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Charlie hebdo : De Val en pis

vendredi 29 août 2008, par Courant Alternatif

La récente affaire Siné-Val illustre encore une fois ce qu’est devenu Charlie tombé sous la coupe de Philippe Val. Il y a à peine un an nous avions publié cet article qui rappelle d’autre états de fait de cet inquisiteur des temps modernes, chevalier du prêt-à-penser "démocratique".

Le 14 septembre dernier, Philippe Val, consacrait sa chronique sur France Inter à un supposé combat que Ben Laden mènerait de concert avec Chomsky... contre la démocratie, les USA et pour le totalitarisme. Le procédé utilisé, le mensonge, l’amalgame et le raccourci allusif est une nouvelle fois révélateur de la nature profonde du bonhomme et de ce qu’est devenu le journal qu’il dirige d’une main de fer. Preuve aussi que des méthodes qu’on croyait surtout staliniennes n’ont pas disparu avec la chute du mur de Berlin.

Ben Laden, Chomsky, Mermet tous complices

Voilà comment Philippe Val entamait sa chronique : “ Je voudrais revenir sur un événement médiatique qu’on n’a pas assez bien mesuré la semaine dernière. Tout ce qui hait la démocratie nourrit également une haine basique des médias et des moyens d’information libre. On l’a vu encore avec la récente communication de Ben Laden, toujours intéressante - c’est toujours intéressant Ben Laden - dans laquelle il rend un hommage appuyé à Noam Chomsky ”

Quelle est cette déclaration de Ben Laden à propos de Chomsky ? La voici : “ Cette guerre [Irak, NDR] était complètement inutile, comme le montrent bien vos propres rapports et, parmi les plus capables pour vous parler de ce sujet et de la fabrication de l’opinion publique de votre côté, Noam Chomsky. Il a donné des conseils raisonnables avant la guerre. Mais le dirigeant du Texas n’aime pas recevoir de conseil ”.

Ainsi, ce qui n’est qu’un procédé médiatique consistant à souligner les fissures de la société ennemie et à mettre en valeur les opposants au régime combattu, une stratégie couramment utilisée par tous les Etats belligérants y compris les USA, devient pour Val une collusion objective. Chomsky = Ben Laden.

Mais l’humoriste ne s’arrête pas en si bon chemin : “ les auditeurs d’Inter connaissent bien ce grand intellectuel américain puisque notre confrère Daniel Mermet a diffusé cinq heures d’entretien avec lui en mai dernier. Ben Laden est donc venu porter main-forte au promoteur des idées de ce sympathique intellectuel... Donc Mermet = Ben Laden.

Ça marche ? Alors il continue : “ [Chomsky] est un penseur très original, dont on peut, de temps en temps - de temps à autre - lire les tribunes dans Le Monde diplomatique et qui vient d’avoir la caution suprême du plus indiscutable des ennemis de l’Amérique : Oussama Ben Laden lui-même ”. Ben Laden = Le Monde diplomatique.

Puisque Ben Laden et Chomsky “ se sont trouvés ” comme le précise Val, tout défenseur de Chomsky ou simplement qui lui donne la parole, est un suppôt de Ben Laden.

Val est un croisé moderne qui poursuit un but parfaitement identifiable : faire soupçonner de totalitarisme (conscient ou inconscient) tous ceux qui se permettent d’émettre des doutes sur le système démocratique occidental et sur la division du monde entre le bien et le mal, qui critiquent la presse au lieu de l’améliorer, qui émettent des doutes sur l’envahissement de l’islamisme en posant conjointement la question du colonialisme et de l’impérialisme. On peut certes discuter de tout cela, certains le font avec sérieux, mais lui, Val, ne fait qu’effleurer le sujet, puis tranche, condamne et exécute au moyen des plus bas des procédés de la rhétorique stalino-jésuite.

C’est que, pour lui, l’antiaméricanisme est en fait un antisémitisme. Que n’a-t-il renommé son canard Sam Hebdo ?

Qui sont les ennemis poursuivis par Val ? : l’extrême gauche, les antimondialistes et les anti-impérialistes. Le combat n’est pas récent : le 24 décembre 2003 dans l’éditorial de Charlie Hebdo, Val s’attaquait à l’Observatoire français des Medias et au journal PLPL, animé entre autres par Serge Halimi, qui avait décerné à Jean-Luc Hess, responsable de l’information à France Inter “ la Laisse d’or ” qui récompensait le journaliste le plus servile. Il s’adressait déjà à l’animateur de là-bas si j’y suis : “ Halimi, fidèle à ses habitudes de rongeur de la charpente qui l’abrite, s’exprime régulièrement et librement dans l’émission de Mermet. J’imagine que Mermet, comme tous les collaborateurs d’Inter, doit se sentir terriblement humilié d’être le subordonné de l’homme le plus servile des médias [...] Avec le sens de la liberté et de l’honneur que je lui connais, je ne doute pas qu’il va, comme moi, protester véhémentement de l’honnêteté jamais prise en défaut de Hees, sous la direction duquel il s’honore de faire librement son travail ”. Une sommation à laquelle Mermet répond le 5 janvier 2004, non sans humour : “ Jean-Luc Hees est honnête ! Jean-Luc Hees est bon ! Jean-Luc Hees est juste ! Jean-Luc Hees est un chef avisé, sobre et pondéré ! Jean-Luc Hees est un grand journaliste, il a la Légion d’Honneur, il parle l’américain et il monte à cheval ! [Hennissement en fond sonore]. Voilà pour le cheval ”.

Val est devenu un patron de presse, un personnage honorable, un maître à penser. Soucieux de sa nouvelle posture, il s’est fait pitoyable lorsque son complice des premières heures sur les planches entre 77 et 86, Patrick Font, a été inculpé pour pédophilie. Il ne le connaissait qu’à peine a-t-il prétendu, lâchant son ex-copain de la manière la plus minable, alors qu’ils sillonnaient tous les deux la France en long et en large et que certains de leurs sketches paraîtraient, sur cette question, singulièrement politiquement incorrects en ces temps de puritanisme triomphant.

Délit imaginaire d’antisémitisme

L’une des accusations favorites que Val délivre avec largesse est celle d’antisémitisme. Il en use, sans preuve, avec le même procédé d’allusions perfides, d’amalgames du genre “ les amis de tes amis ”, ou “ complicité objective ”.

Premier visé - toujours lui - Chomsky. Dans la même chronique et pour le cas où les arguments contre le linguiste américain vous laisseraient encore un doute : “ Ce sympathique intellectuel qui s’était déjà fait connaître des publics spécialisés grâce à une préface POUR les écrits négationnistes de Faurisson... ”. Bing ! Dans la gueule... Peu importe que ce texte incriminé n’ait pas été destiné à être une préface à Faurisson et qu’il ne se prononçait pas POUR le négationnisme... l’auditeur, qui ne connaît pas l’“ affaire ” vieille de 20 ans, de bonne foi ne peut que “ lâcher Chomsky ” exécuté comme le furent bien des dissidents aux régimes staliniens sur la foi d’une très vieille note de police “ qui montre bien que... ”. Philippe Val garde ses arrières au cas où... Pour qui aurait cru avoir entendu dire que Chomsky était lui-même Juif, Val possède une botte secrète : “ Chomsky fait partie de ces génies qui croient que le commun des mortels est assez stupide pour penser qu’il ne peut pas exister de Juif antisémite ”. Val ne dit pas explicitement que Chomsky est antisémite mais si vous ne comprenez qu’il l’est vous êtes soupçonné d’avoir une peau de saucisson sur les yeux. La preuve, Chomsky dit que “ L’Etat d’Israël est une base américaine au Proche-Orient ”. Vous voyez bien ! Si vous partagez cet avis sur l’Etat hébreu c’est que vous êtes, vous aussi, antisémite. Et l’extrême gauche dans tout ça ? Elle aussi est plus que douteuse. Le 21 mars 2007 après le procès de Badinter contre Faurisson, Val écrivait : “ [...] Le négationnisme n’est pas apparu comme ça, une petite génération après la fin de la guerre, dans cette librairie du Quartier latin, où trotskystes et fascistes venaient se désaltérer ensemble dans l’égout de l’antisémitisme. Il n’a fait que ressurgir du fond de la tragédie nazie ”.

Revoilà donc remise au goût du jour, le fameux couplet sur l’“ hitléro-troskysme ” qui fit les beaux jours de la propagande stalinienne pour exécuter les opposants de gauche. Tous les ennemis de Val, les nonistes, les islamistes, les communistes, les altermondialistes, les trotskystes, les anarchistes (sauf ceux de droite)... tous des antisémites !
Les organisations trotskystes qui, à l’époque de la libraire La Vieille Taupe, s’honoraient de compter parmi elles de nombreux Juifs, ignoraient, elles aussi, que ces rescapés des camps, ces fils et filles de déportés n’étaient que de Juifs antisémites !

Peu importe pour Val les erreurs sur la librairie en question. La Vieille Taupe fut ouverte en septembre 1965 par un collectif comprenant des militants et des sympathisants (Pierre Guillaume, Jacques Baynac, Bernard Ferry, etc.) de “ Pouvoir ouvrier ” (groupe politique — séparé de “Socialisme ou Barbarie” l’année précédente – où on trouvait également Lyotard, Souyri, Véga...). Le groupe de la Vieille Taupe est exclu de PO en 67 et se rapproche du bordiguisme. Or pendant ces années-là nulle présence de fascistes à la librairie sinon pour en briser la vitrine. On y trouve des écrits antistaliniens, ultragauches, conseillistes ou libertaires. Les situationnistes la féquentent un temps, les communistes libertaires aussi, les trotskystes beaucoup moins si mes souvenirs sont bons (évidemment, la librairie regorgeait de textes anti-léninistes !). La librairie disparaît en 1972 et ce n’est qu’en 1979 que naît la Vieille taupe n°2, un groupe effectivement négationniste avec Pierre Guillaume, rescapé de la Vieille Taupe n°1 et condamné immédiatement par Baynac et Ferry.
Mais tout cela, pour Val ne sont que des détails, il mélange dates, lieux, personnages, tendances politiques, et la calomnie se répand.

Charlie

C’est en 1990 [1] que suite à un gros clash à La Grosse Bertha réapparaît Charlie Hebdo auréolé d’une antique gloire humoristique, contestataire et soixante-huitarde. Philippe Val qui s’empare de fait du journal saura tout à la fois faire fructifier l’image subversive et changer de cap. Le must du non conformisme est maintenant la démocratie parlementaire et l’Etat. De l’ancien Charlie on ne garde que... le sexisme. Quand même !

L’Hebdo, que PLPL surnomme le NEM (Le Non Evénement du Mercredi) ce qui lui vaudra une haine farouche de l’ex-chansonnier (voir plus haut), s’illustre par une campagne hautement subversive : il faut interdire le FN ! Comment ? Par des pétitions. Cette campagne, d’une radicalité inouïe au XXIe siècle, donne encore un peu le change dans la mesure où une partie de l’extrême gauche et des milieux antifascistes dits radicaux sont sur la même ligne.

Lors de la “ révolution orange ”, en Ukraine, l’oncle Charlie mène campagne... pour le candidat pro Russe. Pourquoi ? Parce que “ Blancs, Rouges, nationalistes, anarchistes, nihilistes, tous les courants qui se sont opposés au cours des siècles sur ces vastes terres ont en commun d’avoir massacré par centaines de milliers les Juifs ”. Tous les Ukrainiens étant antisémites mieux vaut que le pays soit sous la domination des orthodoxes uniates, des cadres ex-soviétiques, bref de la Russie de Poutine, bien connus pour n’avoir jamais fait montre d’antisémitisme !

Autre combat picrocholin de l’oncle Charlie, les langues régionales. Il soutient, avec le Chevalier Taguieff, l’héroïque combat contre la charte européenne des langues régionales, finalement défaite en 1999, considérant que tout défenseur d’une langue régionale est un communautariste en puissance. Philippe Val proclame à la radio que “ nous avons la chance inouïe d’avoir la plus belle langue du monde et que c’est dans celle-ci que tous et toutes doivent s’exprimer ”. L’ineffable Bernard Maris, oui, oui, l’économiste médiatique chargé de faire contrepoids au très libéral Jean-Marc Sylvestre, le vendredi sur France Inter, l’auteur de l’Anti manuel d’économie, le chroniqueur régulier à Charlie sous le pseudo d’“ oncle Bernard ” y écrit : “ A bas les patois ! Les aborigènes vont pouvoir parler leur patois, pardon leur langue, sans se faire rire au nez. Et même peut-être garder leur accent c’est-à-dire leur béret et leurs sabots ”. Ben couillon, si c’est pas raciste ça ! Et pour quelqu’un chargé de représenter la critique de la mondialisation ça en dit long sur le rôle du bouffon.

Et puisque nous en sommes au racisme, signalons pour terminer que Charlie, sous la plume de Robert Misrahi, a fait en son temps l’apologie du livre d’Orianna Fallaci, La rage et l’Orgueil, affirmant que “ rien - non vraiment rien - dans son livre ne permettrait de l’accuser de xénophobie et de racisme ”. Pourtant, dans son livre, elle écrivait que “ il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût ” ou encore que les musulmans “ se multiplient comme des rats ” ou bien qu’au “ Au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, [les fils d’Allah] passent leur temps avec le derrière en l’air à prier cinq fois par jour ”. Rien de moins. La Fallaci a peut-être dérapé, mais, selon le chroniqueur l’intention et la cause sont bonnes : la lutte contre l’islamisme. Car ce dernier est la nouvelle menace à laquelle le monde est confronté après le fascisme, le nazisme et le stalinisme, comme le rappelle le Manifeste de Caroline Fourest et BHL, signé par Val, à la suite des caricatures de Mahomet. A l’évidence, le sain anticléricalisme des débuts n’est plus qu’un prétexte et une façade pour nos croisés devenus ardents défenseurs de l’Occident et de la position américaine de recherche d’un nouvel ennemi planétaire !

JPD

Notes

[1] lire 1992

6 Messages de forum

  • Charlie hebdo : De Val en pis

    1er septembre 2008 14:44, par Bernard Ferry
    A propos de la librairie "La Vieille Taupe", je voudrais seulement préciser que je n’ai pu faire partie de ses fondateurs en 1965 puisqu’à l’époque je n’avais que.... quatorze ans ! En revanche, je l’ai assidûment fréquentée entre 1970 et 1972, à l’époque où elle réunissait effectivement un certain nombre de révolutionnaires antiléninistes, et que loin d’être un repaire d’antisémites, elle a été un lieu exceptionnel de formation théorique pour un certain nombre de jeunes militants. Il est également exact que dans les années 80, dès que je me suis rendu compte des dérives antisémites du sinistre Pierre Guillaume je m’en suis écarté avec horreur. Bernard Ferry.
  • Charlie hebdo : De Val en pis

    1er septembre 2008 23:32

    "Mais tout cela, pour Val ne sont que des détails, il mélange dates, lieux, personnages, tendances politiques, et la calomnie se répand." (...) "C’est en 1990 que suite à un gros clash à La Grosse Bertha réapparaît Charlie Hebdo ...

    CHARLIE N’EST PAS REPARU EN 90, LA GROSSE BERTHA A PUBLIÉ SON PREMIER NUMÉRO À LA VEILLE DE LA GUERRE DU GOLFE (JANVIER 1991). RAPPELEZ-VOUS :"1000 MILLE MORT SINON RIEN" , CHARLIE C’EST PLUS TARD... LE MÉLANGE DES DATES, L’AMALGAME, TOUT çA TOUT çA...

    HERBERT

    • Charlie hebdo : De Val en pis 2 septembre 2008 04:38, par jpd
      C’est vrai, il fallait lire "ce n’est qu’après 1990...". Précisément mi 1992 que reparaît Charlie hebdo
  • Charlie hebdo : De Val en pis

    2 octobre 2008 10:29
    Je trouve cela terrifaint que dans cet article qui certes répond à certaines affabulations de Val, il ne soit jamais évoqué l’ambiguïté et le beaufisme de Siné ...
    • Charlie hebdo : De Val en pis 3 octobre 2008 10:48, par Patrick Fonte

      C’est tout simplement que l’article visait Val et la ligne éditoriale de son hebdomadaire, et qu’il a été écrit un an avant que Siné se fasse virer. Rien de bien terrifiant la dedans.

      Après on peu discuter de la production de Siné, qu’on aime ou qu’on aime pas, c’est un autre débat... On peut aussi constater que Siné n’a quitté Charlie Hebdo que bien tardivement, alors que d’autre on rompu de leur propre chef pour signifier leur désaccord avec la ligne politique de Val.. C’est encore une discussion

      Mais ce qui parait intéressant, c’est de voir en quoi Siné remonte une équipe qui fout des coups de pieds au cul au politiquement correct, et à l’humour convenu de la clique médiatique, que l’on trouve sa production beauf ou pas bôf... Quand à l’ambiguïté... vaste sujet !


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