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Extrait de Courant alternatif n° 252 (été 2015)

Réforme du collège, l’aboutissement de la casse de l’école

samedi 15 août 2015, par ocl-lyon

Courant mai, le collège s’est subitement retrouvé au centre de débats fiévreux concernant la réforme à venir pour la rentrée 2016. Jusque là, ce niveau avait été relativement épargné par la réformite du gouvernement Valls mais il fallait bien passer sous les fourches caudines de la toute « républicaine » loi de refondation de l’école de 2013, cheval de bataille de Hollande lors de son élection. Au delà de cette manœuvre politicienne, il faut y voir la suite logique d’une casse progressive de l’Éducation nationale qui devient de plus en plus une éducation à la carte qui va renforcer les inégalités territoriales et sociales. Côté résistance, le ministère a les coudées franches car la mobilisation des professeurs a de la peine à se construire. Preuve en est, la réforme a été promulguée le lendemain de la grande grève des professeurs, le 20 mai dernier.

Plus de travail et plus de chefferie pour à terme moins de moyens pour les élèves

Le grand changement de cette réforme consiste à prendre 20% du temps disciplinaire pour en faire du temps interdisciplinaire (les fameux EPI, enseignements pratiques interdisciplinaires) pendant lesquels les élèves, à partir de la 5ème, travailleront sur 6 des 8 thèmes proposés et définis comme des enjeux du monde actuel : développement durable, communication, citoyenneté, monde économique et professionnel, etc. Une pédagogie de projet se met en place où les élèves et les professeurs devront remplir des objectifs et valider des compétences déjà mises en place avec le livret personnel de compétence depuis 2009. Du temps sera dégagé aussi pour de l’aide personnalisée notamment en 6ème (3 heures) mais le ministère oublie de dire que cela existe déjà. Du point de vue des contenus, les programmes sont réécrits et allégés car il y aura moins de temps par matière, certaines pourront même être semestrialisées comme la musique ou l’art-plastique et les matières scientifiques seront regroupées en « pôles ». La réforme supprime les classes européennes (anglais renforcé pour les bons élèves à partir de la 4ème) et les classes bilangues (allemand et anglais dès la 6ème) et les remplace par l’introduction de la LV2 dès la 5ème. Quant au latin et au grec, ils ne disparaissent pas vraiment car ils peuvent être inclus dans l’EPI « langues et cultures de l’antiquité » mais il y aura une nette diminution des heures enseignées avec les conséquences que cela induit pour les postes des professeurs de lettres classiques. La flexibilité est donc à l’ordre du jour, certains professeurs surtout pour les « petites matières » (arts, sciences) devront aller à la chasse aux heures dans les EPI pour remplir leur service de 18 heures et cela sans doute sur plusieurs établissements (1). Les équipes pédagogiques devront aussi travailler davantage pour préparer les EPI par exemple entre des professeurs d’histoire-géographie et de sciences pour un projet autour du développement durable. Cela induit des heures de concertation et de réunion qui ne seront plus rémunérées comme le veut la récente réforme des statuts des enseignants passée quasi incognito en août 2014. Avec le recul, cela s’imbrique parfaitement. Finalement, les socialistes vont réussir ce que les autres rêvaient de faire depuis longtemps : garder un professeur et un élève 35h sur son lieu de travail car en plus des réunions, les emplois du temps des classes seront alignés sur les différents projets qui peuvent se faire par groupe. En bonne réforme libérale, la flexibilité s’accompagne d’un renforcement des hiérarchies. On est bien loin de la liberté pédagogique que prône la ministre. Tout d’abord, il n’y a que 8 thèmes, très balisés qui ne répondent uniquement qu’aux besoins dits actuels mais en réalité économiques (le développement durable, la communication notamment avec la LV2, la citoyenneté, etc.), or jusque là un prof était plutôt libre de faire les projets qu’il voulait avec qui il voulait grâce à l’accompagnement éducatif et les itinéraires de découvertes qui permettaient par exemple de faire des clubs. Mais tout ça va disparaître, faute de moyens alloués. Pire, les EPI seront décidés par le chef d’établissement. Dans les textes, c’est plus alambiqué car il est dit que les 2 thèmes étudiés pour chaque niveau scolaire seront votés par le conseil d’administration (1/3 prof ; 1/3 parents d’élèves, 1/3 direction) sous l’avis du conseil pédagogique (regroupant un référent de chaque matière + la direction) mais la conclusion reste la même car quand on connaît le fonctionnement de ces conseils, ils n’ont rien de démocratiques, ils servent trop souvent à entériner la décision de l’administration. Aussi, une hiérarchie intermédiaire est prévue avec la nomination par le chef d’établissement de plusieurs coordinateurs d’EPI qui pourront être payés jusqu’à 3 750 euros/ an. La belle carotte pour certains va se transformer en bâton pour la plupart des enseignants car immanquablement des histoires, des tensions voire des frustrations pour les plus impliqués vont naître et diviser ! Et les élèves dans tout ça ? Ils seront les victimes de cette casse du temps scolaire au nom d’une interdisciplinarité annoncée comme nouvelle (ce qui est en partie faux) et qui cache en réalité une cure d’austérité. Ils seront toujours plus nombreux en classe car la question des moyens n’est pas solutionnée. Le ministère de l’EN annonce faussement la création de 4 000 postes pour supporter cette réforme mais en réalité il s’agit d’équivalent temps plein soit 4 000 x18 heures qui seront dispatchées bien souvent en heures supplémentaires. Or la question des moyens est centrale dans des collèges où il n’y a pas assez d’AED (les surveillants), d’AVS et d’AVSI (assistants pour les élèves en difficulté) et où la précarité est de plus en plus importante notamment pour ces postes pourtant essentiels au bon fonctionnement d’un établissement.

Difficile de s’y retrouver entre les débats et les syndicats

Dans ses interventions, Najat Vallaud Belkacem s’appuie sur les enquêtes PISA pour dénoncer le « collège le plus inégalitaire d’Europe », avec les fameux 15 % : 15 % des élèves les plus favorisés socialement disposent de dispositifs spéciaux comme les classes européennes ou le latin tandis que 15 % des plus défavorisés sont abandonnés ce qui représente 150 000 élèves qui sortent de leur scolarité obligatoire (16 ans) sans aucun diplôme. La ministre avance alors le nouvel esprit de la réforme avec des mots comme « épanouissement », « démocratie collégienne », « fin de la ghettoïsation », etc. Fumisterie quand on sait que les moyens de mesure du mauvais état de santé du système éducatif, ici l’enquête PISA, sont les outils inventés et utilisés par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) qui prône la libéralisation des enseignements, la généralisation des compétences et la privatisation de l’école du moins pour celles et ceux qui ont les moyens (2). Fin de la ghettoïsation vraiment ? Ou début de l’apartheid ! Aussi, les réactions à cette réforme sont allées bon train opposant schématiquement les élitistes et les égalitaristes. A droite, la réforme ferait baisser le niveau général et entretiendrait la médiocrité. Le FN, mais c’est aussi la position de la droite classique, à travers le collectif Racine qui rassemble des « enseignants patriotes » défend l’école de la IIIe république, du temps des hussards noirs qui colonisaient alors les territoires et les têtes et qui inculquaient une morale citoyenniste et guerrière. Ils ne veulent pas non plus entendre parler d’interdisciplinarité qui perdrait les élèves. A gauche et notamment dans le milieu enseignant, c’est plus désordonné car beaucoup n’ont pas encore fait le deuil du socialisme. Comme la réforme prévoit la disparition des classes européennes et bilangues, profs et parents des bons élèves se sont arc-boutés. En même temps, ils sont nombreux à reconnaître le dysfonctionnement du collège. Le miroir pédagogique de la réforme fait passer le reste. On se résigne dans le pragmatisme, il faut bien que ça bouge... Et si on n’hésite encore, il y a les intellectuels et les pédagogues comme Philippe Meirieu, Antoine Prost mais aussi Laurent Berger (CFDT) et François Chérèque (président de Terra Nova, think tank du PS) qui signent la tribune « contre l’école inégalitaire, vive le collège du XXIème siècle » dans le Monde du 19 mai. Contre cette réforme, la réaction syndicale a été plus que timide. Une seule grande grève a été lancée pour le 19 mai rassemblant le SNES (majoritaire), la CGT éducation, FO, Sud éducation mais aussi le SNALC (plutôt à droite et élitiste) (3). Elle a été plutôt bien suivie quand on sait l’état de la mobilisation des professeurs ces dernières années puisque dans le secondaire à peu près 50% des profs l’ont faite. Mais dès le lendemain, l’arrêté de décret est signé par un gouvernement qui joue la carte de la fermeté et de la précipitation. L’effet a été dévastateur, les centrales syndicales ont eu du mal à reproposer des dates et il a fallu attendre le 11 juin pour une nouvelle journée de grève beaucoup moins suivie que la première et qui, en réalité a enterré le mouvement. Et pourtant sur cette histoire de réforme, la base a poussé et pousse encore. Des initiatives en direction des parents d’élèves sont prises, des réunions d’information ont eu lieu avec aussi des tractages. A la FCPE (principale association des parents d’élèves), le bureau a même été déposé à leur congrès à cause de leur soutien à la réforme. Mais comme d’habitude le temps joue en défaveur des résistances, bientôt les vacances …

Dénoncer les nouvelles inégalités et la précarité dans l’Éducation nationale

Comment se positionner face à cela ? Il ne s’agit pas ici de défendre le collège tel qu’il existe aujourd’hui ni d’entretenir des illusions sur le rôle de l’école qui, définie par le pouvoir, reste et restera la courroie de transmission des valeurs dominantes (démocratie représentative, concurrence, individualisme, autorité) et l’antichambre des besoins économiques de demain via l’orientation en fin de 3ème dans les filières générales ou professionnelles (4). Mais il convient tout de même pour les travailleurs de l’éducation (les profs, AED, AVS, AVSI, etc.) et les usagers (parents et élèves) de dénoncer cette réforme et d’essayer de mettre en place un rapport de force pour proposer une autre vision de l’école. Ce que l’on nous propose, c’est un système éducatif de plus en plus libéral dans le sens où il est de plus en plus territorialisé et donc autonomisé. Cette territorialisation se décline dans tous les niveaux. En primaire, il y a la réforme des rythmes scolaires où chaque commune gère les TAP (temps périscolaire) à sa manière et surtout selon ses moyens et il existe aussi les Pedt (projet éducatif territorial) qui sont des contrats entre la collectivité territoriale, les organismes publics mais aussi privés qui œuvrent dans le champ éducatif, l’éducation nationale et le préfet. Dans le secondaire, il y a déjà la réforme du lycée où le temps scolaire a été allégé pour de l’accompagnement personnalisé qui en réalité se fait en classe complète (bonjour l’efficacité) et des enseignements d’exploration. Enfin, dans l’enseignement supérieur, il y a eu les lois LRU d’autonomie et de mise en concurrence des universités. Le désengagement de l’État se traduit par des gels de postes, l’explosion de la précarité et des conditions de travail et d’étude de plus en plus dégradées (formations supprimées, locaux indignes, restructurations de services, externalisation, mobilités forcées, souffrance au travail...) dans une mise en concurrence de tous contre tous. Avec la réforme du collège, la boucle va être bouclée. Désormais, l’éducation se fera à la carte géographique et à la carte bancaire. Pas de problème, a priori, pour les établissements dits favorisés dans des régions plutôt riches et socialement avantagées mais dans les bahuts les moins favorisés, on proposera moins de projets inter ou extra disciplinaires. Cela entraînera immanquablement le départ des bons élèves dans le privé car les élites sont toujours soucieuses de la bonne reproduction de ses rejetons. Finalement, c’est une casse planifiée d’un service public pour faire des économies mais aussi pour servir les intérêts privés. Face aux difficultés scolaires, les parents débourseront de plus en plus d’argent pour des cours particuliers au black ou via Acadomia. L’économie de l’éducation a de beaux jours devant elle.

Comment lutter face à cela ? Il convient tout d’abord recadrer la pédagogie qui sert de cheval de Troie au libéralisme dans l’éducation et qui endort tout le monde. Elle est certes nécessaire et importante à prendre en compte dans une classe devant des élèves (et en cela, elle doit être la plus émancipatrice possible) mais elle ne doit pas cacher le reste et notamment les conditions matérielles du métier et l’arsenal idéologique que véhicule l’école dans son ensemble, avec ou sans pédagogie alternative en son sein. Dès lors, il faut savoir garder le cap en se rappelant la trajectoire générale pour marteler et imposer des revendications claires contre ce processus. Dénoncer les inégalités nouvelles et surtout la précarité grandissante dans l’EN semble une bonne porte d’entrée pour construire la lutte la plus large possible. Une grève qui inclut des assistants d’éducation par exemple est bien plus efficace qu’une simple mobilisation du corps enseignant car plus personne n’est là pour garder les élèves et la responsabilité retombe sur les épaules des directions. Aussi, parler des conditions de travail permet de tisser des liens entre les personnels qui n’ont pas forcément les mêmes contrats mais qui travaillent ensemble. Enfin, dénoncer les inégalités sociales que va renforcer la réforme des collèges peut paraître plus entendable pour des parents d’élèves qui connaissent déjà ces réalités et cela permet d’ancrer et élargir une lutte sur un territoire.

Fabien, prof en collège

Notes

(1) Un professeur « doit » 18 heures de cours devant des classes (on peut lui imposer une heure supplémentaire) mais à cela il faut rajouter le travail essentiellement fait à la maison : préparation de cours, correction de copies, etc. En août 2014, un décret a modifié les statuts des enseignants rendant plus flexible leur emploi du temps et leur indemnisation.

(2) Lire sur le site de questions de classes, l’article de Didier Muguet « Pisa, un fétiche utile à quoi ? » - http://www.questionsdeclasses.org/ ?...

(3) Pour un argumentaire plus complet, lire le hors-série n°16 de Courant Alternatif

(4) Unsa et SGEN-CFDT du côté de la réforme


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