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LE PRINTEMPS ROUGE DE LIMOGES

vendredi 1er juillet 2005, par Courant Alternatif

En 1990, les éditions Belin et Souny publiaient conjointement le livre "Limoges la ville rouge, Portrait d’une ville révolutionnaire", écrit par l’historien américain John M. Merriman. Ce livre était la traduction de sa thèse publiée quelques années auparavant par Oxford University Press.

"Au 19e siècle, écrit J. Merriman, c’était Limoges et non Paris, qui était la ville rouge. De toutes les autres villes, seule Narbonne, moins importante, se trouvait aussi régulièrement à l’avant garde de tous les conflits politiques et sociaux. Le rôle de premier plan joué par Limoges dans les mouvements d’extrême gauche de 1848 n’est qu’un des réveils révolutionnaires parmi d’autres ; sa tradition militante va de 1830 à 1871, et après les deux décennies relativement calmes qui suivent la Commune, elle connaît un nouvel élan avec la municipalité socialiste de la Belle Époque (1895 - 1905) quand les conflits politiques semblaient faire partie de la vie quotidienne : en 1905, une série de grèves et de manifestations violentes (…) mettent de nouveau Limoges à la une de l’actualité et sont comme le signal des mouvements de grève qui vont se répandre partout en France les deux années suivantes."

La transformation de la manufacture en usine

Cette année, le centième anniversaire des évènements de 1905 à Limoges a été l’occasion de revisiter cette histoire constituante chez les vieux militants ouvriers de cette identité de "ville rouge".
Limoges, à partir de la deuxième moitié du 19ème siècle connaît une expansion rapide. La population passe de 42 000 habitants au début du Second Empire à 90 000 en 1905, sous l’effet de l’avènement de la grande industrie, notamment la porcelaine et la chaussure. En 1897, deux lignes de tramways relient les quartiers neufs aux vieux noyaux urbains et aux bords de Vienne. La porcelaine est l’industrie emblématique. Les peintres en sont la figure dominante, au niveau de la classe ouvrière. Oui mais voilà, au niveau des patrons, les figures emblématiques sont les frères Haviland, Charles et Théodore, citoyens américains ayant chacun leur usine. Ces quakers ont développé l’industrie de la porcelaine avec des méthodes de rationalisation importées des États Unis. Le taylorisme, en cette fin de 19ème, attaque directement les métiers emblématiques de cette industrie qui emploie 13 000 personnes en 1905. Limoges, à ce moment-là, compte 32 000 ouvriers salariés pour une population d’un peu moins de 100 000 habitants. Dans ce contexte, le peintre sur porcelaine est devenu davantage un rouage dans une chaîne de production qu’un artiste indépendant, pouvant se payer une personne pour lui faire la lecture pendant son travail comme un demi siècle plus tôt. Sa formation est beaucoup moins poussée. On lui demande simplement de savoir reproduire en série des modèles qu’on lui impose.. Les tâches les plus ingrates sont attribuées à des journaliers recrutés dans la masse des migrants, parfois logés par les patrons dans des dortoirs très sommaires. L’autre aspect de la transformation de la manufacture en usine, c’est l’entrée des femmes dans ce système du salariat. A Limoges, en 1905, elles représentent 21 % de la main d’œuvre des grandes firmes. Elles sont particulièrement exposées aux mauvaises conditions de travail : les espaceuses inhalent les poussières des pièces époussetées après leur cuisson, les décalqueuses respirent les effluves toxiques des poudres et des vernis. Dans les ateliers de décor, elles représentent 50 % des emplois mais leurs salaires sont de trois à six fois inférieurs à celui d’un peintre qualifié.

Une augmentation des luttes sociales

Avec la rationalisation qui déqualifie pour mieux dominer, s’impose une discipline plus stricte. Le patron devient plus distant. Il s’incarne à présent dans les directeurs assistés par des contremaîtres. jusque là, les ouvriers avaient su se ménager des espace de relative liberté, notamment en préservant la maîtrise de la circulation entre le dedans et le dehors de l’usine. L’irrespect des horaires était généralisé. On allait et venait en fonction des besoins. Vers les onze heures, les femmes allaient préparer le repas. Avec la rationalisation, l’usine est clôturée. Les entrées et les sorties sont filtrées. Une sirène dicte le commencement et la fin du travail. Des règlements stricts organisent la vie de l’usine. Tout cela est très mal vécu par la population ouvrière.
Ces nouvelles conditions de travail entraînent une augmentation des luttes sociales. Celles-ci atteignent leur apogée, en nombre et en intensité, en 1905. Une vingtaine de conflits éclatent cette année là, dont huit dans la chaussure et sept dans la porcelaine. Ces grèves ne portent pas sur les salaires mais sur la contestation de l’autorité du patron ou de ses représentants. les ouvriers limougeauds ont atteint un bon niveau d’organisation qui leur confère une force avec laquelle le patronat est obligé de composer. Depuis 1895, les syndicats de Limoges, incorporés dans la CGT en septembre, disposent d’une bourse du travail.. En 1905, 37 des 50 syndicats fondés à Limoges y sont affiliés. Cela représente un effectif de 3 500 adhérents sur le 4 000 syndiqués que comptent alors Limoges. dans ce contexte, la ville est gérée par des socialistes, depuis 1895. La mairie subventionne la bourse du travail, soutient financièrement les caisses ouvrières de chômage, encourage la création d’écoles et de crèches, de cantines scolaires et institue des "fourneaux économiques" à destination des plus défavorisés.
En 1901, les socialistes révolutionnaires prennent le contrôle de la bourse du travail. En 1903, le nouveau règlement de la bourse se réfère explicitement à la notion de lutte des classes. Un comité de grève clandestin y siège en permanence. Il fonctionne comme une société secrète ouverte aux "bagnards de la fabrique". Il prône le sabotage et encourage à mener des expéditions punitives contre les chefs trop zélés. A St-Junien, l’autre ville ouvrière du département, les anarchistes contrôlent le syndicat des gantiers, industrie principale de cette ville. En 1902 et 1903, s’y succèdent des assauts d’usines, des chasses aux "jaunes" et des affrontements avec les forces de l’ordre.

Le chef, voilà l’ennemi

Dans ce contexte, que s’est-il passé en 1905 à Limoges ?
Le 27 mars, trois peintres de l’usine Théodore Haviland sont renvoyés. Cette mesure suscite la colère de leurs camarades. Le calme revient le lendemain avec leur réintégration. Mais deux jours plus tard, l’agitation reprend contre le directeur d’atelier, jugé trop autoritaire et à l’origine de ces licenciements. Mais là dessus, Haviland reste intraitable, estimant que son autorité de patron est en jeu. Le directeur d’atelier, lui, préfère partir pour Angoulême, estimant sa sécurité menacée à Limoges. Par ailleurs, les ouvrières l’accusent d’exercer à leur rencontre le droit de cuissage, symbole d’une autorité sans limite.
Mais depuis le début de l’année, d’autres conflits ont éclaté, prenant pour cible le personnel d’encadrement, notamment dans la chaussure. Ainsi peut on lire dans le Socialiste du Centre, du 2 avril 1905, l’organe local du parti guesdiste : "La guerre aux chefs, directeurs, est de partout ; partout, ils sont insupportables et veulent imposer leur morgue, leurs humiliations, mais aussi de tous côtés les ouvriers regimbent."
face à cette combativité ouvrière, le patronat s’organise. La question du pouvoir dans l’entreprise est posée par tous ces mouvements qui se succèdent. Il refuse de céder sur la question des contremaîtres et brandit la menace du lock out, dès le mois de mars. Aussi, le 13 avril, 23 patrons décident la fermeture de leurs usines, mettant le feu aux poudres.
Depuis février et mars, plusieurs usines et domiciles de patrons étaient assiégés, jour et nuit par les ouvriers. des membres de l’encadrement ont parfois été molestés. la presse de droite et les représentants de l’Etat s’inquiètent de tous ces incidents qui mettent en cause le droit de propriété. Les anarchistes sont stigmatisés : "Leur état d’esprit, écrit un commissaire de police, méconnaît tous droits de justice et tout parlementaire parlant au nom de l’autorité leur paraît grotesque. Ils agissent sous l’action dominante directe qui n’admet aucune entrave et méconnaît tout principe d’autorité."
La municipalité en appelle au calme et veut jouer un rôle de médiation. Mais pour les historiens actuels, deux éléments sont essentiels pour comprendre le déroulement des événements, c’est la culture antimilitariste et la culture anticléricale, communes aux socialistes révolutionnaires, aux anarchistes et aux socialistes réformistes (qui composent la municipalité). Des tracts antimilitaristes sont régulièrement diffusés dans les casernes de Limoges, entretenant un certain climat au sein de l’appareil militaire.. Le lock-out du 13 avril jette à la rue 10 000 ouvriers et ouvrières. Le lendemain, une manifestation, estimée à 10 000 personnes, parcourt la ville. Des incidents éclatent avec les jaunes. Haviland fait hisser le drapeau américain sur son usine. Deux jours plus tard, un millier de personnes envahissent l’usine Haviland et mettent le feu à sa voiture. Le préfet dessaisit le maire de ses pouvoirs de police et en appelle à l’armée. Des barricades sont érigées. Les premiers affrontements éclatent. Une armurerie est pillée et une bomber explose devant le domicile du directeur de l’usine de Charles Haviland. Le 17 avril, la tension remonte quand on apprend que quatre personnes ont été arrêtées. A 16 heures, un cortège se rend à la préfecture pour réclamer la libération des camarades emprisonnés. Le cortège grossit, entre 8 000 et 15 000 personnes. A 19 heures, le préfet annonce que les prévenus sont maintenus en détention. Un millier de personnes se rendent alors à la prison afin de les libérer. Ils parviennent à enfoncer la porte mais se retrouvent face aux soldats qui stationnent dans la cour. Les dragons chargent pour dégager la place. Des barricades sont dressées dans toutes les rues adjacentes pour faire face aux charges de cavalerie. le commandement militaire fait alors donner l’infanterie. Les fantassins reconquièrent l’une après l’autre toutes les barricades. Les manifestants se replient dans un jardin public dont les terrasses dominent la place qui est devant la prison. Les soldats font alors usage de leurs armes, sans sommations. Un jeune ouvrier porcelainier est tué. Le 19 avril, une foule estimée entre 10 000 et 40 000 personnes accompagne la dépouille de Camille Vardelle de son domicile au cimetière.

La fin d’un cycle

Le 21 avril, la défaite des ouvriers limougeauds est officialisée par un accord avec les responsables patronaux. Celui-ci stipule que les ouvriers reconnaissent la liberté du patron quant à la direction du travail et aux choix de ses préposés.
D’après Merriman, la défaite des ouvriers de Limoges, en 1905, marque la fin d’un cycle, avec le renoncement à la révolution et le commencement de l’intégration de la classe ouvrière, avec l’acceptation des règles du jeu. A Limoges cela se traduira par la reconquête de la municipalité par les socialistes réformistes après une parenthèse de quelques années. Ce socialisme municipal va alors s’appuyer sur les organismes coopératifs et mutualistes et développer les structures municipales d’aide sociale. "A l’ombre du beffroi, écrit l’historienne Michèle Perrot, commence un long mouvement d’intégration qui se poursuivra dans l’hémicycle parlementaire. Le citoyen se substitue au camarade, et les fanfares municipales remplacent les trompettes du jugement dernier."
A Limoges, un siècle plus tard, la ville est davantage tertiaire qu’ouvrière, le patronat de la porcelaine est toujours aussi arrogant mais il n’emploie plus grand monde, quand à nos socialistes, toujours à la direction des affaires, ils expulsent allègrement les squatters, continuent de détruire tout ce qui rappelle la mémoire ouvrière et même vendent avec l’assentiment de leurs alliés communistes, une partie du patrimoine municipal à des fonds d’investissement. Les socialistes locaux font table rase du passé afin de mieux inscrire la ville dans la logique de l’accumulation. Leurs réseaux de pouvoir sont encore bien vivaces. Sur les décombres de l’une des usines Haviland s’est construit le commissariat central et sur celles de l’autre usine Haviland s’est érigé un centre commercial. Tout un symbole.

Christophe

Sources :
1905, Le Printemps rouge de Limoges Vincent Brousse, Dominique Danthieux, Philippe Grandcoing ; Culture et patrimoine, Limoges, 2005
Limoges la ville rouge, Portrait d’une ville révolutionnaire, John Merriman ; Belin/Souny, 1990
Le Limousin, terre sensible et rebelle, Collectif, Autrement, Mai 1995
Creuse Citron, journal de la Creuse libertaire, n°4, avril-juin 2005.


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