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Rébellion en Turquie

« Créer et multiplier les espaces d’opposition et de solidarité »

Une déclaration dans le mouvement

lundi 10 juin 2013, par WXYZ

Une déclaration produite par des participants au mouvement et aux luttes sociales en cours en Turquie.

Nos Communs - Qui, pourquoi ?

Ce que nous voyons

Les nuages rassemblement le Nord et le Sud.
Les espaces publics, les coins des rues, les quartiers pauvres crient à haute voix pour une véritable démocratie. De Tahrir à Sintagma, les foules nous invitent tous à voir : à voir les inégalités d’un système en crise totale, des sales jeux des technocrates et des parlementaires, de l’insécurité des dictateurs et de faux démocrates.
Ils nous veulent sans alternative - tout ce que nous pouvons faire est de jouer selon les règles. Travailler plus. Faire avec moins. Et se contenter de ce qui reste. La conséquence de ces 30 années de mensonges c’est encore plus d’inégalités et plus de servitude.
C’est contre ce mensonge que le présent se révolte. C’est là que nous commençons notre lutte.

Le système capitaliste ne peut plus cacher les conséquences de la crise dans laquelle il s’étrangle et se paralyse. La rapide destruction de l’environnement et la crise économique mondiale signifient la même chose pour tous les pauvres et les opprimés partout dans le monde : un désastre. Année après année, les taux de chômage augmentent contre toute manipulation statistique, certains sont marginalisés en étant déclarés ‟inemployables”, tandis que la grande majorité de ceux qui sont en mesure de trouver un emploi sont condamnés au travail précaire.
Les jeunes et les femmes sont, plus que tout autre, les premiers à vivre dans la pauvreté, même s’ils travaillent dur. Les droits sociaux élémentaires tels que l’éducation, l’accès à la santé et le logement sont attaqués un par un : nous pouvons en profiter aussi longtemps que nous pouvons les payer. Les conséquences de l’inégalité économique mondiale forcent des millions de personnes à migrer, soit directement – par la faim et la déterritorialisation –, soit indirectement, par les conflits et les guerres. Ceux qui font la queue aux portes blindées du monde civilisé, les victimes de discrimination et de racisme permanents, ne peuvent exister que comme force de travail bon marché facilement utilisable, et être entraîner dans des conditions de vie encore plus misérables que les plus pauvres de leur nouvelle patrie.
Et en réponse à cette crise globale, les pouvoirs actuels demandent encore plus. Les entreprises et les gouvernements ont transformé la crise en une opportunité et attaquent tout ce qui a été durement gagné par des centaines d’années de luttes. Ainsi, le capital cherche à mettre la main sur les espaces urbains et sur notre vie quotidienne que nous produisons tous en commun ; sur les zones rurales à qui nous devons notre existence, sur leur approvisionnement en eau, et même sur les semences qui les font vivre ; sur les droits que nous avons arrachés par des décennies de luttes sociales ; sur les idées et les biens que nous produisons en commun, et même sur nos gènes.

L’époque actuelle ne peut signifier que catastrophe pour nous. Moins de travail, plus d’heures de travail ; institutions familiales sacralisées et espaces domestiques étouffants ; appels à la guerre partout et déclarations sans vergogne parlant de la démocratie ; cours d’eau préemptés, projets sans fins pour des centrales électriques, transformations urbaines aliénantes, quartiers entiers évacués de force ; services d’éducation et de santé marchandisés, établissements scolaires formant la prochaine génération de la force de travail précaire ; établissements d’enseignement supérieur où les forces capitalistes et les jeux de pouvoir s’affichent ouvertement ; lieux publics surveillés par des centaines de caméras et de dispositifs de sécurité, villes déconnectées et quartiers sans âme. En deux mots : la perte de ce qui est commun. La dépossession, l’insécurité, la perte d’intégrité. Et cette attaque a été en constante augmentation, depuis le coup d’Etat du 12 septembre 1980 jusqu’aux tyrans nationaux de l’époque actuelle. Voici le bienheureux Neverland [Pays imaginaire] qui animent les rêves des puissances mondiales.

Ce que nous entendons

Non pas que nous ayons manqué de contester cette attaque globale, c’est clair. Il a eu hier des oppositions comme il y en a aujourd’hui, et de nouvelles résistances atteignent nos oreilles depuis les quatre coins du pays, même si elles ne s’expriment pas au travers des médias consacrés. Discrètement, silencieusement, les contestations sont en train de fermenter et de lever. Des airs irréguliers et brisés sont sifflés. Mais nous n’avons pas encore franchi le mur.

Maintenant, nous le savons bien : malgré tous les efforts motivés par le cœur, les luttes sur une question, basée sur une localité ne peuvent garantir la continuité. Les foules qui passent à l’action, avec certaines revendications dans une certaine région, face à l’énorme pouvoir dressé en face d’elles, doivent battre en retraite au bout d’un certain temps. L’expérience de ceux qui ont réussi ne peut pas être transféré au niveau suivant ou ailleurs. Avec les attaques globales du capital, nous sommes rappelés à notre impuissance permanente. L’histoire finale du monde néo-libéral signifie pour nous de le démonter et de le désintégrer.

Pour nous, la nécessité urgente de l’heure est de créer et de multiplier les espaces d’opposition et de solidarité pour rompre avec cette impuissance et cette fragmentation. Pour rendre possible une série d’articulations sur plusieurs niveaux, en allant des nécessités pratiques de la vie quotidienne à des analyses politiques plus abstraites. Nous savons que nous devrons être capables de briser les vagues qui nous attaquent, de dissiper les effets de désintégration provoqués sur nous par le néo-libéralisme, dans la mesure où nous serons capables de créer et de multiplier les espaces communs.

Là où nous commençons

Nous ne cherchons pas un nouveau toit – nous sommes à la recherche d’un terrain d’entente. Et nous n’avons pas l’intention de former une revendication unitaire, et donc limitée, ou un discours pour tenir ensemble le réseau que nous formons, et nous ne mettons pas en avant non plus ce qui a été tenté un nombre incalculable de fois sous l’étiquette de ‟nouveauté, totale nouveauté”.

Ce que nous devons faire est de recueillir et exposer les exigences, le fonctionnement, les méthodes et les moyens d’une lutte continue et durable venant d’en bas – pour décrire un espace commun sur lequel nous pouvons entamer la construction de la solidarité. La solidarité d’aujourd’hui et de demain.

En février 2013, nous avons commencé à nous rencontrer – quartiers menacés d’expulsion, mouvements urbains, écologistes, groupes féministes et transgenres, anticapitalistes, réseaux de solidarité des migrants – et avons proposé de créer un terrain d’action commun. Les mécanismes du pouvoir et de l’oppression qui nous entourent sont identiques, notre lutte doit l’être aussi. Le voyage qui a commencé à Gezi a nourri notre force et notre courage avec ténacité, créativité, détermination et confiance en soi. En un clin d’œil, la résistance s’est épanouie du parc Gezi à la place Taksim, de la place Taksim à Istanbul puis d’Istanbul au reste du pays. La lutte pour le parc Gezi est devenue le lieu où exprimer toute notre rage contre tout ce qui nous empêche de décider de notre propre façon de vivre la ville.
Après cette démonstration de rage et de solidarité, rien ne sera plus comme avant. Aucun d’entre nous ne sera le même. Parce que maintenant, nous avons vu quelque chose sur nous-mêmes que nous n’avions jamais vu auparavant. Nous ne l’avons pas seulement vu : nous l’avons fait tous ensemble. Dans les villes comme dans les campagnes, dans les quartiers et sur les campus, avec les citoyens et les non-citoyens, nous proposons de tisser ensemble une résistance des hommes et des femmes qui s’opposent au capitalisme, à la destruction écologique, au patriarcat, à l’hétérosexisme.

Nous avons commencé là où nous sommes, mais nous n’allons pas nous arrêter là. Nous avançons avec une patiente hâte. Ce n’est que le début, la lutte continue.

En commençant avec nos communs, nous reprenons ce qui nous appartient !

Le 8 juin 2013

Source : ici

Traduction : XYZ pour OCLibertaire


Samedi 8 juin
Grosse journée de manifestations dans toutes les villes de Turquie, qui se sont terminées tard dans la nuit par des rassemblements généralement festifs, sauf à Ankara. Partout, les manifestations ont été plus massives que dans la semaine, démontrant que le mouvement de contestation était encore en plein expansion.

Ankara
Une semaine après le début des manifestations initiées à Istanbul et qui se sont rapidement étendues à toute la Turquie, la répression policière s’est surtout fait sentir dans la capitale, Ankara, qui, dans la journée de samedi 8 juin, a été le théâtre d’affrontements entre la police et les manifestants, les pires de ces trois derniers jours.
Des dizaines de manifestants ont été blessés cette nuit lorsque la police les a chargés avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau contre les différentes manifestations réunissant des milliers de personnes qui voulaient accéder à la place centrale Kızılay pour l’occuper nuit et jour, lieu de rassemblement traditionnel des manifestations contre le gouvernement Erdoğan
. Les affrontements ont commencé en fin d’après-midi. Au bout de plusieurs heures, vers 2h30 du matin, les policiers se sont retirés et les manifestants ont pu prendre possession de la grande place centrale, montant des tentes et rajoutant des barricades dans les rues adjacentes. Une victoire de la détermination et du caractère massif des protestations. Voir récit dans l’article de Libération, plus bas.
Dans la soirée, plus de 10 000 manifestants qui voulaient se rendre au Parlement, se sont violemment heuré aux forces de l’ordre.
Après Taksim, une nouvelle « place libérée » hautement symbolique ?
Pour beaucoup, Ankara n’est pas Istanbul et il est peu probable que le pouvoir tolère longtemps un tel défi à son autorité – et autoritarisme – et laisse s’installer un tel désordre au cœur de la capitale politique du pays, là où se trouve le siège du gouvernement et toutes les institutions du pouvoir politique. Dans l’après-midi du dimanche, les forces de l’ordre semblaient converger vers la place Kızılay occupée tandis qu’un hélicoptère survolait le centre de la ville.

Istanbul
Samedi 8 juin, des dizaines de milliers, peut-être des cent aines de milliers, de manifestants ont inondé les rues d’Istanbul.
Les supporters des trois équipes de football de la ville (Beşiktaş Fenerbahçe et Galatasaray), qui se battent au coude à coude depuis le début, en particulier dans les affrontements avec la police, ont organisé une manifestation commune. Des milliers de jeunes se sont rassemblés et sont partis en cortège jusqu’à la fameuse place Taksim.

Ils étaient accompagnés par des anarchistes, des féministes, des militants de groupes de gauche et surtout d’anonymes, venus pour la première fois dans une manifestation de rue qui a été une démonstration de force du mouvement. Dans la soirée, la place Taksim était trop petite pour contenir tout le monde. D’après tous les témoins, la place Taksim a connu sa plus forte affluence depuis le début du mouvement. Pendant ce temps, plusieurs manifestations étaient organisées dans différents quartiers, dans la journée, dans la soirée, de cette gigantesque métropole de 15 ou 17 millions d’habitants. Une manifestation de femmes a également eu lieu au départ de Galatasaray en direction de Taksim via l’avenue de l’Istiklal : « Nous voulons une vie sans violence, sans Tayyip », « Gouvernement homophobe, tu vas être anéanti », « Le budget pour le logement, pas pour les centres commerciaux », « Nous voulons les nuits, les rues et les places ».

Réponse du pouvoir
L’AKP a commencé à reprendre l’initiative. A son retour d’un voyage de quatre jours au Maghreb ; le 7 juin, 3à 4 mille membres du Parti de la justice et du développement (AKP) sont venus accueillir Erdoğan en héros en hurlaient : « Nous sommes tes soldats ! », « Laisse-nous y aller, on va les écraser ! ». Mais, s’ils sont rentrés chez eux comme leur chef le leur demandait, cette foule montre la capacité de rassemblement de la base militante d’Erdoğan qui a menacé à plusieurs reprises d’envoyer ses partisans dans la rue pour chasser les « vandales » et reprendre politiquement la situation en main.

A Adana d’abord ce samedi où des militants de ce parti se sont rassemblés et ont attaqué, avec l’aide de policiers, un groupe de 500 manifestants dans le quartier de Akkapı aux cris de « Nous sommes les soldats de l’AKP », réplique au « Nous sommes les soldats d’Atatürk » des kémalistes. Des habitants de divers quartiers de la ville ont alors convergé vers Akkapı pour soutenir ceux qui ont été attaqués. Dans l’après-midi du dimanche, près de 10 000 manifestants marchaient en direction du siège de l’AKP, protégé par un important dispositif policier.
Les choses devraient commencer à se préciser dans les prochains jours. Erdoğan ne cesse de proférer des menaces contre les « voyous » et des « terroristes » qui le défient. L’AKP a fait savoir ce dimanche qu’elle a prévu d’organiser deux réunions publiques de masse samedi prochain (le 15 juin) à Ankara et le lendemain à Istanbul, officiellement pour lancer sa campagne pour les élections municipales de début 2014, que le pouvoir a exclu d’anticiper.
Pendant que les autorités municipales d’Istanbul (AKP) font mine de jouer la concertation (sans pour autant renoncer au projet initial), le gouvernement de la Turquie semble jouer à la fois le pourrissement (à Taksim) et prépare la contre-offensive.

La confrontation entre le pouvoir et les manifestants, avec à la fois l’usage de la force et une contre-mobilisation politique de la base électorale de l’AKP, base populaire et traditionaliste, va donner une perspective immédiate à un mouvement qui risquait, tôt ou tard, de s’essouffler, de faire du surplace et de tournant en rond, paralysé par son hétérogénéité.
De son côté, le pouvoir d’Erdoğan et de l’AKP, qui peut compter sur une légitimité électorale (près de 50% des voix aux dernières élections) et tout un réseau de puissants appuis dans tout le pays, notamment l’ensemble des médias de masse que sont les chaînes de TV, nationales et locales, regardes par la grande majorité de la population. Mais, en reprenant l’initiative politique d’organiser des contre-manifestations, le pouvoir montre qu’il n’a pas entièrement confiance dans la seule capacité répressive des forces de l’ordre pour en finir avec le soulèvement et qu’il craint une érosion de sa base qui, ici ou là, a montré de la sympathie pour le mouvement en cours, une petite partie s’étant même mise en mouvement.
Ainsi, à Istanbul, dès les premiers jours et à plusieurs reprises, le pont sur le Bosphore a été fermé pour empêcher des milliers de manifestants de la partie asiatique de se joindre au mouvement. Ceux qui traversaient par les bateau-bus ont été bloqués par les forces de l’ordre. C’est dans la rive orientale de la ville que l’AKP recueille le plus de suffrage.
Les affrontements se sont concentrés autour de la place Taksim, et les quartiers Beşiktaş et Dolmabahçe (siège des bureaux du Premier ministre), sur la rive européenne, des rassemblements ont été organisés, dès le 2 juin, dans des quartiers périphériques (Sultangazi l’ouest, Sarigazi à l’est…) ou simplement sur le côté asiatique de la métropole (Kadiköy). Des manifestations ont éclaté dans les arrondissements de Ümraniye (où un manifestant a été tué) et celui de Pendik. Dans le district d’Ümraniye, où l’AKP bénéficie d’une base électorale importante, dans la semaine, près de 10 000 manifestants se sont rassemblés, ont dressé des barricades et n’ont pas hésité à s’installer sur une autoroute pour bloquer le trafic.

Si effectivement, le mouvement en cours est majoritairement l’expression, disparate, des classes moyennes urbaines (80% de la population turque vit aujourd’hui en ville) et de nombreuses “minorités”, il peut entrainer avec lui des franges significatives de l’électorat populaire-conservateur, à condition de ne pas se polariser et s’enfermer totalement dans l’occupation des places centrales et d’avancer des contenus liés aux politiques de privatisations de services sociaux ou de restructuration urbaine profitant essentiellement aux couches les aisées. Car l’AKP peut aussi compter avec le soutien d’une très grande partie du mouvement syndical (du privé et des fonctionnaires) et des associations professionnelles de toutes sortes, pour qui, ce qui compte le plus, est le retour à la paix sociale.
Le mouvement en cours sera-t-il l’étincelle qui allumera le feu des révoltes sociales, dans les entreprises comme sur le territoire, sur une “ligne de classe” reliant les résistances à l’exploitation capitaliste et un mouvement d’insubordination orienté vers l’appropriation sociale ?
Dans l’immédiat, entre la répression à outrance et le pourrissement, le gouvernement semble avoir choisi une troisième solution : la contre-mobilisation dans la rue, une reprise en main autant politique que policière. C’est un pari risqué.


Ankara, samedi 8 juin
Article de libération.fr du 9 juin 2013

Turquie : « Partout c’est Taksim, partout c’est la résistance »

Reportage

Plusieurs milliers de protestataires ont réussi à passer la nuit dans le centre de la capitale Ankara, défiant la police.
Par MARC SEMO envoyé spécial à Ankara (Turquie)
Un simple parasol les a abrités des pluies de la nuit. Leur tente avait été confisquée par la police il y a une semaine, dès les première tentatives durement réprimées d’installer un campement dans le Kugulu park (parc aux cygnes) au centre d’Ankara, en Turquie.
« Nous venions tous les soirs, les flics nous chassaient vers minuit avec les gaz et les matraques. Ceux qui n’étaient pas en garde à vue revenaient le lendemain », raconte Baris, étudiant en linguistique qui avec deux copines de fac Sevil et Sena a enfin réussi comme des milliers d’autres protestataires à rester tout la nuit sur place. « La police est beaucoup plus dure à Ankara qu’à Istanbul parce que c’est le cœur du pouvoir », explique l’étudiant. Maintenant, c’est fait : un second Taksim s’est installé à quelques centaines de mètres de la « grande assemblée nationale » au cœur même d’une capitale créée de toute pièce par Mustapha Kemal pour symboliser la rupture entre le vieux monde ottoman et la nouvelle République laïque inspirée du modèle jacobin.

Violents affrontements dans la nuit

Avenues tirées au cordeau, bâtiments bauhaus édifiées par des architectes allemands et autrichiens ayant fuit le nazisme, casernes encerclant les sièges des institutions républicaines et gigantesques statues de style réaliste-socialiste. « Partout c’est Taksim, partout c’est la résistance », clame une banderole entre deux géants de pierre sombres, un travailleur et un soldat, monument à la gloire de la fierté turque qui se dresse à Güven Park (le parc de la confiance), à un kilomètre de l’autre, le second lieu de la contestation, celui-là privilégié par l’extrême-gauche. Ce carrefour est tout proche des bureaux du premier ministre. De violents affrontements se sont déroulés toute la nuit de samedi à dimanche sans que les manifestants ne réussissent à occuper les lieux.
A Kugulu park, tout a basculé dans la nuit de samedi à dimanche. Le samedi matin encore, une tentative de s’y incruster des artistes qui défilaient contre la reprise en main des théâtres et opéra publics, avait été dispersée par la force. Mais dès 18 heures en cette journée de week-end, des milliers de jeunes avaient commencé à marcher vers les deux parcs. Ils marchaient sur les trottoirs et n’osaient pas encore descendre sur le grand boulevard Ataturk, qui traverse toute la ville du nord au sud, où ne passaient plus que de rares voitures. Puis la foule a commencé à gonfler.
Des lycéennes brandissent une pancarte manuscrite clamant « Erdogan, même Mevlana ne voudrait pas de toi » en référence à une célèbre phrase d’al Rumi, le grand saint soufi disant « Viens à moi qui que tu sois, chrétien même si tu es apostat ». Elles sont là dans la masse avec l’accord de leurs parents. « Ils sont fiers de nous et nous ont juste dit de faire attention aux gaz », explique Ece, 17 ans. La foule désormais occupe tout Tunali, l’artère commerçante chic parallèle au boulevard. « La classe moyenne est enfin sortie de chez elle », s’enthousiasme Seref, ingénieur en informatique venu en voisin.

Le 8 couché, symbole de l’infini

L’autoritarisme du premier ministre Erdogan, ses tentatives de restreindre la vente d’alcool ou de limiter le recours à l’avortement exaspère cette fraction de la population qui vit totalement à l’européenne. « Ses rêves ne sont pas les nôtres et il veut nous les imposer », s’indigne Zeynep, économiste, qui est venu tous les jours protester même si elle n’ a jamais voulu tenter de passer la nuit dans le parc : « il faut laisser ça aux plus jeunes ».
Certains portent des tee-shirts avec le portrait d’Ataturk, 1881-1938, avec le 8 couché devenant ainsi symbole de l’infini et d’un message toujours vrai. « Le pire c’est qu’Erdogan a osé le traiter d’ivrogne et rien que pour cela aussi il devrait s’excuser », assure Özgur, chef de chantier, qui travaille à Adana au sud et a pris des jours de congé pour rentrer à Ankara et participer au mouvement. La capitale concentre bon nombre des élites kémalistes du pays mais l’afflux des immigrants de l’Anatolie profonde l’a transformé de fond en comble et elle est gérée depuis dix neufs ans par un maire islamiste Melih Gokcek, populiste encore plus autoritaire que le premier ministre, dont les tweets vilipendant les femmes avorteuses qui ont indigné une bonne partie du pays.
Partout aussi des écharpes blanches et noires aux couleurs du Besisktas, la plus ancienne des trois équipes de foot d’Istanbul, dont les supporters au travers de leur groupe le plus radical « Carsi » sont en pointe de la contestation. Ils sont venus samedi à plus d’une vingtaine de bus pour aider les manifestants d’Ankara. Ils sont quelques milliers en rangs serrés défilant dans Tunali et hurlant leur habituel slogan de guerre « flic enlève ton casque et ta matraque, montre si t’es un homme ».

Tentes et stands de distribution de nourriture

Là, à Ankara comme aussi à Istanbul, les « ultras » des autres clubs font bloc avec eux face à l’ennemi commun. « Nous n’avons pas de revendications précises communes, chacun a les siennes mais c’est cette diversité qui fait la force du mouvement et tous nous avons la même exigence : la liberté » explique un étudiant en maillot blanc et noir. La masse compacte de la manifestation comme la conscience de l’impossibilité de continuer à réprimer par la force des cortèges pacifiques a finalement amené les autorités d’Ankara à céder.
Kugulu park a commencé à son tour à devenir une zone libérée. Tentes et stands de distribution de nourriture avec les dons apportés par les citoyens soutenant le mouvement. Qui arrivent avec des œufs durs, qui avec des beurek faits à la maison. les commerçants donnent de l’eau et du lait. C’est comme à Taksim mais là au cœur de l’Anatolie, certains rituels restent bien vivaces. Un chêne du parc est recouvert de petits bouts de tissus et de papiers comme on accroche des vœux sur les arbres poussant sur les tombes des derviches les plus saints. « Si Erdogan démissionne enfin, je coupe la tresse que je laisse pousser depuis dix ans » écrit une jeune fille. Il y en a en français « liberté, égalité, fraternité » ou en italien « le soleil se lève à Istanbul et il ne se couchera pas à Venise ». Ils crient la colère : « Dix ans, ça suffit » ou simplement « résistance ». Et il y a aussi les mots de l’espoir « nous sommes la prochaine génération, nous sommes la Turquie du futur, nous voulons respirer librement ».



L’Association des médecins de Turquie a diffusé un nouveau bilan le 8 juin.
Elle rapporte qu’il y a eu des blessés dans 12 villes.

4.177 personnes au total soignées pour des blessures.
4 personnes sont mortes (parmi lesquelles se trouve Turan Akbas, âgé de de 13 ans)
43 personnes sont gravement blessés.
2 personnes à Ankara, 1 à Eskisehir, 3 en total se trouvent dans un état critique.
15 des blessés gravement atteint souffrent de traumatisme crânien.
10 personnes ont perdu un œil.


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