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Edito 174 Novembre 2007

samedi 10 novembre 2007, par Courant Alternatif


Images virtuelles et réalités temporelles

On avait déjà eu droit, dans les années 70 et 80, à la récupération par la pub, à des fins marchandes, de nombreux slogans ayant fleuri sur les murs en Mai 68 ; on a eu droit, pendant la dernière présidentielle, à la virulente charge idéologique d’un Sarkozy contre ce même Mai 68 (1) – ses éructations politiciennes visant, comme naguère la reprise déformée de thèmes “ vendeurs ”, à pérenniser le système en neutralisant sa contestation. Une autre manipulation des esprits s’opère concernant les fortes mobilisations de ces dernières décennies, la propagande du pouvoir passant à travers une déferlante d’informations aussi incontrôlables que contradictoires, via les médias.

Dans ce bouquet garni figure évidemment en bonne place tout un discours sur la fin de la lutte des classes dans les sociétés occidentales “ modernes ”, grâce à un apaisement des rapports sociaux produit par l’accession générale à la consommation. Plus de classe ouvrière, de pénibilité du travail… et donc, au nom de l’“ égalité ” (l’habituel argument des directions pour procéder à un nivellement par le bas), plus de ces régimes spéciaux de retraite (voir pp. 4-7) qui avaient mobilisé en 1995 les “ nantis ” de tels “ privilèges ”. Autant de contrevérités, mais qui reçoivent un soutien jusque dans… la haute couture : créateurs et créatrices de la mode et de décoration l’été dernier se sont inspirés du “ patrimoine industriel et populaire pour des créations épurées ” et, selon l’un d’eux, ont rendu “ un hommage chic et propre à un univers en voie de disparition en l’érigeant en style de vie pour urbains raffinés ” (sic !)… Dans le même temps, on enregistrait au Technocentre de Renault, à Guyancourt, le quatrième suicide en un an, et l’inspection du travail activée par la CGT ne pouvait que constater les pressions exercées par Renault sur le personnel, à l’usine de Cléon, pour qu’il renonce à tout arrêt maladie en dépit de son état de stress permanent.

La revendication portée par le mouvement des femmes dans les années 70 se voit de même rhabillée de curieuse façon. Un “ nouveau féminisme ” a paraît-il émergé en octobre au Women’s Forum de Deauville : des représentantes d’Etats, entreprises, banques et fondations y ont partagé dans un climat “ affectueux ” ( ?) leur conviction d’être plus dans l’air du temps que les hommes pour répondre aux besoins de la société – des études affirmant que les femmes préservent la vie et se projettent toujours dans le long terme, et que dans les entreprises elles sont moins sensibles à la corruption et plus performantes que ces hommes. D’autres études assurent que dans les grandes métropoles américaines les femmes touchent désormais, à compétence égale, des salaires plus élevés que les hommes (le New York Times, d’après le sociologue A. Beveridge) ; ou qu’on assiste en France à “ un incroyable rétrécissement de l’écart salarial dans la tranche d’âge 20-25 ans ” annonciateur d’une prochaine égalité entre les sexes (INSEE, Les Salariés en France, édition 2006). A quelques détails près : ici comme là, on a affaire à des diplômé-e-s à temps plein en poste dans les entreprises – rien à voir avec les abonné-e-s au temps partiel et à la précarité des emplois les moins qualifiés (80 % de femmes) ; quant aux retraites, elles demeurent en France deux fois plus élevées, en moyenne, pour les hommes que pour les femmes, ces dernières touchant 85 % des pensions proches du minimum vieillesse (300 euros). Mais le sexisme est en voie de régression, on vous dit, puisque, à présent, “ les garçons aiment aussi le rose ” : l’équipe de rugby du Stade français l’a adopté pour ses matches à domicile tandis que Nintendo et Sony sortaient des consoles de cette couleur à destination des deux sexes…

Quant aux luttes des immigré-e-s et de leur descendance, ont-elles encore lieu d’être, avec la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) qui vient d’ouvrir ses portes ? Ses initiateurs n’ont-ils pas voulu “ valoriser l’immigration en lui faisant sa place dans la mémoire nationale ” ? Mais on aura noté que l’inauguration a eu lieu dans une grande discrétion, le président de la République et son ministre Hortefeux étant occupés ailleurs ; et que la gauche boudait déjà le projet quand elle était au pouvoir. Né en 1989, il est resté en sommeil sous Mitterrand puis sous Jospin, le PS étant alors obsédé par les succès électoraux du FN ; c’est Chirac qui l’a réactivé, et a chargé J. Toubon, l’actuel président de la CNHI, de le concrétiser – en dissociant absolument l’immigration de la colonisation… Installé dans l’ancien musée des Colonies à la Porte-Dorée, la Cité de l’immigration démarre avec une drôle d’image : la quasi-totalité de son conseil scientifique a démissionné pour dénoncer la création du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale – qui, “ par son intitulé même, contredit les objectifs civiques que poursuit la Cité ” – et une politique gouvernementale (voir pp. 8-11) qui vient conforter les stéréotypes et préjugés existant en France sur l’immigration.

Les mobilisations écolos, enfin, ont trouvé un large écho auprès des candidat-e-s à la Présidence, depuis la charte de l’environnement incluse dans la Constitution française en 2005 sur l’idée de l’“ hélicologiste ” Hulot (financé par EDF, L’Oréal et Rhône-Poulenc) : cinq sur douze n’ont-ils pas signé son “ Pacte écologique ” ? Mais, sitôt débarrassés de l’encombrante concurrence hulotienne, les deux présidentiables ont expédié au second plan de leur campagne réchauffement climatique et développement durable. De plus, le “ Grenelle de l’environnement ” (voir pp. 19-21) organisé par le gouvernement a montré d’entrée que les ONG écologistes invitées n’accordaient elles-mêmes aucune priorité à la catastrophe nucléaire. Greenpeace, Les Amis de la Terre et autres WWF n’ont protesté ni contre le fait que le nucléaire était exclu des débats, ni contre l’annonce par Sarkozy de la poursuite de l’EPR, pourtant cheval de bataille du réseau Sortir du nucléaire. Nul doute, donc, que cette âpre négociation débouchera au moins sur le développement durable… du nucléaire !

CJ-Poitou (1) Un hors-série réalisé par l’OCL et l’OLS sur Mai 68 sortira au printemps 2008.

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