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La "révolution silencieuse" des Kurdes de Syrie

et ses derniers développements

lundi 4 novembre 2013, par WXYZ

Les Kurdes poursuivent leurs opérations pour chasser les djihadistes des localités du nord-est de la Syrie. Le week-end des 2-3 novembre, ce sont pas moins de 19 localités qui ont été prises par la milice kurde des YPG.

Le point sur cette offensive après la prise récente d’une ville frontalière avec l’Irak et ses enjeux.

Et aussi, la présentation d’un documentaire sur la "Révolution silencieuse" qui se mène dans cette partie occidentale du Kurdistan.



Les Kurdes chassent les djihadistes des localités du nord-est

Les informations vont vites.
Depuis quelques semaines, les combattants kurdes ont lancé plusieurs offensives pour étendre leur contrôle sur les zones qu’ils considèrent comme faisant partie de Rojava, le Kurdistan occidental. Ce faisant, ils s’affrontent principalement aux groupes armés djihadistes qui tenaient une grande partie du nord du pays, y compris les zones frontalières avec la Turquie et l’Irak d’où ils recevaient approvisionnement et soutiens de toutes sortes.
Dans une dépêche datée de ce lundi 4 novembre et intitulée ‟Syrie : les Kurdes chassent les jihadistes de localités du nord-est”, l’AFP fait état des derniers développements sur le terrain :

(extrait)
Les combattants kurdes se sont emparés durant le week-end de 19 localités de la province de Hassaka, dans le nord-est de la Syrie, qui étaient tenues par les jihadistes et les rebelles islamistes, a rapporté lundi une ONG.
Les membres des Unités de protection du peuple (YPJ, principale milice kurde en Syrie) ont pris aux jihadistes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) et du Front al-Nosra ainsi qu’à des rebelles islamistes « 13 villages sur la route reliant la ville de Ras al-Aïn à Hassaka et à Tall Tamer, entre dimanche et lundi », d’après l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).
« Depuis samedi, un total de 19 localités sont tombées aux mains des combattants kurdes », a ajouté cette ONG, qui s’appuie sur un large réseau de militants et de sources médicales à travers le pays.
« Les jihadistes sont en train de regrouper des combattants pour reprendre les terrains perdus », a ajouté l’Observatoire. (…)

En attendant d’autres développements, nous publions un article qui fait le point sur cette offensive après la prise d’une ville frontalière avec l’Irak et en montre les enjeux, à la fois sur le plan « syrien » de la guerre que mènent les Kurdes que dans celui, « kurdo-kurde », où s’opposent les forces montantes de la révolution en Syrie et les partis traditionnels qui dominent le gouvernement régional du Kurdistan irakien.

Nous publions ensuite l’interview de l’un des réalisateurs d’un documentaire en cours de montage en Catalogne, qui apporte un éclairage sur le tournage et donc sur son sujet, qu’ils ont appelé La révolution silencieuse menée par les Kurdes en Syrie.


Sur l’offensive en cours

Yaaroubiyah et au-delà

Maya Gebeily, 1er novembre 2013.

NOW Lebanon (Liban)

Le 26 Octobre, les factions armées kurdes à l’intérieur de la Syrie ont réalisé ce que les rebelles syriens arabes ont été incapables de faire. Ils ont infligé encore une nouvelle défaite militaire de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIS). Les Unités de défense du peuple kurde (YPG), liées au Parti Union démocratique kurde (PYD), a remporté la bataille contre la faction d’Al-Qaïda dans la localité de Yaaroubiyah, le long de la frontière syro-irakienne. La victoire durement obtenue a des répercussions non seulement sur le champ de bataille de la Syrie, mais aussi sur la scène politique complexe dans laquelle opèrent les YPG et le PYD.

Les combats entre les forces islamistes, en particulier l’EIIS, et les milices kurdes se poursuivent depuis la bataille de Ras al-Ain en juillet de cette année. Là, les YPG ont expulsé les éléments djihadistes à la fois la ville-frontalière et de la frange située le long de la frontière turco- syrienne. Depuis lors, diverses provinces syriennes ont servi de champs de bataille de ce front, y compris Hasakah, Alep, Raqqa et Deir Ezzor. « Le combat qui se déroule varie d’une région à l’autre » déclare à NOW l’analyste kurde Sirwan Kajjo. « Parfois, c’est pour le contrôle du territoire, et parfois c’est pour survivre. »

A Yaaroubiyah — que Kajjo décrit comme une bataille territoriale, non existentielle — la bataille de trois jours a pris fin avec une nouvelle victoire des YPG. Wladimir van Wilgenburg, analyste à la Jamestown Foundation, a déclaré que les YPG ont lancé leur offensive en représailles directes à une attaque suicide conjointe EIIS-Jabhat al-Nusra dans la ville d’al-Qahtaniyah, dans la province syrienne de Hasakah, sur la frontière syro-turque. Les détails sur les combats actuels dans la ville et autour du checkpoint de la frontière restent rares. La prise de contrôle de Yaaroubiyah par les YPG aurait été facilitée par l’appui aérien irakien, selon Kajjo, bien qu’il ne soit pas actuellement en mesure de le vérifier. D’autres rapports non confirmés disent que les YPG avaient déjà essayé de prendre la même zone en septembre mais que cela avait échoué.

Une série de batailles victorieuses ont constitué d’importants préparatifs militaires dans la période qui a précédé la prise de contrôle de Yaaroubiyah. Les YPG avaient jusque-là réalisées des « progrès lents » dans la province d’Hasakah, dit Wilgenburg, et même avaient perdu du terrain dans d’autres régions comme celles d’Alep et de Raqqa. Pour le militant kurde Resho Bistuyek(*), les affrontements consécutifs avec l’EIIS dans la région riche en pétrole de Rumeylan se sont terminés par une série de victoires pour les YPG qui ont pu ensuite pleinement s’occuper de Yaaroubiyah, qu’ils avaient à l’œil « depuis un certain temps ».

Tout aussi influents ont été les développements politiques qui prenaient forme à l’époque. Salih Muslim, le co-président du PYD, est entré en Syrie depuis le Kurdistan irakien en octobre pour assister aux funérailles de son fils, qui avait été tué par des factions d’Al-Qaïda au cours des récents combats en Syrie. Selon Bistuyek, Muslim s’attendait à rentrer dans le Kurdistan irakien via le poste frontalier de Semalka, puis s’envoler pour Washington DC, pour une série de réunions politiques. Le 17 octobre, alors que Muslim était encore en Syrie, le gouvernement régional kurde (KRG) a fermé le poste frontalier de Semalka, laissant Muslim bloqué à l’intérieur. Quelques jours plus tard, le KRG a expliqué sa décision en accusant Muslim et le PYD de « servir les intérêts du régime d’Assad ». Bistuyek, Wilgenburg et Kajjo en conviennent tous les trois : les YPG ont lancé l’attaque sur Yaaroubiyah, en partie dans le but de sécuriser un passage de la frontière sur lequel elles pourraient avoir une complète juridiction.

Cela a réussi. Maintenant que les YPG ont gagné un poste frontalier avec la partie centrale de l’Irak, elles peuvent contourner la frontière fermée par le KRG à Semalka. Kajjo estime que cette prise de contrôle envoie au président du KRG, Massoud Barzani, un message important. « Je pense que c’était une façon de montrer au KRG qu’ils [les PYD / YPG] disposent d’une alternative », dit-il. Le résultat pourrait être une relation plus étroite entre le PYD et le gouvernement central irakien, qui doit encore retirer sans équivoque son soutien politique à un président syrien en difficulté.

La politique interne kurde va également déterminer les développements politiques complexes provoqués par les gains territoriaux croissants des YPG. Kajjo fait ici spécifiquement référence à la réputation du PYD et des YPG dans les régions kurdes de Syrie, où le parti et les unités armées ont été considérés par certains depuis 2003 comme des ‟marionnettes du régime”. En effet, certains ont accusé le PYD de tirer bénéfice des accords de sécurité en vigueur avec le régime d’Assad sur les manifestations publiques et les champs pétrolifères. Le retrait relativement calme de l’Armée Arabe Syrienne [armée du régime] dans les zones kurdes l’année dernière n’a rien fait pour dissiper ces rumeurs.

Il n’y a aucune indication quant à savoir si l’EIIS va lancer une attaque pour reprendre le contrôle de Yaaroubiyah, même si les analystes ont déclaré à NOW que cela est probable. Interrogé pour savoir si les forces kurdes allaient poursuivre sur cette lancée pour s’emparer d’autres zones dominées par l’EIIS, Kajjo était prudent. « Je ne pense pas que le PYD ou les YPG iront au-delà de ce poste frontalier », déclare-t-il. « En tant que forces kurdes, ils ne peuvent pas combattre dans les zones non kurdes ». Wilgenburg aussi doute que les YPG essaient de prendre le contrôle d’autres installations le long de la frontière. « Peut-être vont-ils seulement chercher à s’emparer du point de passage frontalier de Tal Abyad, mais c’est difficile », déclare-t-il à NOW. Les combats entre les YPG et l’EIIS ont déjà eu lieu à Tal Abyad, qui se trouve le long de la frontière turco-syrienne dans la province de Raqqa en Syrie. « Cela permettrait de relier les régions kurdes de Hasakah à celles de Jarabulus et Kobani (Ain al-Arab) ».

En ce qui concerne le front de plus en plus violent entre l’EIIS et les milices kurdes, les analystes ont déclaré à NOW qu’il n’y avait pas de fin en vue à court terme. Pour Kajjo, « les combats entre l’EIIS et les YPG vont continuer ». Et il conclut, « ce n’est que le début. »

Maya Gebeily
(le 1er novembre 2013)

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(*) Le militant est connu par son pseudonyme, Resho Bistuyek.

Source : ici

Traduction : OCLibertaire


La révolution silencieuse des Kurdes de Syrie

« Ni avec le régime d’al-Assad, ni avec l’opposition arabe armée : ils veulent l’autogestion et l’autodéfense »

Roger Suso
13/10/2013

La Directa (Barcelona)

Les journalistes David Meseguer et Oriol Gracià sont allé en Syrie pour tourner le documentaire The Silent Revolution et expliquer la révolution sociale et nationale au Kurdistan Occidental qu’a impulsé le peuple kurde de Syrie, une révolution marquée par l’autogestion.
Meseguer (Benicarló, 1983), journaliste freelance, a couvert différents conflits en Libye, au Kurdistan, en Tunisie, au Sahara Occidental et en Syrie et collabore avec les quotidiens
Ara, Gara et aussi avec La Directa, France 24 et AP. Gracià (Tortosa, 1982), qui habite la capitale de l’Écosse, Edimbourg, collabore avec les revues Descobrir et Sàpiens et a réalisé les documentaires audiovisuels “Cecile i el Delta” pour la Télévision de Catalogne et “Los últims passadors”.
L’enregistrement terminé et en plein montage du documentaire, ils ont lancé un processus de production participative (crowfunding) – à travers la plate-forme Verkami – pour réunir des fonds leur permettant de couvrir les dépenses de postproduction[*]. A l’occasion de ce projet, nous avons discuté avec David Meseguer.

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Qu’est-ce que vous a amené en Syrie ? Comment s’est passé le tournage ?

Je suis allé pour la première fois en Syrie au cours de l’été 2012, je suis d’abord allé en zone rebelle, dans les montagnes de Lattaquié et, ensuite, à Afrin, une zone rurale au nord de la province d’Alep. J’avais déjà suivi la question kurde au Kurdistan Nord (Turquie et Irak) et, comme en Syrie le peuple kurde avait déjà commencé à contrôler son territoire depuis cet été-là, j’ai voulu me concentrer sur ce sujet. Pour réaliser un documentaire dans une zone de conflit, on se peut baser sur ce que l’on va trouver, mais dans notre cas, nous avons procédé autrement. Je me suis rendu dans la région d’Afrin deux fois pour travailler à la fois pour des quotidiens et pour une télévision, en connaissant les gens, les paysages et en sachant une peu comment tout cela fonctionne. Puis, j’en ai parlé à Oriol, caméraman et très bon réalisateur, lui proposant d’y aller en mars 2013. C’est ainsi que s’est précisé l’idée de faire un documentaire. Nous y sommes allés en mars, parce que c’est à ce moment que le peuple kurde célébrait le premier Newroz – l’arrivée du printemps dans la culture kurde qui équivaut au Nouvel an – sans la présence du régime de Bachar al-Assad dans la région. Avec tous ces éléments, nous sommes partis là-bas.

Comment y êtes-vous entré ?

Avec les enlèvements de journalistes, nous voyons que la sécurité s’est considérablement détériorée au cours des derniers mois. En mars, nous avions la chance que la présence de groupes liés à Al-Qaïda dans la région n’était pas encore très forte et aussi que l’entrée par la Turquie, celle d’Azaz, était contrôlée par l’Armée Syrienne Libre (ASL). A ce moment-là, les relations entre le peuple kurde et l’ASL n’étaient pas mauvaises et nous n’avons eu aucun problème pour entrer par la zone contrôlée par l’ASL et nous rendre vers la région d’Afrin. Nous étions sur place et nous nous sommes concentrés sur les personnages pour expliquer et traduire la révolution silencieuse des Kurdes de Syrie selon différentes optiques : culture, éducation, politique et militaire, les femmes et les médias. A ce moment-là, à Afrin, il n’y avait pas de combats, mais par contre de la tension, et les principaux problèmes du tournage portaient sur les aspects logistiques, essence, électricité, batteries, connectivité, etc.
Avec le déclenchement de la guerre civile en Syrie, en mars 2011, le peuple kurde s’est retrouvé devant un dilemme : s’unir à une ASL bénéficiant d’un grand soutien de la Turquie – le pays qui est en conflit avec le PKK – ou rester fidèle au gouvernement de Damas avec ses antécédents répressifs. Finalement, les Kurdes ont opté pour déclarer une autonomie de fait et prendre en charge leur propre rébellion.

Comment et pourquoi cela est-il arrivé ici ? Quel rôle joue le Parti de l’Union Démocratique ?

La guerre, commencée en Syrie en 2011, n’avait pas atteint les frontières turques jusqu’à l’été 2012. C’est alors que les troupes d’Assad se sont retirées du territoire kurde, le plus souvent sans pratiquement de combats, laissant au Parti de l’Union Démocratique (PYD), la principale formation kurde de Syrie, lié à l’idéologie du PKK, en prendre le contrôle.

Et pourquoi se sont-elles retirées ?

Pour un double motif. Tous d’abord, parce que céder le contrôle de la zone aux Kurdes est un moyen de pression sur la Turquie – qui a offert son soutien dès le début à la rébellion de l’ASL – puisque la milice kurde est contrôlée par le PYD, et par extension, par le PKK, ce qui laisse les guérilléros kurdes aux portes de la Turquie. La seconde raison du retrait est l’utilisation de ces troupes par le gouvernement pour combattre sur d’autres fronts ou dans des grandes villes comme Alep. Certaines sources ont affirmé qu’il y avait un accord entre le régime et le PYD qui expliquerait cela, mais en parlant avec le président du PYD, Salih Muslim, il m’a affirmé catégoriquement que le PYD soutenait la rébellion et qu’en aucun cas il a existé un accord avec al-Assad. Le peuple kurde de Syrie parie pour une troisième voie : ni avec le régime, ni avec l’opposition. Ils ont opté pour l’autogestion et l’autodéfense

Qu’avez-vous trouvé à Afrin ?

S’il restait encore un doute sur le fait que les Kurdes étaient en faveur du régime baasiste, dans tous les villages de la région et dans chaque place où il y avait auparavant des portraits ou des statues de la famille al-Assad, ceux-ci ont été totalement retirés et remplacés par des photographies des martyres du PKK ou des Unités de Protection Kurdes (YPG). La symbologie gouvernementale a été totalement éradiqué

Que fait Damas pour torpiller cette rébellion silencieuse ?

Dans ce conflit, les Kurdes se sont affrontés à la fois avec les rebelles et avec le régime. Actuellement, quelques factions de l’ASL, nous pourrions dire, moins radicales ou plus laïques, se sont unies au PYD parce qu’elles voient qu’elles ont en face d’elles des groupes comme Al-Nusra ou l’État Islamique de l’Irak et du Levant, qui sont des groupes liés à Al-Qaïda, dont l’objectif est de transformer la Syrie en un État islamique et d’appliquer la charia. Les Kurdes de Syrie sont entre deux eaux, d’un côté, ils combattent le régime et, de l’autre, ils combattent les groupes islamiques radicaux.

Et comment cela est-il vu par les pays de l’OTAN ?

Ils ne sont pas intervenus directement dans le conflit syrien. Des pays comme les États-Unis ont très présents à l’esprit les expériences de l’Afghanistan et de l’Irak, mais ce conflit intéresse toutes les puissances extérieures impliquées, malheureusement pour la population civile, ce conflit dure et s’éternise car les différents ennemis sont en train de s’entretuer comme s’ils étaient dans une cour fermée. En Israël, ça les intéresse parce qu’il y a le Hezbollah et l’Iran et des chiites se font tuer par des sunnites ; Al-Qaïda se fait tuer par le Hezbollah ; la Turquie, alliée avec les djihadistes, tue le PKK et les YPG. C’est une guerre où chacune des parties a une représentation à l’OTAN et au Conseil de Sécurité de l’ONU, nous pourrions dire qu’avec cet enkystement, les pays atlantistes ont tout à gagner.

Les YPG reçoivent-elles un soutien des milices kurdes de Turquie ?

Les YPG sont une force où il faut remarquer la présence de femmes, un fait que dans le documentaire nous traitons comme une donnée très représentative de cette milice. Sa principale fonction est l’autoprotection. Elles n’ont pas mené des offensives pour contrôler des territoires comme l’ont fait des fractions de l’ASL. Les YPG sont réparties dans les zones kurdes et se dédient à des tâches d’autodéfense. Dans ces régions septentrionales, il n’y a pas seulement des Kurdes, il y a aussi des populations arabes, syriaques, arméniennes et ces minorités, en se voyant menacées par des groupes djihadistes, se sont unies aux YPG. De sorte que cette milice à majorité kurde est aussi intégrée par ces minorités.

Quelle est la situation au “petit Kurdistan d’Alep” – les quartiers à majorité kurde d’Achrafieh et de Cheikh Maqsoud d’Alep -, des quartiers qui jouxtent autant des zones contrôlées par les rebelles que des districts loyaux au président al-Assad ?

C’est peut-être l’endroit qui a subi le plus le fait d’être entre le régime syrien et l’opposition armée. Ces deux quartiers se trouvent situés sur une colline au nord de la ville. Dans un lieu stratégique avec des vues sur toute la ville. La grande majorité de la population sont des familles qui au cours des années 1980 et 90 sont parties principalement de la province d’Afrin, de la campagne à la ville. Dans le “petit Kurdistan d’Alep” – une zone autogérée, avec sa propre police, son système d’éducation, de ramassage des ordures, de fabrication du pain – encore maintenant, les YPG mènent des combats armés contre l’armée syrienne et l’ASL pour défendre ses quartiers. Dans les zones kurdes, des structures d’État avec un certain niveau d’auto-gouvernement ont commencé à être crées.

A quoi est dû ce manque d’information au sujet de ce soulèvement populaire ?

Les informations sur le conflit syrien sortent toujours, en plus des attaques chimiques, quand il y a de violents combats entre l’opposition et le régime, mais à cette troisième voie, à cette minorité qui est en train de lutter pour ses droits et pour sa reconnaissance comme peuple que sont les kurdes, très peu de place est consacré, c’est pourquoi aussi nous avons intitulé le documentaire comme une rébellion silencieuse.

Quel avenir pour le Kurdistan Occidental ?

Je suis optimiste. Entre le fait que l’opposition syrienne est à Istanbul, que l’ASL est fractionnée et qu’une grande part du territoire est contrôlée par les djihadistes, les Kurdes sont très bien organisés. Les zones kurdes souffrent de tous les problèmes inhérents à une guerre, manque de nourritures, de médicaments, etc. C’est difficile de prévoir ce qui arrivera ; s’ils pourront avoir une autonomie, s’ils continueront comme jusqu’à maintenant. Le plus préoccupant est une hypothétique désunion kurde favorisée par le ‟partitisme” des différentes formations kurdes. Maintenant, ils ont un ennemi commun comme Al-Qaïda, et, devant la menace extérieure, ces différences idéologiques et d’agenda ont été mises au second plan.
Depuis l’arrivée du parti Baas au pouvoir, plus de 300.000 Kurdes n’ont plus la reconnaissance de la citoyenneté en Syrie, leur langue n’était pas autorisée. Mais il est vrai qu’à l’époque du gouvernement de Hafez al-Assad, quand le PKK avait ses bases en Syrie comme au Liban, les relations entre la population kurde et le gouvernement syrien s’étaient améliorées. Après l’arrestation du chef du PKK, Abdullah Öcalan au Kenya et la mort d’Assad père dans la période 1999-2000, la Syrie s’est rapproché de la Turquie.
La Turquie a accepté ce rapprochement et une amélioration des relations commerciales en échange et à condition que le gouvernement syrien agisse avec une main de fer contre le PKK. C’est depuis ce moment-là que le gouvernement syrien a davantage réprimé la population kurde, avec des centaines de prisonniers politiques, des exécutions, des morts, etc. Bien qu’al-Assad lance maintenant de petites invitations aux Kurdes parce qu’ils luttent contre les djihadistes et qu’il déclare que si le gouvernement perdure, ils auront plus de reconnaissance et de droits, le peuple kurde ne lui fait pas confiance.

Pensez-vous que le Kurdistan Occidental puisse devenir un État de facto dans le genre du Haut-Karabakh ou de la Transnistrie ?

Il est très difficile de dire ce qui va se passer et c’est une question qui ne dépend pas du peuple kurde. Si le conflit s’éternise, il faudra voir quel rôle jouera la Turquie, si elle laissera se constituer un État indépendant de facto ou un territoire kurde en Syrie gouverné par le PYD avec une autonomie dans le genre du Kurdistan Régional Irakien, qui est une autonomie qui agit pratiquement comme un pays. Il a beaucoup pouvoir de décision.

Où en est le processus de paix entre le gouvernement turc d’Erdoğan et le PKK ? Quel est l’impact de la guerre en Syrie et du rôle du PYD, un allié très proche du PKK, dans ces négociations ?

Le processus de paix est en danger. En mars dernier, coïncidant avec le tournage, le PKK a annoncé le retrait de ses guérilléros du territoire turc. La balle était alors dans le camp du gouvernement d’Ankara. Récemment, le gouvernement turc a lancé ce qu’ils appellent le « paquet de mesures de démocratisation », mais selon le Parti de la Paix et la Démocratie (BDP), le principal parti kurde en Turquie, ces mesures ne répondent pas du tout aux attentes qu’exige le peuple kurde. Non seulement le BDP l’a dit mais aussi le conseil exécutif du PKK et le KCK. Öcalan ne s’est pas encore prononcé et ses paroles marqueront le cours du processus de paix.

Avec le retrait du PKK des territoires turcs, la guérilla kurde est-elle allée au Kurdistan de Syrie ?

Depuis le retrait, le PKK est revenu en grande partie dans les montagnes de Qandil où il a ses bases. S’il est bien vrai qu’il n’il y a pas eu un transfert de troupes, beaucoup de combattants du PKK ont voyagé au Kurdistan de Syrie, autant pour retrouver leurs familles que pour rejoindre les YPG. D’autres cadres expérimentés en provenance de Qandil se sont également rendus au Kurdistan Occidental pour construire et apporter leur expérience militaire. Bon nombre de responsables et de commandants des YPG sont des personnes venues de Qandil.

Qu’envisagez-vous de faire une fois le documentaire terminé ?

Le premier objectif, pourvu qu’il soit atteint, c’est de pouvoir réussir le financement participatif pour couvrir les dépenses de postproduction et récompenser toutes les personnes qui nous ont fait confiance. Nous voulons que le documentaire ait une répercussion et qu’il fasse connaitre le Kurdistan syrien. Nous allons essayer de lui donner une diffusion par des télévisions, pas seulement d’ici mais partout dans le monde. Á long terme, nous voulons qu’il ait une licence Creative Commons et qu’il puisse être vu partout. Dans le cas des Pays Catalans, nous avons l’intention d’aller dans différents lieux et collectifs et faire des exposés pour expliquer cette histoire.

Retirez-vous un certain parallélisme de la rébellion silencieuse avec les Pays Catalans ?

Oui, il y a certains parallèles, comme par exemple que les gens étudiaient la langue kurde en secret ou l’existence de prisonniers politiques. Maintenant, avec le retrait du régime, il y a une effervescence de pratiquer la culture kurde, de s’exprimer librement dans les écoles, dans l’ostentation de leurs symboles. Des prémisses très comparables avec celles d’ici dans les dernières années du franquisme. Un moment historique pour le peuple kurde de Syrie.

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[*] Note de la traduction : le 28 octobre, plus 6000 euros sur 8000 avaient été réunis.

Traduction du catalan : xyz

Original : ici


La production du documentaire : http://nezvanova.wordpress.com/2013...

Informations (catalan, espagnol et anglais) sur le projet : http://www.verkami.com/locale/es/pr...

Un extrait du film en guise de présentation : http://vimeo.com/75469527


Document

The Silent Revolution / La Révolution Silencieuse

Présentation

Le documentaire The Silent Revolution (La Révolution Silencieuse) explique la révolution que mènent les presque 3 millions de Kurdes vivant en Syrie. Avec le déclenchement de la guerre civile – dans le cadre de ce qui a été appelé le « Printemps Arabe » – les Kurdes de Syrie ont profité de ce contexte pour engager le combat pour leur reconnaissance politique et culturelle, et ainsi en finir avec la répression qu’ils vivent depuis presque 50 ans.
Aujourd’hui, l’actualité sur ce processus historique que vivent les Kurdes subit une grande marginalisation informative car les affrontements armés entre le régime de Bachar al-Assad et les différents groupes de l’opposition arabe monopolisent la couverture médiatique. C’est pourquoi nous croyons nécessaire de faire connaître l’autre Syrie, celle qui prône une troisième voie pour résoudre le conflit.

Notre objectif est de donner à connaître une situation politique d’importance vitale, très similaire à celle vécue chez nous à la fin de la dictature franquiste et qui comporte des parallèles avec la situation que nous connaissons aujourd’hui. C’est pourquoi nous avons été en Syrie pour enregistrer un film documentaire d’environ 60 minutes qui recueille cette réalité venue de la base et qui se focalise sur six domaines : la politique, l’éducation en langue kurde, l’implication des femmes dans le conflit, la milice kurde, les médias et la culture.

Synopsis

Á Afrin, une zone rurale du nord de la province d’Alep, les Kurdes se préparent à célébrer le premier Newroz – l’arrivée du printemps qui, dans la culture kurde, équivaut à notre Nouvel An – sans la présence du régime de Bachar al-Assad. Mais, cette année, cette fête remplie de charge identitaire, a été vécue dans un contexte particulier : le pays est en guerre depuis deux ans et, en outre, la minorité kurde de Syrie, qui reste à égale distance des conflits entre le gouvernement et les rebelles – ont profité de cette instabilité pour prendre le pouvoir sur leur territoire et affirmer leur identité, réprimée depuis près de cinquante ans.
Dans cette ville, nous allons connaître les vies de Ali Ali, un pharmacien à la retraite de 70 ans, qui nous explique pourquoi il s’est proposé pour enseigner la langue kurde, dont l’enseignement a été interdit jusque-là. Cudi Efrin, un jeune journaliste, raconte comment il a lancé la nouvelle télévision kurde. La jeune Gulizar Hesen, âgé de trente ans, nous montre comment est sa nouvelle vie de milicienne de la guérilla. La petite Serin Bako et son groupe de musique profitent des festivités de Newroz pour chanter en public des chansons traditionnelles kurdes. Enfin, Ebu Seydo, représentant du Mouvement Démocratique du Kurdistan Occidental (TEV-DEM), analyse la façon dont ils créent de nouvelles structures politiques qui doivent coordonner la gestion de ces territoires. Un regard direct et pluriel sur la révolution silencieuse des Kurdes de Syrie.

Le conflit de la Syrie et les Kurdes

La violation des droits de près de 3 millions de Kurdes de Syrie – qui représentent 10% de la population du pays – a été une constante depuis que le Parti Baas (Parti de la renaissance arabe socialiste) est arrivé au pouvoir en 1963. Déjà soumis pendant près de cinquante années de dictature, la répression du régime syrien contre le peuple kurde a augmenté avec l’arrivée de Bachar al-Assad au pouvoir en 2000, qui a provoqué l’emprisonnement de milliers de dissidents politiques et de sanglants épisodes comme la mort de trente manifestants en 2004 à Qamishlo. Le maintien d’un état d’urgence depuis 41 ans multiplie, aujourd’hui encore, le nombre de prisonniers politiques. A tout cela, il faut ajoute le refus de l’Etat syrien de rendre la citoyenneté à 360.000 Kurdes que le parti Baas n’avait pas reconnue.

Avec le déclenchement de la guerre civile en Syrie en mars 2011, les Kurdes se sont trouvés face à un dilemme : soit, rejoindre une Armée Syrienne Libre fortement appuyée par la Turquie – un pays qui est en conflit avec le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan depuis 1984 – soit, rester fidèles au gouvernement de Damas avec ses antécédents répressifs. Finalement, les Kurdes syriens ont décidé de déclarer une autonomie « de facto » et de gérer leur propre révolution.

Dès le début, les Kurdes de Syrie ont opté pour une révolution pacifique qui a évité des affrontements avec l’armée du régime et l’Armée Syrienne Libre. Ils refusent d’être plongés dans la guerre sectaire dans laquelle s’est transformé le conflit syrien et ne veulent pas que leurs villes offrent des scènes de destruction et de désolation comme à Homs et à Alep. Cette position répond à la méfiance des Kurdes envers les gouvernements qui les environnent à la suite de la manière dont ils ont été historiquement utilisés pour la réalisation de causes nationales en Turquie et en Iran.

En juillet 2012, et après d’importants désaccords, Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien, a obtenu que les deux principales factions kurdes de Syrie, le Conseil national kurde (KNC) – composé principalement de partis proches de Barzani et Jalal Talabani – et le PYD concluent un accord historique et créent le Conseil suprême kurde. Cette espèce de gouvernement d’union nationale administre l’autonomie autoproclamée du Kurdistan syrien et poursuit une lutte active pour la reconnaissance nationale du peuple kurde et la garantie de leurs droits à l’intérieur d’une future constitution syrienne. En outre, cette nouvelle structure cherche à exercer un contrepoids à un Conseil national syrien marqué par un puissant agenda arabe et islamique.

L’enseignement de la langue kurde dans les écoles et la signalisation des rues et des routes dans la langue maternelle ont été parmi les premières mesures prises par les Kurdes après près de cinquante ans de dictature. La récupération de leurs expressions culturelles marque cette révolution historique et silencieuse menée par les Kurdes de Syrie.

Actuellement, en plus de combattre le régime syrien, les Kurdes de Syrie s’affrontent à des groupes islamistes radicaux ayant des liens avec Al-Qaïda. La région d’Al-Hasaka est le théâtre de violents combats entre les Unités de protection kurdes (YPG) et les groupes du Jabhat al-Nosra et de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Des dizaines de Kurdes donnent leur vie pour empêcher que la Charia, la loi islamique, soit imposée sur leurs territoires.

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Traduction : OCLibertaire



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Kurdes : « Le plus grand peuple au monde sans État »

La question kurde et l’anarchisme


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