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PAYS BASQUE SUD :
Un Gouvernement basque d’exception

jeudi 14 mai 2009, par Courant Alternatif

Pour la première fois depuis la création des institutions de la Communauté autonome basque (comprenant les trois provinces d’Araba, Gipuzkoa et Bizkaia) en 1980, le PNV (Parti nationaliste basque, démocrate-chrétien) a perdu le pouvoir au Parlement autonome de Gasteiz. Suite au résultat des élections autonomiques du 1° mars, il va à coup sûr céder la place à Patxi Lopez, membre du PSE (Parti socialiste d’Euskadi) pour la présidence du gouvernement autonome ; le PSE a déjà offert au PP (Parti Populaire, droite) la présidence du parlement basque en échange de sa promesse de garantir la stabilité de l’exécutif. Une telle "alternance" n’a pu se produire que par l’exclusion d’une partie de l’électorat, provoquée par l’interdiction des listes de la gauche abertzale historique (ex-Batasuna).
Cette nouvelle configuration du gouvernement basque va obliger les abertzale, des démocrates-chrétiens aux indépendantistes, à envisager de nouvelles stratégies, sans qu’on puisse encore présager lesquelles.

Un résultat prévisible suite à l’interdiction des listes de la gauche abertzale historique

La représentation am-putée des abertzale au parlement basque est due à l’éviction du terrain électoral de la gauche abertzale historique. Ce n’est pas la première fois que cette fraction importante de la société est interdite d’élections, les formations successives qu’elle a créées pour tenter d’y échapper ayant toutes subi les foudres de la justice "anti-terroriste" du Tribunal suprême, aboutissant à leur illégalisation et à la poursuite de leurs membres pour "complicité avec ETA". Mais c’est la première fois que les pouvoirs politique et judiciaire interdisent aux indépendantistes de se présenter aux élections du parlement autonomique (ils y avaient obtenu 9 sièges sur 75 en 2005).
La plate-forme, que la gauche abertzale historique avait créée le 10 janvier pour permettre son expression par la voie électorale le 1° mars, s’appelait D3M ("Démocratie Trois Millions" de Basques) ; elle a été interdite un mois après. Face à cette mise hors-la loi, les indépendantistes ont appelé à participer malgré tout aux élections, avec un bulletin considéré comme nul. En dépit des entraves à la réalisation de la campagne électorale D3M (arrestations de militants pour des banderoles, pour diffusion de bulletins portant le sigle D3M, incarcérations, etc.), 101.000 personnes ont voté pour la plate-forme. C’est un nombre important, vu les circonstances ; néanmoins on constate un tassement certain et progressif d’année en année des votes en faveur de la mouvance ex-Batasuna : une baisse de 50 000 voix par rapport aux élections de 2005 et de 100 000 voix par rapport à celles de 1999. Il n’empêche que ces 101 000 bulletins nuls correspondent à 8,8% des voix, ce qui aurait valu 7 députés à la formation indépendantiste au sein du nouveau parlement. Avec eux, le scénario de la répartition des sièges aurait été complètement différent. D’ailleurs les socialistes du PSE, ainsi que les autres partis politiques participant aux élections, en étaient parfaitement conscients, lorsque l’interdiction de se présenter a été faite à D3M.
A noter aussi que, dans ce contexte, le taux d’abstention, un tiers environ de l’électorat, a été sensiblement plus élevé que lors des dernières élections autonomiques.
Ainsi, le résultat des élections du 1° mars a donné :
30 sièges (+ 8 par rapport aux élections précédentes de 2005) pour le PNV avec 38,56% des voix ;
25 sièges (+6) pour le PSE avec 30,71% ;
13 sièges (-2) pour le PP avec 14,09% ;
4 sièges (+ 3) pour Aralar (gauche abertzale opposée à la lutte armée, qui a bénéficié en partie du vide provoqué par l’interdiction de D3M) avec 6,05% ;
1 siège (-6) pour EA (formation abertzale social-démocrate issue d’une scission avec le PNV) avec 3,68% ;
1 siège (-2) pour IU (Ecologistes et communistes), avec 3,51% ;
1 siège pour UPD (scission du PS, anti-abertzale), avec 2,14% des voix.
Le PNV a beau avoir accru son nombre de sièges et surtout gagné en voix (80 000 suffrages de différence), il n’a plus la majorité absolue pour gouverner (37 voix contre 38)

Un front "constitutionnaliste" non représentatif de la société basque

Le PS et le PP arrivent donc au gouvernement basque grâce à une décision politico-judiciaire, celle de l’interdiction de la gauche abertzale historique, et non par un changement de la sociologie électorale de la Communauté autonome basque
Le gouvernement qui est sorti des urnes a des allures ubuesques. Non seulement il interdit toute expression et toute représentation, même électorale, à l’élément incontournable que représente la fraction indépendantiste mais encore il fait fi de la sensibilité identitaire majoritaire au Pays Basque, pour qui seule une issue négociée peut mettre fin au conflit et qui refuse qu’une option politique soit illégalisée.
Il est évident que le PSE, allié au PP, va se trouver engagé dans un processus extrêmement difficile, dans une communauté basque qu’il risque de se mettre à dos et qui va lui demander des comptes.
Cette alliance PS-PP n’aura d’ailleurs pas des répercussions seulement au Pays Basque, mais aussi au parlement de Madrid, où Zapatero, sans majorité absolue à la Chambre des députés, s’appuie ponctuellement sur les votes du PNV et de petits partis catalans pour faire adopter certains textes et budgets face au PP. Le gouvernement du PSOE, fort malmené par une profonde crise sociale, risque d’avoir du mal à tenir le gouvernail, en Espagne aussi ...

Ceux qui reprochent aux Basques leur nationalisme sont en train de constituer un front ouvertement nationaliste espagnol, dépassant le clivage droite-gauche (preuve flagrante que ce clivage est totalement illusoire ; d’ailleurs une alliance de cette sorte a déjà été mise en oeuvre il y a deux ans au Parlement de Navarre entre le Parti socialiste navarrais et l’ultra droite de l’UPN – Union populaire navarraise -, pour évincer la coalition de la gauche abertzale) et faisant voler en éclat les promesses du PSE qui, il y a peu, jurait ses grands dieux qu’il ne fricoterait jamais avec le PP, qualifié d’"antisocialiste". Un PP tout à fait dans la lignée franquiste : Arantxa Quiroga, non bascophone (c’est une première, là encore, et c’est aussi un handicap de taille au sein d’une institution où chacun peut s’exprimer en basque ou en castillan et où la plupart le font en basque), fraîchement élue présidente du parlement basque avec les voix du PSE, appartient à l’aile la plus extrême du PP et revendique ouvertement sa proximité avec l’Opus Dei, branche ultra conservatrice du catholicisme.
Trente ans après la transition "démocratique" espagnole, le clivage post-franquiste entre souverainistes basques, qui revendiquent l’autodétermination, et "espagnolistes-constitutionnalistes", qui s’accrochent à l’Espagne "une et indivisible", sont respectueux de la Constitution de 1978 et se satisfont de l’actuel régime d’autonomie, non seulement perdure mais encore s’accentue, ceci dans un contexte où les combats de classe et anticapitalistes ont été, depuis plusieurs années, relégués au second plan.

Une alliance PS-PP fondée sur un accord écrit et public

Le PP n’a pas ménagé, face à son "partenaire" du PSE, ses exigences anti-basques et les deux partis ont fini par s’entendre, le 1° avril, par un pacte écrit, sur des objectifs "prioritaires et incontournables". Ensemble, ils conviennent de maintenir en l’état le statut d’autonomie des trois provinces de la Communauté basque et écartent non seulement toute idée d’autodétermination mais encore l’éventualité même d’un référendum sur le droit à l’autodétermination. Pas question non plus pour eux de reconnaître que le Pays Basque est composé aussi de la Navarre et des trois provinces du Nord.
Ils se donnent pour priorité la lutte contre "le terrorisme", par une répression accrue, en accordant plus de moyens à la Ertzaintza, la police autonome basque, et surtout en la mettant au service direct du ministère espagnol de l’Intérieur.
Leur traitement de la question identitaire passe par une attaque en règle contre la place accordée à la langue basque : ils projettent une refonte de la politique éducative (en renforçant la place du castillan par rapport au basque et en uniformisant les écoles sur le modèle du système espagnol), de la politique linguistique (par exemple, il ne sera nullement proposé aux adultes voulant rentrer dans la fonction publique de recevoir une formation pour apprendre le basque, telle que celle prise en charge financièrement jusqu’alors par le gouvernement autonome). Ils veulent réformer profondément les deux chaînes de télévision publiques en langue basque, "afin de garantir une ligne éditoriale plurielle" (comprendre : une ligne qui soit au service des intérêts du PSE et du PP), ainsi que les radios basques, toutes accusées de faire le nid des pro-ETA.
Ils prônent l’accélération des chantiers du TGV "pour rattraper le temps perdu" (sous-entendu à cause des luttes et mobilisations incessantes des opposants).
Par ailleurs, ils disent vouloir mettre en place un plan "anti-crise"... avec pour première mesure la révision des budgets 2009 à la baisse. Beaucoup s’inquiètent en outre des retombées négatives que le nouveau pouvoir à Gasteiz risque de provoquer aussi au Pays basque nord. En effet, le gouvernement basque a jusqu’ici généreusement financé, notamment dans les domaines culturel et linguistique, de nombreuses réalisations qui ont aussi une portée économique et sociale. Pour exemples, l’argent des contribuables du Pays Basque sud a servi à rénover les bâtiments des ikastola, écoles en langue basque ; le gouvernement basque finance également une délégation de huit journalistes à Bayonne pour EITB (la télévision en langue basque) ; il aide des porteurs de projets ponctuels... Cette politique d’aide et de solidarité risque d’être en grande partie remise en cause.

Et maintenant, quelles perspectives ?

Ces élections sont le signe d’une crise politique importante et révèlent des crispations toujours plus fortes rendant plus improbable encore toute idée de dialogue pour parvenir à la résolution du conflit basque.
La responsabilité en incombe aussi aux partis politiques abertzale qui ont fait preuve de soumission et de collaboration "passive" face à l’interdiction de D3M. Quand la démocratie étatique et représentative montre son vrai visage, celui de la répression et de la censure, eux qui revendiquent haut et fort un "cadre réellement démocratique" pour le Pays Basque ont tous participé aux élections autonomiques comme si de rien n’était, cautionnant ainsi une éviction inadmissible de la liste des indépendantistes, acceptant les règles d’un cadre injuste, illégitime et non démocratique, sans mesurer non seulement le risque d’affaiblissement de l’ensemble du projet abertzale mais encore l’atteinte flagrante à la liberté d’expression et d’action de toutes les forces politiques et sociales. Ils ont par là aussi révélé leurs profondes divisions ainsi que l’absence totale de confiance entre eux.
Enfin ils ont prouvé à quel point ils sont englués dans la stratégie institutionnelle, absorbés par le jeu politicien électoral, prêts à le cautionner quelles qu’en soient les règles, les limites et les interdits fixés par l’Etat, avides qu’ils sont de gérer des institutions tenues en laisse et de grappiller des miettes de pouvoir.

A présent, Patxi Lopez du PSE attend fin avril ou début mai pour être investi, en lieu et place d’Ibarretxe (PNV), de la charge de président du gouvernement autonomique grâce aux voix du PP.
Le PNV, qui a joué depuis près de 20 ans le rôle de gestionnaire des institutions basques, va se trouver relégué dans l’"opposition", ce qui est tout à fait nouveau pour lui ...
Quant aux partis de la gauche abertzale, ils cherchent les voies de leur "refondation". Mais pour le moment, on ne perçoit pas de mouvement de fond amorçant un accord sur une stratégie commune. S’ils veulent éviter l’impasse ou le sur-place, il ne faudrait pas qu’ils se laissent enfermer dans le clivage, entretenu depuis longtemps et plus que jamais réactivé aujourd’hui, entre "espagnolistes" et "nationalistes basques".
C’est pourquoi il est important que les forces de la gauche abertzale (et pas seulement les partis politiques) se soucient davantage de la dimension sociale et anticapitaliste du conflit et qu’elles précisent les contenus de leur projet d’une nation autonome ou indépendante et socialiste, en ne s’en tenant pas qu’aux revendications institutionnelles et identitaires. La période actuelle, avec les fermetures d’entreprises, la généralisation de la précarité et l’accroissement phénoménal du chômage, les y amènera peut-être. L’appel à une grève générale pour le 21 mai, lancé en Euskadi et en Navarre par les syndicats ouvriers et paysans liés à la mouvance de la gauche abertzale, auquel les dirigeants de l’UGT et des CCOO ont refusé de se joindre parce qu’ils n’y voient qu’une attaque cherchant à déstabiliser les nouveaux pouvoirs PS-PP en place, peut être un premier pas encourageant.

Plus fondamentalement, il est impératif que la "chose" politique et sociale ne soit pas laissée aux mains des seuls partis (et syndicats) : ceux-ci tirent leur pouvoir du découpage, bien ancré dans les esprits, de l’ensemble du champ social en segments fractionnés, spécialisés et séparés (les luttes environnementales d’un côté, les combats sociaux de l’autre, la culture ailleurs encore) et l’illusion continue à être forte que les partis sont seuls aptes à donner un débouché politique à ces luttes, qui plus est en passant par le terrain électoral. Donc le politique, c’est à dire les combats à mener contre l’exploitation et l’oppression associés au projet de société vers lequel on veut tendre, doit devenir l’affaire de tous ceux et celles impliqué-es dans quantité de mouvements, d’autant que ceux-ci sont nombreux, diversifiés et massifs au Pays Basque et touchent à tous les aspects de la vie.

Pays Basque, le 12 avril 2009


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