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A propos de Fukushima !

Intervention de Satoshi Ukai aux Nuits du 4 août

lundi 24 octobre 2011, par Courant Alternatif


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Question : Qu’on parle d’un avant et d’un après du 11 mars 2011 en référence au 11 septembre, est-ce que cette césure te semble pertinente pour l’histoire du Japon, est-ce que le pays a changé ?

Satoshi Ukai : La double rime entre les noms propres et les dates, c’est-à-dire entre Hiroshima et Fukushima, d’une part, et entre le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et le 11 mars 2011 au Japon, d’autre part, s’est imposée à un certain imaginaire historique japonais. Elle peut être heuristique, mais elle risque aussi de désorienter tant notre réflexion que notre pratique. Heuristique, dans la mesure où cette double rime nous permet de situer le triple cataclysme causé par le séisme, par le tsunami et par l’accident nucléaire qui a affecté le Japon oriental dans le contexte historique d’un pays largement déterminé par son rapport aux Etats-Unis. Je me permettrais de vous rappeler que la réalité même de Hiroshima et de Nagasaki après les bombardements atomiques était largement ignorée par la majorité de la population japonaise à cause de la censure imposée par les Américains pendant toute la période de l’occupation qui n’a pris fin qu’en 1952. Or deux ans après de l’indépendance du pays, en mars 1954, un bateau de pêche japonais, qui s’appellait Dai-go-Fukuryumaru, s’est trouvé juste par hasard dans les parages de l’atoll de Bikini quand les Américains y ont effectué une expérimentation de l’explosion d’une bombe à hydrogène. Un des pécheurs, M. Kuboyama, a été gravement irradié et a trouvé la mort quelques mois après. A ce moment-là, un groupe de femmes à Tokyo a pris l’initiative de lancer une pétition pacifiste pour protester contre toute forme d’expérience nucléaire et a réussi à rassembler une trentaine de millions de signatures. C’est au cours de ce mouvement que les Japonais sont enfin parvenus à connaître ce qui s’est vraiment passé à Hiroshima et à Nagasaki et la suite. Ce qui a eu un impact assez important sur l’administration Eisenhower qui a commencé à s’inquiéter de voir le Japon devenir hostile aux Etats-Unis et basculer dans le camp communiste. La guerre de Corée venait de prendre fin et nous étions au cœur d’une guerre froide qui n’a pas toujours été « froide » en Asie orientale.

Ce que je vais te dire maintenant n’est pas un roman policier, mais un fait historique aujourd’hui parfaitement établi à l’appui des documents diplomatiques américains qui sont aujourd’hui accessibles : un agent de la CIA a été envoyé au Japon avec la mission d’introduire dans l’opinion publique l’idée d’un usage pacifique de la technologie nucléaire conformément à la fameuse déclaration par le président américain en 1953 sur « Atoms for peace ». Il a trouvé un interlocuteur valable dans la personne d’un employé d’une chaîne de télévision privée nouvellement créée, Nihon TV, qui a su le présenter à nombre de politiciens conservateurs dont Nakasone Yasuhiro, le futur premier ministre dans les années 80. C’est comme ça que l’histoire du nucléaire civil a commencé dans un pays qui, en même temps, s’est doté d’un nouveau consensus national selon lequel il est la seule victime des bombardements atomiques dans le monde et il a donc la mission de prendre l’initiative de faire disparaître toutes les armes nucléaires de la surface de la terre. Depuis le déclenchement de l’accident nucléaire à Fukushima, toute cette page historique absolument contradictoire et donc profondément refoulée a refait surface si bien que, en revenant à la césure à laquelle tu as fait allusion, je dirais que l’après 11 mars a jeté une lumière crue sur l’avant 11 mars, je veux dire sur toutes les conditions historiques par lesquelles nous sommes arrivés à cette catastrophe. Bref, tout cela n’a eu lieu que sous l’ombre américaine et cela jusqu’à l’opération « Tomodachi » (mot pour « ami » en japonais) que les Américains ont lancée au titre de l’aide internationale aux victimes, et grâce laquelle ils ont espéré améliorer leur « image » au Japon, ternie par leur tentative d’imposer la construction d’une nouvelle base militaire à Okinawa.

Mais je crains fort d’autre part qu’un accent excessif mis sur cette césure ne soit parfois incantatoire au point qu’on a tendance à croire qu’un changement irréversible s’est déjà produit. A mon avis, cette nouvelle situation nous donne plutôt pour tâche de bien orienter la pratique sociale pour qu’un changement profond enfin intervienne, et cela aussi bien dans la politique énergétique au sens précis du terme que dans l’ensemble de la culture politique du pays. Bref, le 11 mars 2011 pour le Japon, à mes yeux, tout comme le 11 septembre 2001 pour les Etats-Unis, constitue, plutôt qu’une rupture imprévisible, un aboutissement d’un processus historique dont la responsabilité incombe essentiellement à son pouvoir étatique et capitaliste, bien sûr, mais aussi, au peuple japonais entier qui somnolait si longtemps dans un « mythe de la sûreté nucléaire » et n’a pas su empêcher l’industrie nucléaire de mettre sa survie en danger. Avec la prise de conscience de l’élargissement incontrôlable de la contamination alimentaire et la perte de la légitimité de l’ordre établi qui s’ensuivra, j’espère que le peuple japonais se frayera une voie pour se rendre autonome vis-à-vis de l’appareil d’Etat et de la domination des grandes entreprises.

Q : La catastrophe nucléaire a effacé de la conscience collective d’autres fléaux, à savoir le tremblement de terre et le tsunami, donc on se focalise sur Fukushima alors que les régions sinistrées sont beaucoup plus vastes… Où en sont les populations concernées ?

S. U : C’est aussi pour cela que j’ai évoqué à l’instant le risque d’une désorientation. Fukushima, un nom propre aussi bien pour le département que pour le siège de la municipalité, n’est pas apte à représenter l’ensemble des lieux affectés. D’une part, au niveau du nombre des victimes, des morts et des disparus, le département de Fukushima vient, il faut bien le rappeler, en troisième position après ceux de Miyagi et de Iwate, dont la partie côtière a été presque complètement rasée par le tsunami et où la population reste gravement traumatisée comme si le temps s’était arrêté le 11 mars… D’autre part, il faudra avoir le minimum de connaissances historiques pour comprendre les relations très complexes entre les trois zones composant le département de Fukushima. Celles-ci, en effet, n’étaient pas du même bord dans une guerre civile qui a abouti à la Restauration de Meiji en 1868 et cette mémoire troublante, vielle d’un siècle et demie, risque d’être réactivée dans la conjoncture actuelle dans la mesure où, à la différence de Hiroshima et de Nagasaki, l’accident nucléaire à Fukushima pose la question de la responsabilité au niveau local : qui a accepté l’installation des centrales nucléaires ? ; qui en a profité depuis des décennies ?, et finalement, qui a déshonoré le nom de Fukushima devant le monde ? etc. La radioactivité contamine non seulement l’environnement – la terre, la mer et l’air - mais aussi le nom propre. Notons qu’il devient déjà quelque peu difficile qu’une jeune femme, plutôt qu’un homme, se dise issue de Fukushima de peur de faire l’objet d’une discrimination lors d’un mariage, par exemple. Donc, nous devrions être très prudents devant une certaine politique du nom propre qui s’organise inexorablement autour du nom de Fukushima. A vrai dire, la région nord-est du Japon dont fait partie Fukushima a toujours été à la fois sous-développé et surexploité par le pouvoir central depuis la série des guerres de conquête de caractère colonial qui remonte au 9e siècle. L’électricité produite par les centrales nucléaires à Fukushima a été toute destinée à la consommation de Tokyo. Il faut remettre en cause à cette occasion ce rapport dissymétrique entre les grandes villes et les communautés rurales avec tous les privilèges dont jouissent les habitants de la capitale.
En ce qui concerne la situation des populations des trois départements qui ont été évacués, il faut bien dire que la plupart d’entre elles continuent à vivre, soit dans des refuges, soit dans des bâtiments préfabriqués précipitamment construits pour elles, dans une angoisse qui, au fil du temps, ne fait que grandir d’autant plus que la série des répliques à une magnitude assez importante est loin d’être terminée. On propose par ailleurs l’appellation d’une nouvelle catégorie de victime : « diaspora nucléaire ». Parmi les producteurs agricoles ou pécheurs, il y en a qui se sont suicidés, désespéré de trouver un avenir dans leur travail...

Q : Il y a quand même des mouvements de solidarité avec ces populations, liés ou non à une mobilisation anti-nucléaire. Peux-tu nous en expliquer l’origine et la structure ?

S.U. : Oui. Mais je dirais d’abord que les organisations de solidarité avec les sinistrés et celles qui se donnent prioritairement la mission de faire sortir le pays du nucléaire sont relativement distinctes même s’il y en a qui s’occupent des deux aspects. L’appel aux jeunes pour venir en aide auprès des sinistrés comme volontaires est lancé en permanence par différentes instances qui vont des partis politiques aux groupes religieux en passant par les ONG. L’originalité de la mobilisation anti-nucléaire telle qu’on l’a vécue jusqu’au 11 juin et au-delà requiert un autre type d’analyse. Je souligne d’abord l’importance d’un groupe de jeunes qui se nomme « la révolte de n’importe qui (shirouto-no-ran) » grâce auquel le mouvement a pu surmonter une faiblesse de mobilisation dont on a longtemps souffert à Tokyo. La participation massive des jeunes à la manifestation organisée par eux le 5 avril à Kôenji -leur fief-, a été effectivement une bonne surprise, surtout pour les vieux militants comme moi. Derrière l’apparence de la spontanéité, on doit imaginer des années d’efforts pour réanimer politiquement les rues de la capitale avec l’invention d’un nouveau langage…

Je suis actuellement un membre de l’organisation, le Conseil d’urgence sur l’accident nucléaire à Fukushima, qui englobe plusieurs organisations et nombreux individus partageant la volonté de faire évoluer la politique énergétique du pays. Il se donne particulièrement trois objectifs :

1) Organiser le lobbying auprès du gouvernement, des ministères concernés et des parlementaires, ayant pour le moment pour objectif principal du retrait d’un critère inacceptable, décrété par le Ministère de l’Education nationale, selon lequel les enfants ne courraient aucun danger sur le plan de la santé si la radioactivité dans leur environnement ne dépassait 20 m/sv par an ;

2) Faire pression sur les syndicats des compagnies d’électricité qui sont maintenant complices de l’industrie nucléaire pour ébranler leur hégémonie parmi les travailleurs et, espérons-le, faire évoluer leur position ;

3) Construire un réseau de soutien pour les travailleurs des centrales, qu’ils soient embauchés à titre individuel ou employés dans des sociétés de sous-traitance, pour que ceux-ci prennent conscience des risques encourus et des moyens pour se protéger.

La réalisation de ce rassemblement a été rendue possible par la collaboration de différentes générations et de différents types de militantismes. Nous pouvions aussi compter sur l’expérience et la connaissance des experts chevronnés, opposants au nucléaire civil pour nous orienter. L’émergence d’un premier mouvement de contestation contre les centrales nucléaires date du début des années 70. Personnellement, j’ai appris à cette époque l’essentiel sur le problème des centrales nucléaires, sur le danger insoluble des déchets nucléaires aussi bien que sur la fragilité difficilement surmontable de la structure du réacteur atomique dans un pays menacé en permanence par les cataclysmes naturels. Depuis cette période, et surtout après le séisme survenu à Kobe en 1995, les alertes des experts se sont suffisamment multipliées pour pouvoir réfuter la thèse de Tepco selon laquelle cet accident n’était pas prévisible. Il faut bien dire qu’on a toujours pu trouver, dans des librairies japonaises, de nombreux livres critiques sur les centrales nucléaires auxquels, hélas, les partisans du nucléaire civil ont fait la sourde oreille.

Q : Comment est-ce que tu as aperçu la forme d’empathisation qui était à l’œuvre dans les médias français, et plus généralement occidentaux ? Et la deuxième partie de la question : comment la puissance nucléaire qu’est la France est-elle perçue aujourd’hui par les rangs des mouvements anti-nucléaires japonais ?

S.U. : J’ai été passablement surpris par l’apparition de la série d’épithètes avec lesquels les journaux occidentaux ont qualifié les comportements des populations juste après le tremblement de terre et le tsunami : calme, bien discipliné, patient, etc. A la réflexion, je crois maintenant pouvoir comprendre cette réaction qui pourrait paraitre néo-orientaliste comme un effet de la méconnaissance de la régularité historique des tremblements de terre et des tsunamis dans cette partie de l’archipel qui s’appelle le Sanriku, la régularité telle qu’elle impose un dispositif de prévention spécifique à l’égard de la population locale. J’ai été également surpris par le fait que Nicolas Sarkozy s’est invité à l’improviste seulement une dizaine de jours après les événements alors que la majorité des Français étaient rentrés chez eux en obéissant à la consigne donnée par l’ambassade de leur pays. Nous savons aujourd’hui que son objectif a consisté à vendre une machine de purification de l’eau contaminée fabriquée par la compagnie Areva, qui s’est révélée par la suite assez défaillante d’ailleurs, ce que je crains néanmoins n’être que le début d’une assistance technique qui risque de durer pour des décennies jusqu’à l’arrêt définitif des centrales. Nous sommes maintenant bien conscient de la complicité internationale profonde en matière de nucléaire civil et/ou militaire, surtout entre trois pays particuliers, à savoir les Etats-Unis, la France et le Japon. Le Japon est le seul d’entre eux qui ne soit pas doté de l’arme nucléaire. Mais nous, militants japonais anti-nucléaires, soupçonnons toujours l’ambition atomique du clan conservateur à laquelle le premier ministre actuel, Kan Naoto, malgré toutes ses prises de décisions au début de la crise qu’il faut dénoncer, aurait au moins le mérite de rester étranger. D’où la complexité de la conjoncture politique dans le Japon d’aujourd’hui. D’après ce que j’ai compris sur le processus historique qui a amené à un consensus quasi national sur la politique nucléaire en France, il me semble que le problème se pose toujours en terme de souveraineté : souveraineté militaire, souveraineté énergétique, etc. Mais la France est en train de se voir encerclée par les pays voisins qui ont décidé de sortir du nucléaire. Le contexte géopolitique européen ne lui permettra plus de se poser la question exclusivement en terme de souveraineté d’autant moins que, comme nous le vivons après Fukushima, les dégâts causés par un accident nucléaire sont immédiatement planétaires. J’espère qu’elle fera un pas décisif pour sortir de sa hantise hexagonale aussi bien sur ce point que sur bien d’autres car la sortie du nucléaire ne se réalisera que grâce à une solidarité d’emblée internationale… (…)


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