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PAYS BASQUE sud

L’impact de l’attentat meurtrier contre un patron sur le mouvement contre le TGV

jeudi 1er janvier 2009, par Courant Alternatif

Inazio Uria, patron, proche du PNV (Parti nationaliste basque), d’une des 27 entreprises chargées de la construction des premiers tronçons du TGV au Pays Basque (1), a été tué de deux coups de pistolet, le 3 décembre, à Azpeitia, ville de 14 000 habitants dans la province de Gipuzcoa. L’attentat n’a pas encore été revendiqué, mais il apparaît clair à tous que l’auteur en est ETA (2), qui a par ailleurs de nombreuses fois communiqué son opposition à la construction du TGV.

Comme nous l’avions présenté dans un numéro précédent de Courant Alternatif (octobre 2008), une construction de cette ampleur dont le gouvernement autonome basque (dirigé par le PNV) est le grand instigateur, avec le soutien du PP, du PS et du pouvoir de Madrid qui participe au financement (3), suscite non seulement l’opposition de partis, de syndicats, d’associations, d’élus locaux mais également celle de franges très importantes de la population.

C’est l’Assemblée contre le TGV qui, la première, dès que ce projet ferroviaire a vu le jour il y a 15 ans, a mené des campagnes d’information et impulsé des mobilisations, selon des principes antiautoritaires et antihiérarchiques, en prônant et en pratiquant l’autoorganisation, et avec des objectifs clairement anticapitalistes.

Puis, en 2002, la Coordination Arrêtez le TGV ! est née, regroupant autour d’une plateforme commune des formations politiques, syndicales (ouvrières et paysannes), écologistes, associatives, des mairies, des groupes ou des individus affectés par le tracé : des acteurs donc très diversifiés. L’Assemblée contre le TGV fait également partie de la Coordination. Depuis le début des travaux du TGV, en 2006, de nombreux actes de sabotage, environ une quarantaine, ont été perpétrés sur les chantiers, essentiellement contre des engins.

L’attentat meurtrier du 3 décembre se différencie évidemment de ces sabotages et a créé un choc politique en replaçant la violence contre les personnes au centre du débat.

Chacun est amené à mesurer les conséquences négatives que risque de provoquer cet attentat sur l’avenir de la lutte anti-TGV : répression accrue, démobilisation de la société, marginalisation et criminalisation des opposants... D’autant que cet attentat se produit dans un climat répressif d’une très grande intensité au Pays Basque sud où des partis et des collectifs de la gauche abertzale continuent à subir illégalisation et interdiction, et où le moindre propos, et même le moindre silence, sur la lutte armée peut déclencher une procédure judiciaro-policière pour complicité avec le « terrorisme « et valoir tortures et emprisonnement pour de longues années.

Aussi, pour les groupes actifs dans la lutte contre le TGV, prendre position suite à cet attentat est-il indispensable et tous les mots doivent-ils être bien pesés.

L’Assemblée contre le TGV, la première à prendre position

Après les syndicats et les groupes écologistes sans lien avec la gauche abertzale et après quelques militants de la Coordination s’exprimant en leur nom propre, l’Assemblée contre le TGV a été la première à réagir collectivement par une déclaration publique, le 9 décembre.

L’indépendance de ce groupe vis à vis des enjeux politiques de la gauche abertzale a rendu plus aisée la tâche d’une prise de décision rapide. Dans sa déclaration, l’Assemblée réaffirme l’autonomie du mouvement d’opposition au TGV et revendique d’utiliser des modes d’action légitimes (« information, mobilisation massive, désobéissance civile, action directe « ), propres à favoriser l’implication « la plus large, la plus populaire et la plus participative possible « , contre le TGV et pour la remise en cause de tout le système destructeur actuel. Elle aborde le problème de la violence en mettant en avant qu’ « il n’existe pas de violence comparable à celle qu’exercent les Etats et le capitalisme sur la nature et les êtres humains dans leur vie quotidienne « et rappelle que les travaux du TGV ont déjà coûté la vie à un ouvrier roumain, en juillet dernier.

Elle désigne ETA comme responsable de l’attentat meurtrier du 3 décembre, et elle s’adresse à l’organisation armée pour « exiger qu’elle n’intervienne pas dans ce conflit «  ; une façon de faire entendre implicitement qu’elle juge les actions d’ ETA inopportunes et contreproductives dans le cadre de la lutte contre le TGV. Toutefois, elle se garde de condamner explicitement l’attentat et elle prend soin aussi de se démarquer totalement de ceux qui soutiennent la politique « antiterroriste « de l’Etat espagnol : « Nous exigeons d’ETA qu’elle n’intervienne pas dans ce conflit. Cela ne signifie en aucun cas que nous soutenons en quoi que ce soit la politique « antiterroriste « de l’Etat espagnol mais que nous voulons étendre la réflexion sur les moyens légitimes de lutte pour empêcher qu’on nous impose le TGV et pour préserver l’autonomie du mouvement d’opposition »

La Coordination Arrêtez le TGV ! S’exprime à son tour

Pour la Coordination Arrêtez le TGV !, prendre position rapidement était en revanche impossible, tant les sensibilités y sont plurielles et diverses. S’y côtoient des structures de la gauche abertzale qui se refusent depuis toujours à critiquer publiquement les actions d’ETA et à plus forte raison à les condamner, d’autres qui n’hésitent pas à le faire, d’autres encore qui rejettent le rôle hypothétique de garant et d’avant-garde que s’octroie l’organisation armée en intervenant au coeur d’un conflit social et écologique. Aussi a-t-il fallu plusieurs semaines de débats et de confrontations intenses pour déboucher sur un communiqué acceptable par toutes les parties et qui ne fasse pas éclater la Coordination.

Celle-ci finit par communiquer publiquement, le 19 décembre, qu’elle « se démarque » de l’attentat, et que sa démarche vise « la participation sociale la plus large possible, par des voies purement pacifiques « . Elle s’abstient de citer ETA (à la différence de l’Assemblée), et ne condamne pas, elle non plus, l’attentat.

Une volonté commune d’éviter la division

Ce qui sous-tend ces positions, c’est avant tout le désir de maintenir la convergence des forces, au delà des sensibilités différentes dans la lutte contre le TGV : d’où deux communiqués qui se ressemblent, du moins en grande partie. En effet la Coordination, comme l’Assemblée, met en accusation l’attitude des partis politiques, des patrons promoteurs du TGV et des médias complices, qui pratiquent la désinformation, le harcèlement répressif et qui restent sourds au refus déterminé que les habitants expriment au travers des mobilisations quasi quotidiennes et des consultations populaires. Elle demande à « tous les acteurs politiques, économiques, sociaux, syndicaux et institutionnels de réfléchir sérieusement aux causes qui ont amené le contentieux du TGV à cette situation », soulignant ainsi leur responsabilité dans le blocage d’une situation qui ouvre la voie à des actions extrêmes. Elle met en garde contre la tentation qu’auraient les autorités d’utiliser la mort d’Inazio Uria « pour ouvrir d’éventuelles voies répressives contre le mouvement populaire » et pour appuyer la construction du TGV en prétendant qu’il est à présent plus légitime. Elle prévient qu’elle refuse de se laisser entraîner, malgré les tentatives et les menaces du PP et du PS, « dans un jeu de stratégies politiques qu’elle ne partage pas et qui ne lui correspond pas dans la mesure où elle est un mouvement à vocation plurielle et unitaire contre le TGV ».

Comme l’Assemblée, elle réaffirme les choix de modes d’action qui privilégient la mise en mouvement du plus grand nombre et la remise en cause du modèle actuel de société. Et elle appelle à poursuivre et à renforcer les mobilisations à venir, en particulier lors d’une grande manifestation prévue pour le 17 janvier 2009.

Il est difficile de mesurer aujourd’hui l’impact réel et à plus long terme qu’aura eu l’attentat contre Inazio Uria sur le mouvement d’opposition au TGV. Les forces qui se sont organisées pour exiger l’arrêt de ce projet, si elles sont préoccupées par la situation, se donnent en tout cas les moyens de souligner, pour l’Assemblée, combien elle est attachée à son autonomie d’action et de réflexion, pour la Coordination, sa volonté d’éviter les divisions, voire l’éclatement. Tous font le pari que la dynamique populaire ne sera pas affaiblie.

Pays basque, le 21 décembre 2008

Sources : AHTren aurka Asamblada (Assemblée contre le TGV) www.sindominio.net/ahtez ahtez@sindominio.net AHT Gelditu Elkarlana (Coordination Arrêtez le TGV !) www.ahtgelditu.org/

Notes (1) Le chantier prévu sur le territoire basque jusqu’en 2020 est gigantesque : 171,9 km de lignes dont 104,3 en tunnels et 17km de viaducs. Le budget total est aujourd’hui estimé à 4,5 milliards d’euros.

(2) Cet acte rappelle les actions d’ETA (exécution de deux ingénieurs en chef) contre le projet de centrale nucléaire de Lemoniz, qui fut abandonnée au début des années 80 et les attentats mortels contre deux patrons et deux policiers lors de la construction dans les années 90 de l’autoroute de Leizaran (Pampelune-Saint Sébastien) dont le trajet fut finalement modifié par les autorités. Mais le contexte d’aujourd’hui est bien différent et les actions d’ETA étaient revêtues alors d’une certaine légitimité, celle du soutien populaire.

(3) Le TGV, s’il se construisait, ne s’arrêterait pas évidemment au Pays Basque sud ; il se prolongerait vers la France, via le Pays Basque nord (où les habitants opposés au projet s’organisent), vers Madrid, et vers Barcelone, en passant par la Navarre.

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