. Trois semaines plus tard, le 9 décembre, 4 No Tav sont arrêtés et incarcérés avec le chef d’accusation “d’attentat à finalité terroriste”.

    Ils sont en fait accusés d’avoir participé à une manifestation nocturne au chantier de la Clarea entre le 13 et le 14 mai 2013 durant laquelle de l’outillage à été endommagé. Une promenade nocturne parmi tant d’autres.

    Alors que les 4 No Tav incarcérés subissent l’isolement (pour Claudio), des réductions du temps de promenade et interdictions de communication (pour Niccolò e Mattia), des retards et censure de courrier, l’interdiction de visites, ont été récemment séparés sur différentes maisons d’arrêt, la répression judiciaire continue sur d’autres fronts. Procès pour diffamation, chefs d’accusation contre des mineurs, et dernière nouveauté, les amendes rédhibitoires : 3 No Tav ont été condamnés à payer une amende de 214 000€ sans délai à LTF pour un blocage en 2010. Là où les arrestations et mesures de restriction de liberté ne fonctionnent pas, le pouvoir tente de détruire la lutte en tapant au portefeuille.

    Le mouvement No Tav continue à revendiquer le droit à la résistance par tous les moyens : du sabotage et dégradation de matériel, aux pratiques de dérangement des militaires présents en Val de Suse, à la préparation des listes civiques No Tav pour les élections communales de ce printemps.

    Comité No Tav Paris

      


     

    Concert en solidarité avec les inculpé.e.s du 9 décembre de la lutte No TAV

    Concert de soutien No Tav, discussion, bouffe, tombola le samedi 15 mars 2014 à 18h, au squat Le Transfo.

    18h - Discussion

    20h - Concert Bouffe Tombola

    Prix Libre

    Serpe in Seno - Pugni in Tasca - Ultima colonna crew (rap, Roma)

    Cerna (rap, Ariège)

    Ab-Horigen - La Gorgi (hardcore, Torino)

    Klunk (yiddish klezmer punk, Paris)

    Le Transfo : 57 avenue de la république, Bagnolet (métro Gallieni)

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    Le 9 décembre dernier quatre compagnons ont été arrêtés à Turin et à Milan. Ils sont accusés d’avoir participé à une attaque incendiaire du chantier de la TAV (TGV italien) en Val Susa. Ils ont été incarcérés pour acte terroriste avec des engins mortels ou explosifs, détention d’armes de guerre et destruction. Sous de telles accusations la détention préventive peut-être longue. Ils passeront en procès le 14 mai.

    L’argent récolté au concert servira à leur envoyer des mandats et à les soutenir financièrement face à une procédure coûteuse.

    La discussion avant le concert sera l’occasion de revenir sur les derniers événements et sur des années de lutte contre la TAV en Val Susa et ailleurs, à laquelle beaucoup de personnes de ce côté-ci des Alpes se sont intéressées et ont participé.

    Le terroriste c’est l’État !

    Liberté pour Chiara, Claudio, Niccolò, Mattia !

    Liberté pour tou-te-s !


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