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Amérique du Nord

Participation et influences anarchistes dans le Mouvement “Occupy Wall Street”

par Erica Lagalisse

jeudi 10 novembre 2011, par OCLibertaire

J’ai lu les débats en Espagnol sur le mouvement “Occupy Wall Street” et je vois qu’il y a un grand manque d’information et de curiosité sur comment est apparu ce mouvement, comment il est organisé, et quelle a été la position des anarchistes à ce sujet.

L’information que je vous transmets vient de conversations avec David Graeber [1] qui a été l’un des premiers organisateurs des assemblées de New York d’où le mouvement a surgi, de nos propres observations des événements “Occupy” à Austin (Texas) et des débats entre activistes anarchistes sur les listes et les forums ici aux Etats-Unis, entre autres sources.


Voir en ligne : Texte original

Une revue culturelle canadienne qui critique les publicités commerciales – Adbusters – a appelé, dans son édition de juillet 2011 et par sa liste de courrier électronique qui touche approximativement à 90.000 personnes au Canada et aux USA, à une occupation de Wall Street le 17 septembre. Il semble que Adbusters croyait dans l’idée, qui a été diffusé par les médias dernièrement sur les mouvements en Egypte et en Tunisie, que de nos jours la révolution se lançait par courrier électronique et Facebook. Comme réponse, a été formée une coalition d’ONGs, de syndicats et de groupes socialistes qui ont annoncé une « Assemblée Générale » le 2 août, dans un parc près de Wall Street (« Bowlings Green ») afin d’organiser l’occupation que Adbusters a ensuite annoncée.
L’information s’est répandue à travers les milieux militants de New York. Quelques activistes anarchistes de là-bas ont commencé à débattre sur comment répondre. La revue Adbusters jouit d’une certaine renommée et influence, il était donc très possible que beaucoup de monde arrive au parc à la suite à son appel : Est-ce que les anarchistes doivent assister à l’assemblée pour essayer de susciter quelque chose d’intéressant ? Certains ont dit qu’ils ne voulaient rien avoir à faire avec quelque chose appelé par des socialistes et Adbusters, une revue “progressiste” petite-bourgeoise. D’autres ont décidé de s’en aller, y compris des gens qui avaient pris part au Réseau d’Action Directe [2] qui, entre 1999 (Seattle) et 2003, coordonnait les manifestations et les actions directes en Amérique du Nord.

Quand les activistes anarchistes et anti-autoritaires sont arrivés au parc le 2 août, ceux du Workers World Party [3] étaient déjà là avec leurs micros et leurs drapeaux, disant aux gens rassemblés que le projet (leur plan) était d’aller à Wall Street immédiatement. Etaient également présents les trotskistes de l’ISO [4] , plusieurs activistes de mouvements étudiants, et des activistes qui avaient pris part à un précédent campement (“Bloombergville”) contre le nouveau programme d’austérité mis en œuvre par le maire de la ville de New York.

Le petit groupe d’anarchistes a marché parmi les groupes présents pour chercher des gens de possible affinité politique, en reconnaissant des visages et des T-shirts de Food Not Bombs, de collectifs Zapatistes, de la Black Cross, etc.
Ils ont demandé à ces personnes si elles voulaient faire une véritable assemblée pour organiser une occupation, au lieu de suivre les leaders du WWP dans une manifestation. Peu après, le petit groupe anti-autoritaire – maintenant plus nombreux – a appelé à une assemblée pour 20 h au même endroit et ont fait courir l’information parmi les autres groupes qui étaient encore présents dans le parc. Pendant ce temps, ceux du WWP étaient partis à leur manifestation. Ceux de l’ISO (les trotskistes) se sont divisés entre la marche du WWP et l’assemblée. Beaucoup d’étudiants et les activistes de “Bloombergville” sont restés pour l’assemblée. Il y avait aussi un couple d’Espagnols qui avait participé au mouvement des “indignés” au cours des mois précédents en Espagne, un homme de Tunisie qui était là-bas pendant la rébellion, et une femme anarchiste du réseau anti-autoritaire VOID de Grèce, et tous ont contribué par leurs perspectives et conseils.

La première chose qui a été abordée dans cette assemblée a été la question du processus. Ils ont décidé que l’assemblée fonctionnerait par « consensus modifié » ; c’est-à-dire qu’au début, on essaye de parvenir à des accords par consensus unanime, mais si, après beaucoup de débat, le conflit reste irrésolu, c’est-à-dire si au moins deux personnes continuent de bloquer, alors la décision est prise avec un vote à la majorité des 2/3.
Ils ont décidé d’appeler à une Assemblée Générale chaque samedi pour organiser l’occupation. On a formé des commissions thématiques (“working groups”). Une pour organiser des ateliers de formation en modération/consensus, une autre pour organiser des ateliers de désobéissance civile, de comment travailler en groupes d’affinité, d’action directe, etc. (Maintenant, les commissions sont beaucoup plus nombreuses – il y a plus de 35, y compris sur la santé, une bibliothèque populaire, un comité médical, etc.). Il a été décidé au départ que les commissions seraient autonomes dans leur processus interne, et feraient des rapports de leurs travaux et projets devant l’Assemblée Générale. Toutefois, comme l’AG avait aussi décidé qu’on respecterait le principe de la “diversité des tactiques”, ils ont dit que si un groupe d’affinité voulait préparer une action sans en informer l’AG pour des raisons pratiques ou de sécurité, ils auraient entièrement le droit de le faire. Pour que ce modèle soit effectif et utile, ils ont décidé que, si un groupe d’affinité voulait faire quelque chose de très combatif, il le ferait de telle sorte que soit évité le plus possible de mettre les autres activistes en danger, et à leur tour, les autres activistes ne mettraient pas en question la décision d’effectuer une telle action.

Entre le 2 août et le 17 septembre les anarchistes qui présents depuis le début ont essayé d’attirer d’autres activistes anarchistes pour que le mouvement ne soit pas dominé par des sectes autoritaires, et pour qu’ils les aident dans les ateliers d’action directe, de consensus, etc.
Davantage de gens de l’ancien Réseau d’Action Directe (DAN) sont arrivées, quelques-uns de la “War Resisters League”, de “US Uncut”, de “Food not Bombs”, des IWW [5], et d’autres insurrectionalistes.

Mais beaucoup d’anarchistes n’ont pas voulu s’impliquer en disant qu’ils n’avaient ni confiance ni d’intérêt dans un mouvement qui était une coalition de personnes avec une grande diversité politique, c’est-à-dire des gens sans beaucoup d’expérience politique, des réformistes libéraux [de gauche], des marxistes, etc., et aussi parce qu’ils considéraient qu’un campement ne serait pas une tactique suffisamment combative. Il est certain que c’était, et c’est encore, une coalition très large, avec tous les défis que cela implique. Ceux du WWP s’en sont allé, mais beaucoup de l’ISO sont encore investis comme individus (l’ISO a ordonné à ses membres qu’ils se retirent, mais plusieurs n’ont pas obéis), et il continue d’y avoir des conflits entre les anarchistes et eux. Par exemple, ils ont dû combattre pour le contrôle de la page Web, et c’est pourquoi il y a deux pages [6]. Pendant ce temps, des milliers de personnes se sont agrégées : chaque fois que la police a essayé de réprimer, davantage de gens venaient. L’énergie, la rage et la bêtise dont ils ont fait preuve au lieu de l’apathie habituelle ont surpris tout le monde. Et il semble que même s’il y a des gens très divers politiquement, de fait de la forme prise par l’assemblée et ses processus, y compris la “diversité des tactiques”, tous s’agitent à leur façon, et jusqu’à présent, ont pu coopérer sans problème majeur.

Tout ceci sur le mouvement à New York. La description précédente ne s’applique pas nécessairement aux mouvements dans les autres villes.

Partout l’occupation se fait par consensus, on organise une assemblée générale et des commissions, et on partage l’idée qu’elles sont « autonomes ». Mais dans certains cas, la définition de l’autonomie n’est pas très précise, et ils ne respectent pas le principe de la “diversité des tactiques”. Par exemple ici, à Austin, Texas, il y a eu une énorme bagarre les deux semaines passées à propos d’un groupe de personnes “sans toit” qui a essayé de faire un campement du côté opposé de la rivière par rapport au campement principal d’“Occupy Austin” avec un groupe d’anarchistes qui se sont solidarisés avec eux. L’assemblée générale d’“Occupy Austin” a dénoncé le campement des sans-toits, en disant qu’ “ils kidnappaient” le mouvement “authentique” d’Occupy Austin, dont le but est simplement « de soutenir au mouvement de Wall Street ». Ils ont aussi dit que cet autre campement “salissait” le nom du mouvement “réel” parce que les sans-toits devraient demander « une autorisation de camper » comme eux l’avaient fait.
Il est évident que ces gens, Blancs, de la classe moyenne, du premier campement ne réfléchissent pas sur comment leurs privilèges les aident à obtenir « une autorisation de camper », et en plus, ils nient complètement la définition du mot “occuper”. Finalement, les anarchistes d’Austin nous avons répondu en envoyant une proposition à l’assemblée générale de New York, en leur demandant une prise de parole officielle soutenant le campement des sans-toits. En conséquence de quoi, ceux d’Occupy Austin ne pouvaient plus dire qu’ils « soutiennent le mouvement de Wall Street » s’ils ne soutiennent pas les sans-toits. L’assemblée de NY a accepté la proposition et a exprimé son soutien le 15 octobre. On verra ce qui se passera… Il est très probable qu’il y ait deux occupations distinctes.

Je vous raconte cette histoire comme un exemple. Le conflit à Austin a été un cas parmi un tas de conflits semblables qui surgissent dans le mouvement au niveau national sur comment le mouvement répond à l’oppression et aux besoins particuliers des gens les plus marginalisés, des gens de couleur, des sans-toits, des femmes et des indigènes dont les terres ont été “occupées” par une population colonisatrice. Pour faire ressortir cette dernière question, à Montréal, au Canada (d’où je suis) deux actions simultanées on été réalisée le 15 octobre : “Occupons Montréal”, et “Décolonisons Montréal”, organisées par les anarchistes. À New York et dans d’autres villes, des assemblées générales se font en espagnol et elles se coordonnent avec l’assemblée générale en anglais, pour mieux insérer les gens de langue espagnole. Cela veut dire qu’il y a beaucoup de débats, beaucoup d’expérimentations et un nombre infini de défis.

Il y a eu débat constant parmi les anarchistes aux USA sur le fait de prendre part à ce mouvement, et comment. Dans toutes les villes, des anarchistes sont impliqués parce que, même si le mouvement n’est pas aussi radical qu’ils le voudraient, ils le voient comme une occasion de partager des outils, de l’expérience, de l’inspiration, et une analyse plus profonde et historique sur la situation sociale, économique politique actuelle. Mais aussi, dans toutes les villes, il y a des anarchistes qui s’abstiennent. Dans l’un des milliers de débats, un camarade raconte :

« Les anarchistes de partout se plaignent et critiquent le réformisme du mouvement Occupy. Je considère cette attitude légitime et problématique à la fois… Nous qui sommes investis dans des mouvements anarchistes depuis longtemps nous avons tendance à être sceptiques envers des mouvements sans idéologie bien définie, et avec raison… Mais ce cynisme parfois nous rend aveugles sur des événements et des actions qui parviennent à capturer l’imagination populaire d’une manière que nous ne pouvons pas prédire ou contrôler.

Certaines des actions les plus émouvantes pendant la rébellion en Grèce ont été, au début, condamnées par les anarchistes à cause de l’“innocence” des gens qui y participait. Mais ensuite elles se sont transformées en de vastes assemblées générales où assistaient des ouvriers, des retraités, des maîtresses de maison, des immigrants et les anarchistes eux-mêmes. Les anarchistes ont ouvert les espaces et ont assuré que des voix diverses soient écoutées. Les mots et les actions qui ensuite ont surgi de ces assemblées populaires n’étaient pas les plus “sophistiqués” idéologiquement, mais c’étaient des mots et des actes qui émanaient d’assemblées authentiquement populaires et qui répondaient à des problèmes pratiques, légitimes et réels, au lieu de purs slogans… La vérité est, je crois que nous devrions être émus que des gens en dehors de nôtre “milieu militant” prennent possession des rues et expriment un discours aussi radical que “Occuper XXX”… Si ce n’est pas là une occasion de radicalisation à grande échelle, je ne sais pas ce qui pourrait l’être…

L’ISO et son groupe sont très versés dans le kidnapping des coalitions. Cela est dû au fait qu’ils sont autoritaires et avant-gardistes. Je ne propose pas que nous devenions comme l’ISO, mais je crois que nous devrions nous mettre dans des coalitions, faire de l’agitation et essayer d’orienter le mouvement dans une direction plus libertaire et plus radicale, et ne pas exclure toute personne qui ne porte pas une crête ou qui n’ait pas le même vocabulaire sophistiqué que nous….

Ceci dit, dans toute coalition, il est clair qu’il faut être très attentif à l’infiltration de gens de droite. D’une part, je crois qu’il vaut la peine de nous impliquer dans le mouvement déjà pour éviter que les militants de droite s’en saisissent. L’aile anti-immigré de la droite “libertaire” a déjà essayé d’infiltrer le mouvement contre la guerre, avec des slogans comme « Que les troupes reviennent, qu’elles soient envoyées à la frontière »… Si la droite s’empare de ce mouvement pendant sa formation, cela pourrait être bien dangereux. Nous ne voulons pas être en coalition avec ces salauds, mais nous ne voulons pas non plus les laisser s’emparer et guider le mouvement.

Et, finalement, peut-être allons-nous échouer. Peut-être nous allons investir beaucoup de temps et d’énergie dans ce phénomène seulement pour constater ensuite qu’il se terminera sans avoir rien obtenu. Mais s’il ne se meurt pas, et que, pendant ce temps, nous sommes resté simplement à côté en observateurs, quel plus grand échec pourrait-il y avoir ! Voulons-nous être des agents ou des spectateurs de l’histoire ? »

Je crois que nous pouvons constater que la présence et l’influence anarchiste dans ce mouvement a été significative. De par l’influence anarchiste dans son organisation initiale et comment les anarchistes ont orienté ses formes et ses processus internes depuis lors. En outre, le fait qu’il n’y a pas de “demandes claires” (une critique commune dans les médias commerciaux) renvoie au fait que la majorité des gens impliqués n’a même pas une once de foi dans l’État pour résoudre la situation économique. Beaucoup disent « on ne va rien réclamer à l’État, ni respecter son autorité pour lui demander des choses, le défi c’est de chercher une autre manière d’organiser la société ici et maintenant ».
D’une certaine manière, cette position est implicitement anarchiste. Il est certain aussi que ni le mouvement, ni beaucoup des personnes mobilisées sont explicitement anarchistes, et beaucoup des personnes impliquées n’ont pas une ligne politique définie, ni une analyse historique claire de l’État ou du capitalisme. Nous, anarchistes, nous prenons tout cela en considération, nous réfléchissons, nous débattons, et au final chacun décide de manière autonome s’il veut s’impliquer ou non, et nous essayons de respecter les décisions des autres.

Écrit le 21 octobre 2011 à Austin, Texas, USA, par Erica Lagalisse

P.-S.

Erica Lagalisse est doctorante en anthropologie
[ Traduction : J.F. ]

Notes

[1] Le texte de David Graeber traduit en français est disponible ici. Anthropologue et militant anarchiste américain. Il est l’auteur de Fragments of an Anarchist Anthropology, Towards an Anthropological Theory of Value : The False Coin of Our Own Dreams ainsi que de Direct Action : an ethnography

[2] Direct Action Network - DAN

[3] “Parti Mondial des Ouvriers” – que les anarchistes considèrent comme Staliniens

[4] International Socialist Organization

[5] Industrial Workers of the World, syndicat d’action directe et révolutionnaire

[6] Assemblée générale de NYC, et Occupy Wall Street

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