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[Argentine] « Desde abajo » : quand les chômeurs en lutte construisent un monde nouveau…

mercredi 28 juillet 2010, par Administrateur OCL Web


Mouvements de chômeurs, coupures de routes, manifestations, affrontements avec la police. Mais aussi expérience collective d’organisation, de vie, mise en place d’activités communes, sur des bases égalitaires (petite production autogérée, cantines populaires, ateliers d’éducation populaire, radio communautaire…). Lutte anticapitaliste mais aussi contre l’oppression de genre. Lutte au quotidien qui modifie ce même quotidien, qui créé de nouvelles formes de relations entre les membres ayant rejoints ces mouvements populaires… Mouvements de lutte, auto-organisés, qui modifient les conditions du possible, construisent de nouveaux horizons, permettent « d’imaginer construire des choses plus grandes [et] une vie différente » comme le dit une militante piquetera.

Les conséquences des politiques libérales menées en Argentine condamnent une partie de la population à une très grande précarité. Ici, la caméra va à la rencontre de ceux et celles qui dans ces quartiers dévastés tentent de rompre avec l’isolement induit par les politiques libérales et la société de consommation. Le film essaie de répondre à des questions de circonstance : Comment rompre avec les valeurs d’un système hégémonique et commencer à s’organiser sur d’autres bases ? Comment se construire un horizon, un futur quand tout est devenu sans espoir ? Ou plus globalement, comment construire quelque chose à partir de (presque) rien ?

"Desde Abajo" (depuis la base), documentaire de 45 minutes sur trois mouvement de chômeurs, membre de la FOB argentine (Fédération d’organisations de base), vient d’être terminé et est maintenant disponible. C’est le premier document sur ce sujet, d’autant plus intéressant qu’il s’attache à comprendre de l’intérieur, les raisons, les motifs, les dynamiques de construction de ces mouvements « desde abajo » et de l’éventail des sujets, des thèmes, qu’ils croisent et affrontent de manière transversale et concrète.

« On n’avait rien et on a réussi à construire des choses […] Quand on est pauvre, ce n’est pas facile de se projeter dans le futur. Le futur est quelque chose d’obscur. On pense que le mouvement [MTD] est aussi une autre possibilité parce que se réunir avec d’autres pour lutter fait qu’on peut commencer à imaginer construire des choses plus grandes. La lutte et le mouvement, c’est une manière de construire un horizon à nos vies. Et on peut commencer à penser ensemble le changement, sortir de chez soi, discuter avec d’autres personnes et commencer à imaginer une vie différente » (Natalia)

« On pense que l’éducation populaire est la construction collective du savoir. Car on considère que le savoir ne vient pas d’un prof ou d’un savant mais qu’il se construit ensemble. Il y a cette idée que tout le monde connaît quelque chose. Le savoir doit être quelque chose de dynamique et lié à la réalité. Il n’y a aucun livre qui dit comment doivent être les choses car la connaissance doit toujours être confrontée à la pratique [qui] elle-même nous enrichit. […] [Dans ce que l’on fait], « on essaie de mettre en place l’autogestion. Il arrive qu’une proposition soit excellente, mais si elle n’a rien à voir avec la réalité, alors elle n’a pas d’intérêt réel. On essaie de mettre en pratique des idées dans les limites et les possibilités qu’on peut avoir » (Anibal)

« On ne lutte pas seulement contre le système capitaliste, on se bat aussi contre l’oppression de genre. C’est une lutte à très long terme. On essaie de changer des petites choses. Ce n’est pas flagrant mais on voit les changements, y compris dans notre entourage. La difficulté, c’est de lutter contre un système extrêmement puissant tout en essayant de générer de nouvelles formes de relations. » (Carla)

Au-delà des particularismes de l’Argentine (notamment le poids d’une tradition du clientélisme des partis politiques, surtout des équipes péronistes, pour la distribution des aides sociales) ce documentaire a le mérite de poser des questions valides et pertinentes pour ici aussi. Ce documentaire contient en effet des éléments de contenu : lutte de chômeurs, lutte anticapitaliste, sociale, politique, mais, aussi combat quotidien contre l’oppression de genre, lutte à caractère global tout en restant concrète, intimement liée à la vie des personnes, lutte d’une “catégorie”, les chômeurs, qui devient progressivement un foyer de résistance territoriale tant cette identité sociale est devenue prégnante, voire hégémonique dans certains quartiers, luttes et mouvements auto-organisés générant un nouvel horizon pour ses membres, de nouvelles formes de relations, un nouveau possible, un nouvel imaginaire personnel et politique… Cette richesse thématique, il est possible de la lire comme un ensemble cohérent de propositions politiques méritant que l’on s’y attarde un peu ici, pour nous-mêmes, dans nos pays du Vieux Continent s’enfonçant dans une crise capitaliste aux effets les plus destructeurs sur nos propres vies et où chômage de masse, paupérisation grandissante et précarité pour tous sont annoncés au menu du nouveau régime de sujétion de la dette publique.

Les mouvements piqueteros, et singulièrement ceux de la FOB, nous rappellent que l’émancipation peut se construire ici et maintenant, qu’entre le réformisme bureaucratique, intégré et fonctionnel au système et l’attente du “grand soir”, il existe un temps et un espace qui est celui de la vie, de la résistance, de l’autonomie, de la rébellion, de la révolution. Merci à eux et à elles de nous le rappeler.

J.F. Le 22 juillet 2010


DESDE ABAJO VOSTF
envoyé par neirad. - L’actualité du moment en vidéo.

Nous reproduisons ci-après, l’article de présentation publié sur le site (nécessaire) Amerikenlutte, qui resitue bien l’émergence des MTDs dans l’histoire sociale argentine de ces 15 dernières années.

"Desde Abajo" (depuis la base)*, documentaire sur la FOB argentine Que l’Argentine ait été terre d’Anarchie, c’est indéniable et il n’y aucun intérêt, ici, à revenir sur cette vérité historique. Que l’Argentine ait également été captée par le péronisme à partir de 1943, est également indéniable. Mais là où le péronisme réussit à faire table rase d’un certain nombre de valeurs intrinsèques à l’anarchisme (dont, par exemple, l’autonomie individuelle et le goût pour l’autodidaxie), il ne put venir à bout de pratiques libertaires, dites « horizontales » qui avaient depuis longtemps démontré leur efficience : autogestion, démocratie directe, assemblées et action directe… se sont donc maintenues tout au long du siècle avec plus ou moins de bonheur et plus ou moins maille violente à partir avec les pouvoirs en place.

Après de nombreuses années de clandestinité du fait de la répression des gouvernements (dictatoriaux ou « démocratiques ») ces pratiques sont réapparus au grand jour durant ce que l’Histoire retient aujourd’hui comme la deuxième décade infâme [1] : les dix ans de présidence de l’administration de Carlos Saul Menem. La violence des restructurations et des privatisations de cette période (qui fit passer, à titre d’exemple, le nombre de salariés de l’entreprise nationale pétrolifère YPF de 52 000 salariés à 6 000) obligea les travailleurs licenciés et donc, désoccupés [2] à re-trouver et adapter à leurs circonstances des modes d’organisation qui n’ont jamais été perdues par le peuple argentin. Dès 1995 donc, apparaissent sur la scène sociale du pays les premières coupures de routes (los cortes de ruta) organisées par le proto-mouvement piquetero. Organisés par quartiers et regroupant de quelques dizaines à quelques dizaines de milliers de militants, les MTD (parfois nommés UTD ou CDT) jouèrent un rôle primordial, notamment dans la re-légitimation de la résistance (y compris violente) à la terreur économique d’Etat.

Ce « processus d’accumulation de force » connaîtra son point d’orgue durant les journées du 19 et 20 décembre 2001, alors que le président social-démocrate de l’époque, Fernando de la Rúa, souhaitait mettre en place l’état de siège. Deux jours de mobilisation populaire et d’émeutes contraindront ce pouvoir à démissionner. Six mois de mobilisations populaires et d’émeutes se terminant en juin 2002 par l’assassinat pur et simple des militants piqueteros Darío Santillán et Maximiliano Kosteki (de la CTD Aníbal Verón) forceront le caudillo péroniste Eduardo Duhalde ayant succédé à de la Rúa à organiser des élections que gagnera par défaut Nestor Kirchner (avec 22% des votes).

Se découvrant bon stratège et (plutôt) fin politique, Kirchner a su louvoyer afin de se gagner la confiance de gros mouvement piqueteros tels la FTV de Luis d’Elia, faisant désormais passer en arrière plan ces mouvements.

Pour autant, tous les MTD ne sont pas inféodés au pouvoir et c’est ce que s’attache à démontrer le documentaire “Desde Abajo”.

Il est question ici de la FOB (Fédération d’organisations de base), le seul groupe revendiquant un fonctionnement fédératif comme principe organisationnel et regroupant au moins sept mouvements, chacun présent dans plusieurs quartiers des villes de Buenos Aires et de Rosario ainsi qu’un centre social dans la capitale (justement nommé Desde Abajo), impulsé par l’ex-collectif Desalambrando.

En 45 minutes bien tassées et extrêmement didactiques, le documentaire “Desde Abajo” nous montre la vitalité de trois des MTD fédérés au sein de la FOB : le Front d’unité populaire de Berezategui (banlieue sud de Buenos Aires), Lucha y Libertad de Villa Lugano (Buenos Aires) et Oscar Barrios de José C Paz (banlieue Ouest de Buenos Aires). Nombre de leurs activités sont passées en revue :

  •  merenderos (cantines/goûters pour les enfants), pizzeria ou boulangerie,
  •  ateliers de sérigraphie et projets de petit artisanat,
  •  auto-construction,
  •  projets de bibliothèques ou de radio communautaire inspirée de la Radio Insurgente zapatiste,
  •  ateliers d’éducation populaire traitant de la prévention sexuelle ou de l’histoire sociale et du mouvement anarchiste argentin (notamment, l’histoire de la Patagonie rebelle dont on peut voir un extrait du film d’Héctor Olivera datant de 1974 et que les locuteurs espagnols peuvent voir à cette adresse : http://www.elortiba.org/patag.html [3]).

Donnant la parole aux acteurs et actrices des divers MTD, “Desde Abajo” établit un panorama roboratif et à la valeur démonstrative exceptionnelle pour les futurs habitants de la « tierce-Europe » que nous sommes et dont nous ne pouvons que nous inspirer en ces heures on ne peut plus tendues de notre histoire afin d’aller de l’avant vers un futur noir et rouge, autonome « de l’Etat, de tous les partis et de toute religion » ainsi que le dit Carla, membre du MTD Lucha y Libertad dans le film.
Car, et je conclurai là-dessus, l’une des grandes qualités de ce documentaire et de remettre les points sur les « i » d’un mouvement qui devrait plutôt se rebaptiser « piqueterA » du fait de la surreprésentation des femmes en son sein.

Guillaume de Gracia

Notes : [1] En référence à une première période dictatoriale de répression et de corruption tous azimuts allant de 1930 et 1943.
[2] Le terme « chômeur » (parado en castillan) n’est pas utilisé par les mouvements argentins qui préfèrent maintenir le lien symbolique et pratique des « travailleurs et travailleuses désoccupé-e-s » avec le monde du travail.
[3] Qu’il faudrait d’ailleurs un jour se décider à sous-titrer en français. Pour des informations sur la FOB, il est possible de consulter (en espagnol) : http://www.fob.org.ar, (presque tous les groupes de la FOB ont un blog qui sera bientôt consultable depuis le site de la FOB). Pour l’ex collectif Desalambrando (toujours en espagnol) il existe encore une page un peu délaissée cela dit : http://desalambrando.org.ar et pour les francophones, consulter : http://amerikenlutte.free.fr/.
* Documentaire de 45 minutes. Production et réalisation de David S. et Fabrice G. 2009
http://www.dailymotion.com/video/xe...
DVD disponible en écrivant au site : http://amerikenlutte.free.fr/.
L’argent de la vente de ce DVD est reversé à la FOB

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