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Rosarno : L’alibi du racisme et de la ‘Ndrangheta

vendredi 19 avril 2013, par WXYZ

Quelques semaines se sont écoulées depuis les événements de Rosarno, qui sont maintenant reconstitués en détail et commentés en abondance par les médias. Si bien qu’il devient possible de faire un point, même provisoire, sur ce qui s’est passé et sur ses causes présumées.

Disons d’emblée que, à nos yeux, les émeutes de Rosarno sont le signe précurseur d’un scénario inédit et pervers qui semble se dessiner pour l’agriculture du Sud, en particulier celle des grandes plaines. Or, les faiseurs d’opinion des journaux du Nord ont préféré, eux, chercher la genèse des événements dans la pulsion xénophobe, sinon franchement raciste, qui habiterait l’âme calabraise ; quant aux commentateurs des journaux du Sud, ils se sont pour la plupart ralliés à l’idée que tout provient des clans de la ‘Ndrangheta : ce sont leurs chefs qui ont fomenté la révolte, chez les ouvriers agricoles noirs comme chez les citoyens italiens de la Plaine.


De notre point de vue, ces deux explications contribuent à obscurcir alors qu’elles auraient dû, en principe, clarifier. Et toutes les deux débouchent sur cette incantation insensée : plus d’Etat dans le Sud ! Comme si, pendant les cent cinquante ans qui nous séparent de l’unification de l’Italie, cette stratégie n’avait pas fait suffisamment de dégâts.

Voyons les choses de plus près. La xénophobie (la peur de l’étranger) comme le racisme (le refus de considérer comme de la même nature que soi ceux dont les traits sont différents) – sentiments, ou ressentiments, que l’on retrouve malheureusement souvent chez l’Homme – sont évidemment présents chez les habitants de Rosarno, comme ils le sont à Trévise, à Biella ou dans le canton des Grisons.
Mais affirmer que ces préjugés déplorables ont une telle importance qu’ils façonnent la mentalité calabraise est contraire à l’évidence. Depuis des siècles, dans notre région vivent côte à côte, réparties en peau de léopard, des minorités diverses par l’origine ethnique, la langue et la religion.
Dans les vingt dernières années, quelques cas d’intolérance ont bien été relevés vis-à-vis des forestieri, les gens du dehors, mais beaucoup plus rarement que dans le reste de l’Europe ; et à l’inverse, que ce soit à Rosarno, à Badolato, à Riace ou à Soverato, les exemples d’accueil et de solidarité envers les immigrés n’ont pas manqué, comme le montre très bien le dernier film de Wenders. Ce qui nous amène à conclure que la clé de lecture du racisme est vague, expéditive et frustrante.

Quant à l’attribution de la responsabilité des événements de Rosarno à la ‘Ndrangheta, elle ne s’appuie pas sur des études documentées, des enquêtes ou des reconstitutions. Elle renvoie plutôt à une façon de voir les choses non étayée, voire mythique, que l’on pourrait formuler ainsi : vu l’omnipotence démoniaque de ‘Ndrangheta, tout ce qui se passe à Rosarno, comme tout ce qui ne s’y passe pas, s’explique en dernière analyse par la stratégie mafieuse. Les criminels ne pouvant pas ne pas savoir, ils tirent toutes les ficelles. Ici, la ‘Ndrangheta est devenue une sorte de « cause absolue ».

Une inversion simplificatrice des causes et des effets est à l’œuvre dans ce mode de raisonnement : ce ne sont pas les conditions socio-culturelles des villes de la Plaine qui génèrent et régénèrent la ‘Ndrangheta, mais la criminalité qui crée ces conditions. On remarquera que cette façon de rendre la ‘Ndrangheta responsable de tout, a la faveur des professionnels de l’anti-Mafia, pour parler comme Sciascia. Ceux-ci, tout en s’assurant ainsi quatre salaires pour le pot-au-feu, finissent par absoudre de toute responsabilité dans la dégradation de la vie des citoyens calabrais, les politiciens nationaux et locaux, ainsi que toute la classe dirigeante de la région, entrepreneurs, journalistes et universitaires compris.
Il vaut la peine d’insister sur la véritable inconsistance de ces explications : d’un côté, le pouvoir de nuisance de la ‘Ndrangheta est démesurément amplifié, on lui attribue une stratégie des plus astucieuses et une efficacité paranoïaque ; de l’autre, on la tient responsable d’actions et de gestes qui se révèlent imbéciles, inconsistants et suicidaires plus encore que criminels.

En effet – pour ne prendre qu’un exemple – quel intérêt pourrait bien avoir la ‘Ndrangheta à fomenter des révoltes dans le territoire qu’elle contrôle ? Vu la dimension internationale de son business, il est bien évident qu’elle a intérêt à ce que ses affaires se fassent dans une certaine paix sociale.
Ce que ne favorise guère une arrivée massive de magistrats, de forces de l’ordre, de journalistes et de chercheurs du dimanche.

Le miracle économique des jardins et les conditions de vie des immigrés

A nos yeux, la genèse des événements de Rosarno est à rechercher certes localement, mais, plutôt que dans l’action de la Mafia, dans la structure socio-économique du lieu. Pour faire ce travail, nous puiserons librement dans les travaux des sociologues de l’Université de Calabre, et en particulier dans la thèse d’Antonio Sanguinetti, La resistenza dei migranti : il caso Rosarno (Unical, 2009).

La vie économique de Rosarno (cinq mille familles) s’organise depuis longtemps autour de la production agricole, d’olives et d’agrumes notamment. Les terres, très fragmentées, sont réparties entre un peu moins de 2.000 familles propriétaires, dont chacune possède en moyenne un peu plus d’un hectare – un « jardin », comme on dit là-bas.
Jusqu’à il y a quelques années, on comptait plus de 1 600 exploitations agricoles, soit quasiment une par famille, ce qui donnait du travail plus ou moins en permanence à environ 3 000 journaliers de Rosarno, soit un peu moins de deux par exploitation. Du début des années 90 à 2008, l’aide financière européenne pour l’agriculture du Sud était octroyée au prorata de la quantité d’agrumes produits, ce qui signifiait que, pour chaque hectare, le propriétaire percevait une sorte de revenu foncier annuel, garanti par la bureaucratie européenne, d’environ 8.000 euros par hectare. Pour les 3000 journaliers, il existait la protection sociale de l’INPS : il leur suffisait de 51 jours de travail, cinq en cas de catastrophe naturelle, pour avoir droit à une allocation de chômage pour l’année entière.

De fait, beaucoup de ces travailleurs rosarnais préfèrent, hier comme aujourd’hui, percevoir l’allocation de chômage et trouver ailleurs d’autres boulots, vu que le travail pénible de la cueillette des oranges peut être fait par des travailleurs étrangers totalement flexibles, et pour un coût dérisoire.
Les agrumes de Rosarno restaient ainsi compétitifs sur le marché des produits alimentaires, compte tenu de la stabilité du prix de vente.
Mieux, pendant plus d’une décennie, la production des jardins n’a cessé de croître, et la ville a connu une hausse générale de ses revenus monétaires.

A vrai dire, cette augmentation régulière de la quantité d’oranges, produites en l’absence de toute amélioration des techniques agricoles, avait quelque chose d’un acte créatif sorti de rien.
Pourtant, aucune des autorités nationales ou locales ne semblait préoccupée par cette « bizarrerie », pas un des nombreux « prêcheurs de légalité » ne s’en est inquiété, pas un chercheur ne s’est montré curieux, et, même parmi les jeunes reporters à la recherche de scoops, il ne s’en est pas trouvé un seul pour y prêter attention. En réalité, le miracle économique de la plaine tyrrhénienne reposait sur la fraude et le mensonge public ; tout comme, à la même période, la production laitière du nord de l’Italie ou comme, aujourd’hui, la finance créative...
Cela fonctionnait comme suit : les coopératives de petits propriétaires se chargeaient de la cueillette des oranges puis de leur vente aux grands marchés fruitiers et aux industries alimentaires du Nord. Ces structures, dirigées à égalité par du personnel politique de centre gauche et de centre droit, géraient les subventions européennes. Comme celles-ci étaient proportionnelles à la quantité d’agrumes livrée par les coopératives agricoles, Rosarno produisait des oranges en grande quantité sur les arbres, mais en plus grande quantité encore sur le papier.
Lorsque l’agriculteur apportait une certaine quantité d’agrumes à la coopérative, celle-ci en déclarait trois fois, cinq fois voire dix fois plus sur la facture. Les propriétaires encaissaient ainsi des contributions financières gonflées, qui revenaient pour une part fort modeste aux paysans, dont on s’assurait ainsi la complicité collective à peu de frais.

Quant à celle des chômeurs de Rosarno, c’était, on l’a vu, l’INPS qui y pensait, avec ses listes falsifiées et interminables d’ouvriers agricoles pour lesquels les contributions dues n’étaient pas versées.

Sur la base de cette fraude massive, plusieurs autres fraudes s’étaient développées autour des fonds européens.
De nombreuses entreprises étaient nées qui transformaient les oranges de papier en jus de papier – comme il se doit. A partir des années 1990 et jusqu’à récemment, un mode de production insolite a pris forme à Rosarno, où s’entrecroisent les époques, ou plutôt les temporalités diverses. Des temporalités qui, dans l’histoire de l’Occident, s’étaient articulées sur le mode de l’avant et de l’après apparaissent à Rosarno toutes en même temps.

Il y a la temporalité protocapitaliste, celle de l’accumulation primitive. A celle-ci participent aussi bien les propriétaires de jardins que les immigrés qui travaillent comme saisonniers dans ces plantations d’agrumes. Les premiers, « capitalistes miséreux » possédés par le funeste désir de s’enrichir rapidement, ne font pas vraiment dans la dentelle : ils manifestent sans retenue cette férocité sociale, cet esprit animal typique du capitalisme dans sa phase naissante. Ils exercent leur hégémonie sur les ouvriers agricoles rosarnais à travers la pratique toute discrétionnaire des embauches – les vraies, mais surtout les fausses.

Les autres, les immigrés, africains en majorité, sont, comme au temps de la manufacture dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, force de travail nue, privée de couverture sociale, de contrat et de protection syndicale.
Non seulement ils travaillent au noir, comme c’est très souvent le cas en Calabre même pour les citoyens italiens, mais ils perçoivent un salaire inférieur de moitié à celui, au noir lui aussi, de leurs homologues italiens.
A cela s’ajoute l’imbroglio de la protection sociale, dont les règles byzantines nous ramènent à la politique agraire corporative du temps de Bonomi, au régime démocrate-chrétien du second après-guerre.

Enfin, il y a la temporalité postmoderne, celle de la bureaucratie européenne qui, dans sa lumineuse abstraction, finit par favoriser l’agriculture créative, de papier, comme elle a rendu possible la finance créative, de papier justement.
Cet ensemble économique improbable a tenu le coup pendant près de vingt ans ; mais voilà que, il y a quelques années, les premiers grincements se sont fait sentir.
L’un des juges assoupis de la lutte contre la Mafia s’est comme réveillé, les premières enquêtes ont démarré et quelques escroqueries particulièrement évidentes ont été mises au jour. Même l’INPS a semblé sortir de sa léthargie : elle s’est mise à revoir le registre des journaliers enregistrés et en a rayé quasiment la moitié. Puis, en 2008, les bureaucrates de Bruxelles, bons derniers, s’y sont mis à leur tour : alarmés par la découverte des escroqueries, ils ont brusquement décidé de changer les critères d’attribution des subventions ; elles ne se calculeraient plus en fonction de la production mais de la surface exploitée.
Du coup, le propriétaire de jardin qui recevait 8 000 euros à l’hectare n’en touche plus qu’à peine 1 500. Cela a suffi à provoquer une forte contraction du nombre des entreprises, dans la production agricole et plus encore dans sa transformation et sa commercialisation.

La crise globale et la lutte de classe dans la Plaine tyrrhénienne

Ainsi allaient les choses à Rosarno quand, l’année dernière, la crise financière mondiale est arrivée jusque dans la Plaine : le prix des oranges s’est écroulé sur le marché international tandis que plus d’un millier d’émigrés licenciés des usines du centre nord se rendaient dans les campagnes du Sud dans l’espoir d’y trouver une source de revenu, même minimale et au noir.

A ce stade, à Rosarno, il a fallu faire face à trois difficultés en même temps : la réduction drastique de la contribution européenne à l’agriculture, la baisse globale de la demande en denrées alimentaires, la croissance du nombre d’immigrés à la recherche d’un travail. La conjonction de ces facteurs a provoqué un affrontement de classe entre, d’une part, le bloc social organisé autour des petits propriétaires et, d’autre part, des milliers d’immigrés qui, depuis des décennies, avaient l’habitude de travailler comme saisonniers dans ces jardins.

Une image pour résumer la situation : à Rosarno, cette année, la plupart des oranges sont restées sur les arbres, leur prix de vente ne couvrant même pas le coût de production.
Là où, il y a quelques années, plus de deux mille immigrés étaient nécessaires pour faire la cueillette, il en a suffi cette année d’à peine deux cents, alors que la crise économique en a fait venir près de trois mille dans la Plaine. Ainsi se sont créées les conditions d’un conflit social : le droit au profit pour le « capitaliste miséreux » contre l’habitude de « l’immigré maure » de tirer chaque année à Rosarno un revenu de survie.

Déjà en décembre dernier, en l’espace de quelques semaines, l’ambiance avait changé.
Les habitants de Rosarno, sous l’influence dominante des propriétaires de jardins, ont commencé à ressentir la présence des immigrés comme excédentaire et inutile ; ceux qui jusque-là étaient des manœuvres travaillant pour eux sont devenus des étrangers vagabonds à renvoyer chez eux ; à renvoyer vite, trop vite pour avoir le temps de leur payer ce travail au noir que certains avaient quand même accompli. Dans un contexte d’incapacité de la Région ou de la préfecture de Reggio à jouer un rôle de médiation politique, un malaise croissant s’est installé, et même une sorte de haine de classe entre Rosarnais et immigrés, quand il ne s’agissait pas de véritable hostilité physique.
Dans ces circonstances, il a suffi d’un geste irresponsable ou même d’une provocation volontaire, dont la gravité a été amplifiée par les discours, par les rumeurs, pour allumer la mèche de l’explosion sociale. Mais, répétons-le incidemment, le racisme n’a joué dans tout cela qu’un rôle anecdotique : les immigrés auraient été blonds aux yeux bleus que, dans de telles circonstances, les choses auraient pris plus ou moins la même tournure : celle d’un affrontement social entre entrepreneurs et salariés journaliers.

Tirer la leçon des événements

Les émeutes de Rosarno sont graves, pas tant en elles-mêmes que pour ce qu’elles ont mis en lumière d’une situation socioculturelle préexistante ; et qui concerne certes la Plaine tyrrhénienne, mais aussi la plaine de la côte Ionienne et beaucoup d’autres lieux de développement (si l’on ose appeler cela ainsi) de l’agriculture méridionale.

Ce qui caractérise cette situation, c’est l’hypocrisie publique. Attention, le problème, ce ne sont pas les comportements frauduleux, toujours possibles car la chair est faible ; et pas non plus la dimension collective de ces comportements, qui à la limite témoigne d’un certain sens de la coopération.
Ce qu’il y a de malsain, c’est l’hommage public qu’ici, en Calabre, toutes les autorités, locales ou nationales, les journaux, les évêques, les directeurs d’école…sans oublier quelques truands notoires, rendent à la légalité. Une légalité invoquée de manière obsessionnelle, comme un exorcisme, bien que le sens commun sache parfaitement de quelles violations banales et systématiques de toute bonne habitude cette légalité dont on chante les louanges est imprégnée. C’est cette hypocrisie publique qui a permis que, pendant des années, les maires, les conseillers régionaux, provinciaux et municipaux, les commissaires préfectoraux, la Protection civile, les magistrats et les policiers, les députés et les sénateurs ignorent les conditions non seulement illégales mais inhumaines dans lesquelles vivaient et vivent des milliers d’immigrés contraints de travailler au noir dans les campagnes méridionales. Comme par un tic nerveux collectif, tous refoulaient la chose, il n’y avait donc pas de responsables. Ainsi, pendant vingt ans, aucune de ces multiples autorités n’a trouvé le moyen de prendre des mesures d’urgence pour garantir aux immigrés des logements, l’accès à l’eau, à l’électricité et aux services d’hygiène, alors que c’était possible de le faire et que cela s’est fait dans d’autres régions.
Notons au passage que l’absence de responsabilités générée par cette hypocrisie publique explique un aspect insolite de ces événements : malgré l’importance traditionnellement accordée à la présence physique dans la représentation méridionale, aucun des leaders politiques régionaux ne s’est montré dans les rues de Rosarno pendant les émeutes – à juste titre puisque les immigrés ne votent pas.

Mais l’hypocrisie n’est pas seulement le fait des autorités locales : les syndicats y participent également à plein titre. En Calabre, on l’a vu, dans le secteur privé, une bonne part du travail salarié se fait au noir.

Les grands syndicats ne font rien pour faire valoir la législation sociale dans le Sud ; les contrats nationaux n’y sont pas appliqués, peut-être sont-ils inapplicables. Et pourtant, c’est bien la négociation contractuelle centralisée des contrats qui justifie l’existence des syndicats et fournit leurs moyens matériels de reproduction à leurs bureaucraties. Voilà l’hypocrisie dont la vie syndicale calabraise est imprégnée depuis un demi-siècle. Et puis il y en a une autre, brûlante, blessante, apparue dans la dernière décennie et qui peut se décrire ainsi : alors que la masse de travail vivant qui valorise l’agriculture calabraise s’incarne presque exclusivement dans les corps des immigrés noirs, la troïka syndicale, que le poids des retraités a constipée, ne parvient pas ne serait-ce qu’à parler avec ces journaliers aux mains calleuses.
Bref, les seuls travailleurs qui peuplent nos campagnes sont des inconnus pour le syndicat des travailleurs – par choix peut-être, ou par incapacité.

Il ne faudrait toutefois pas oublier qu’à l’hypocrisie publique participe un monde bien plus large que le seul milieu politique et syndical. Ce triste sentiment s’est logé dans l’âme de beaucoup d’entre nous, de presque nous tous, Calabrais. Les seuls à en être épargnés sont ceux qui appartiennent au monde des libres associations, au bénévolat catholique, aux centres sociaux. Et remercions les immigrés de Rosarno d’avoir fait remonter cet état de chose à la conscience de tous.

Quelques modestes propositions pour agir ici et maintenant

Le monde des associations, ces communautés agissantes, est le seul interlocuteur authentique des immigrés, le seul qui puisse leur demander pardon, au nom de nous tous, pour ce qui s’est passé et se passe encore. Il va de soi que, dans des cas comme ça, les excuses ne passent pas par les mots, mais par les gestes et les actes. En lançant par exemple une campagne de dénonciation de la Région pour l’obliger à mettre en œuvre immédiatement un programme d’urgence de construction de logements dans les plaines et les zones agricoles fréquentées par les immigrés. Une campagne similaire pourrait être lancée en direction des trois universités calabraises pour qu’elles offrent des accès gratuits et des bourses d’études non pas au hasard, comme elles le font déjà pour les Espagnols et les Chinois, mais plutôt à ces jeunes immigrés instruits qui, tout en travaillant dans nos plaines, cherchent à faire des études universitaires.

Toutefois, il ne fait pas de doute que, pour le monde des associations, l’objectif principal, la grande voie de la solidarité à offrir aux immigrés, ne consiste pas à revendiquer à leur place, mais à les aider à construire leur autonomie, à s’auto-organiser. En effet, ce n’est pas par la loi, qu’elle soit régionale ou nationale, que le travail au noir peut trouver sa dignité, mais par une organisation consciente de ces immigrés qui permette de renverser un rapport de forces qui leur est aujourd’hui nettement défavorable.

Pour ce faire, il faut, dans l’immédiat, connaître pour agir : il faut ouvrir, en utilisant l’espace des réseaux, une grande enquête de masse qui éclaire, par des films et des entretiens, les histoires et les conditions de vie et de travail des immigrés des campagnes calabraises. Un travail qui reprenne la méthode des enquêtes ouvrières des années soixante, qui à l’époque étaient des outils de connaissance et jouaient un rôle d’impulsion, jacobine parfois, en faveur de l’auto-organisation. Si l’enquête démarre immédiatement, l’occasion est bonne de convertir la connaissance en actes et vice versa. Depuis quelques semaines la belle idée d’une journée de grève générale circule parmi les immigrés de toute l’Italie – pour les calendes de mars, organisée de façon autonome, indépendamment des syndicats et des partis, comme cela se faisait aux débuts du capitalisme.

Il nous semble que contribuer au succès de cette grève est une bonne façon d’offrir réparation pour ce qui s’est passé pendant les émeutes de Rosarno. En effet, tout le monde le comprend, le succès de l’initiative provoquerait une prise de conscience en faisant apparaître, en une seule journée, tel un éclair, la puissance coopérative des immigrés – sans lesquels non seulement l’économie mais même la vie civique de la nation apparaît mise à mal.

Elisabetta Della Corte et Franco Piperno

Article publié dans Courant Alternatif n°199, mars 2010


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