OCL - Organisation Communiste Libertaire

Accueil du site > 2. Courant Alternatif, Mensuel anarchiste-communiste > 195 Décembre 2009 > Derrière l’occupation, l’exploitation et les profits capitalistes

Palestine

Derrière l’occupation, l’exploitation et les profits capitalistes

vendredi 4 décembre 2009, par Courant Alternatif

A propos du conflit israélo palestinien, les médias et même le mouvement de solidarité avec la Palestine négligent trop souvent l’aspect économique de l’occupation israélienne. Seule l’approche idéologique, évidemment nécessaire, portant sur une critique du sionisme, avec toutes les nuances possibles selon les organisations est mise en avant. Une compréhension globale de la problématique de cette lutte de libération ne peut se faire sans une connaissance de la réalité économique de cette occupation. Une première prise de conscience se dessine néanmoins depuis peu par le biais du mot d’ordre BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions) repris par plusieurs organisations de solidarité. Cette approche prend en compte la réalité économique de la colonisation à travers les entreprises qui en profitent et qu’il faut boycotter. Au-delà des aspects négatifs de toutes sortes subis par les palestiniens, il sera question ici des avantages et autres « bienfaits » que peut tirer Israël de l’occupation et de la colonisation et des raisons bassement matérielles justifiant le désir, pour des milliers de colons, de rester là où ils sont. Le texte qui va suivre est largement inspiré d’articles de presse israéliens et internationaux.

Bref historique sur la colonisation

La colonisation commence de fait en 1968 avec l’occupation faisant suite à la victoire d’Israël en Juin 67. Elle n’a jamais cessé depuis, quels que soient les gouvernements qui se sont succédé.
Il faut distinguer deux types de colonisation, celle gérée par l’Etat à travers les différents appels d’offre lancés régulièrement aux entreprises de bâtiment qui vont concerner des terrains « appartenant » à l’Etat, genre ex zone militaire ou bien terres considérées comme étant en déshérence, plus communément appelées terres des absents, abandonnées de fait par leurs anciens propriétaires croupissant en tant que réfugiés depuis des années dans un camp quelconque en Jordanie ou du Liban. Il y a aussi celle gérée par des promoteurs privés à partir de terrains confisqués aux palestiniens dans le cadre de l’extension de colonies. Celle-ci est de loin la plus importante. Le cas de Bi’lin est un peu différent, c’est une expropriation des terrains de la commune palestinienne de Bi’lin en vue de l’extension du mur afin d’y inclure l’extension de la colonie, souvent dénommés terrain militaire, Modi’in Ilit.
On a vu aussi le cas de terres vendues discrètement par des palestiniens eux-mêmes, certains ayant eu à subir des pressions de tous ordres, d’autres acceptant un confortable viatique assorti d’un billet d’avion pour un pays lointain. Il faut rappeler à cette occasion que les grandes vagues de colonisations juives avant l’indépendance de 1948 ont été possibles grâce à l’achat de terres souvent payées très cher par l’Agence Juive à de riches propriétaires ottomans vivant à Beyrouth ou à Damas, n’y ayant la plupart du temps jamais mis les pieds, plus motivés par l’aspect lucratif que par un quelconque sentiment nationaliste arabe. Aujourd’hui, les promoteurs privés israéliens disposent le plus souvent de fonds provenant des communautés religieuses ultra sionistes américaines. Dans tous les cas, les terrains expropriés appartiennent au départ à l’Etat souvent dénommés terrain militaire, qui soit les vend au privé, soit les valorise lui-même selon l’endroit qu’il souhaite développer.

Les effets de la colonisation

Le premier des constats, c’est que l’occupation de la Palestine est source d’immenses profits, pas seulement pour les colons qui y vivent et les entreprises qui y prospèrent, mais aussi pour l’état d’Israël par un apport non négligeable en P.I.B. issu de l’activité développée dans ces colonies, appelées pudiquement « implantations » par Israël. De la même manière, Israël ne parlera jamais de territoires occupés, mais de territoires disputés. Ceci à partir d’une pseudo ambiguïté soi disant relevée dans les termes de la résolution 2421 de l’ONU.

On recense aujourd’hui 285 000 Israéliens vivant en Cisjordanie dans 135 implantations. En ajoutant Jérusalem-Est, le chiffre monte à près de 600 000. Un fait accompli sur lequel il sera difficile de revenir.
Depuis la mi-1990, le nombre de colons juifs a plus que doublé en Cisjordanie où vivent quelque 2,5 millions de Palestiniens.
Ces colons se sont constitués en un groupe de pression particulièrement puissant, le YESHA, acronyme hébreux pour Judée, Samarie, Gaza), c’est à dire la Cisjordanie et la bande de Gaza. Celle-ci n’est plus concernée depuis 2005, date du retrait unilatéral, mais le nom est resté. Il a été fondé dans les années 1970 en succession du Gush Emunim (bloc de la foi). Il est constitué de vingt-cinq maires élus et de dix dirigeants de communautés, représentant un total d’environ 255 000 personnes.

Le nouveau mot d’ordre de la droite israélienne

L’un des arguments de campagne de Benyamin Netanyanhou était qu’à défaut d’avoir « la paix des armes », il fallait travailler à l’instauration d’une « paix économique », histoire d’éluder les questions politiques délicates sans pour autant apparaître comme quelqu’un qui ne fait rien vis-à-vis du processus de paix.

Premier constat : toutes les institutions internationales qui se sont penchées sur un possible développement économique de la Palestine depuis les accords d’Oslo ont été unanimes. Toutes l’annoncent d’une seule voix : le bouclage et l’émiettement des territoires sont les principales entraves à l’activité économique en Palestine. Pire, depuis la construction du mur, des milliers de travailleurs palestiniens, remplacés notamment par les migrants russes, soit quelque 100 000 Cisjordaniens et Gazaouis, ont grossi les rangs des chômeurs, représentant environ un cinquième de la main-d’oeuvre palestinienne. Actuellement, un tiers des habitants arabes des territoires occupés n’ont plus aucune activité rémunérée, ne serait-ce qu’à temps partiel.

Zones industrielles juives

La réponse de Netanyahou a été celle d’un nationaliste ultralibéral qui fait croire qu’il se préoccupe de l’économie palestinienne alors qu’en fait il s’efforce de répondre aux exigences des colons en leur apportant les infrastructures et les services nécessaires pour faire de ces colonies des villes à part entières. Tout cela génère de l’activité et donc des besoins de main d’œuvre. De plus, tous ces services qui sont apportés sont de longue date un business très convoité par les entreprises israéliennes et une source importante de travail pour les Palestiniens. De même que le très controversé tramway de Jérusalem, un temps menacé par la campagne internationale BDS, géré par les transnationales françaises Alstom et Veolia, le maillage serré des implantations juives de Palestine au territoire israélien recèle de juteuses opportunités pour les joint-ventures à capital national et international, en particulier pour tout ce qui concerne les routes de contournements uniquement réservés aux colons.
Les colonies étaient au départ des lieux de peuplement, s’apparentant plus à des cités dortoir qu’à de véritables villes. Les choses ont commencé à évoluer sous le gouvernement d’Olmert et se sont confirmé sous l’actuel gouvernement de Nétanyahou avec l’apparition des colonies industrielles, qui ont poussé ces dernières années à l’ombre du mur de séparation. Si les implantations ont toujours hébergé des activités économiques, de l’artisanat des débuts, « on est passé à la production industrielle », selon Debby Lerman. Ces zones industrielles concernent surtout le secteur de l’agro-industrie, en particulier dans la vallée du Jourdain ainsi que des entreprises de high tech installées le long du mur. Plusieurs dizaines de milliers de Palestiniens franchissent quotidiennement les check points de ces zones industrielles d’un genre particulier.
Raed Abu Youssef, un syndicaliste palestinien d’Hébron tente d’organiser depuis plus d’un an pour le compte de l’ONG israélienne Kav La’Oved2 des travailleurs dispersés dans plus de 350 entreprises. Une tâche gigantesque que cette petite organisation mène pratiquement seule depuis 2002. Par tradition, Histadrout, la grande centrale syndicale israélienne proche des travaillistes, n’intervient jamais pour tout ce qui concerne les territoires occupés. Quant aux syndicats palestiniens, interdits de séjour dans les colonies, ils se montrent réticents à l’égard de travailleurs qui ont longtemps fait figure de « traîtres ». « Mais le phénomène a pris une telle ampleur que les syndicats commencent à se coordonner avec nous », assure Raed Abu Youssef.

Zone de non droit et paradis patronal

C’est dans les colonies que la comparaison entre Israël et l’ancien régime sud-africain est la plus flagrante : un apartheid territorial plaçant le réservoir de main d’œuvre sous contrôle militaire. Mieux qu’un bantoustan sud-africain, une colonie en Cisjordanie, « ce n’est pas la Palestine, ce n’est pas Israël, c’est une zone libre ».
Liberté, en tout cas, pour les employeurs, qui disposent là d’un réservoir inépuisable de travailleurs dociles, bien formés et corvéables à merci n’ayant pas d’autre choix que d’être exploité.
Dans cette zone de non droit (ni Israël ni Palestine), les colons ont longtemps appliqué à leurs employés palestiniens la législation jordanienne en vigueur avant la conquête de 1967. Pas de syndicats, pas de vacances, aucune protection sociale ou sanitaire (25 morts par an), des salaires entre 6 et 10 shekels de l’heure alors que le smic israélien est à 21 shekels (1 euro équivaut environ à 5 shekel ou NIS), des conditions patronales de rêve, encore renforcées par les politiques d’encouragement menées par l’Etat d’Israël (impôts locaux modérés, prêts subventionnés). « Sans compter que les ressources – terre, eau, etc. – sont quasiment gratuites, puisqu’elles sont volées aux Palestiniens », accuse Debby Lerman. On saisit mieux pourquoi plusieurs projets de zones industrielles sont en cours d’élaboration afin d’absorber les demandes insatisfaites sur les principaux sites actuels de Tulkarem, Kalkilia, Salfit (Barkan) et Ariel. A l’initiative de Kav La’Oved, la Cour suprême israélienne avait, de manière inattendue, jeté un pavé dans la mare, en octobre 2007, en estimant que la loi sur le travail de l’Etat israélien devait s’appliquer aux entreprises installées en territoire occupé. Mais cette victoire juridique, n’est pas vraiment respectée et est facilement détournée. Entre autres astuces, des sociétés écrans enregistrées en Palestine, donc non soumises au droit israélien, où des fiches de paie tronquées suffisent à contourner la loi. Au-delà de la complicité de l’administration israélienne, le vrai obstacle réside dans la situation d’extrême précarité des Palestiniens. « Pour se rendre au travail dans une colonie, l’ouvrier a besoin d’un laissez-passer renouvelable tous les trois mois. Il a intérêt à montrer patte blanche », résume M. Youssef. Cette situation permet aux officiers du SHABAK3 de recruter des informateurs en exerçant un chantage au laissez-passer. Il n’est pas rare que l’autorisation militaire, attribuée après un entretien avec un officier des renseignements, se paie d’une dénonciation d’un « terroriste » ou d’un « agitateur », accuse Adri Nieuwhof, militante pacifiste et membre de Kav La’Oved.

Logique économique incompatible avec le processus de paix

Les différents gouvernements successifs depuis 1993 savaient très bien ce qu’ils faisaient alors qu’ils freinaient des quatre fers toutes initiatives liées au processus de paix. En effet, ce processus devant naturellement passer par l’abandon des territoires occupés et donc induire un préjudice non négligeable tant pour les colons directement concernés que pour l’économie israélienne en général.

Impact sur l’économie de la sécurité.

La protection des colonies oblige à une amélioration constante de la sécurité, de la surveillance et des moyens de dissuasion, telles que les clôtures, les barrages routiers, la surveillance électronique, les caméras et les robots. C’est le top de la sécurité dans le monde développé, et cela sert aux banques, aux entreprises comme dans les quartiers huppés proches des bidonvilles et des enclaves ethniques où les rébellions doivent être anéanties. Si Israël est considéré comme étant au top des technologies de surveillance au niveau mondial, c’est à la fois grâce à une demande toujours croissante et à l’existence d’un terrain d’expérimentation qui n’est pas prêt de disparaître.

Impact pour les carrières lucratives

L’occupation qui perdure et la situation de paix armée assurent l’emploi de centaines de milliers d’Israéliens. Quelque 70 000 personnes travaillent dans l’industrie de sécurité. Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes terminent leur service armé avec des talents particuliers ou des à-côtés séduisants. Pour des milliers d’entre eux, cela devient leur principale profession : soldats professionnels, agents du Shabak, anciennement Shin Bet, conseillers à l’étranger, mercenaires, marchands d’armes. Par conséquent, la paix constitue une menace pour la carrière et l’avenir professionnels d’une couche importante et prestigieuse d’Israéliens, une couche qui a une grande influence sur le gouvernement.

Impact sur la qualité de la vie

Un accord de paix exigerait une nouvelle répartition égale des ressources en eau à travers tout le pays (du fleuve à la mer), entre juifs et Palestiniens, indépendamment de la désalinisation de l’eau de mer et des techniques d’économie de l’eau. Même maintenant, il est difficile pour les Israéliens de s’habituer à économiser l’eau en cas de sécheresse. Il n’est pas difficile de deviner à quel point ce serait traumatisant de limiter leur consommation d’eau au nom de l’égalité. Aujourd’hui la consommation moyenne d’un israélien est de 400 litres, celle d’un palestinien est de 10 fois moins.

Impact sur la vie sociale

Comme les 30 dernières années l’ont montré, les colonies de peuplements prospèrent grâce aux conditions de vie supérieures pour certaines à celles du reste du pays. Elles offrent aux gens ordinaires ce que leur salaire ne pourrait pas leur permettre dans l’Israël souverain, à l’intérieur des frontières du 4 juin 1967 : des terrains bon marché, de grandes maisons, des avantages, des subventions, de grands espaces, une vue, un réseau routier supérieur et un enseignement de qualité. Même pour les juifs israéliens qui ne s’y sont pas installés, les colonies apparaissent de plus en plus comme la solution pour s’élever socialement et économiquement.
Si jamais une paix durable s’installait, cela aurait automatiquement comme conséquence d’atténuer, voire de supprimer complètement le prétexte de sécurité qui permet la discrimination à l’encontre des Israéliens palestiniens - dans la répartition des terres, les ressources de développement, l’enseignement, la santé, l’emploi et les droits civils (tels que le mariage et la citoyenneté). Les gens qui ont l’habitude d’être privilégiés dans le cadre d’un système basé sur la discrimination ethnique verraient sa suppression comme une menace à leur bien-être.
Au final, pour l’état d’Israël, la paix risquerait de coûter plus cher que la guerre. Cet entre deux ni paix ni guerre a tout intérêt à durer quelque soit les pouvoirs en place. Cette occupation dure depuis 42 ans. Au-delà de quelques déclarations et de quelques mouvements de protestations hélas de plus en plus éparses, la réalité de l’occupation est maintenant sur le point d’être banalisée tant au niveau de la population israélienne que de l’opinion publique mondiale. Il n’est qu’à voir la reculade d’Obama sur la question des colonies dans ses discussions avec Nétanyahou. Celui-ci bénéficie d’un réel soutien dans son électorat. Le mouvement de la résistance palestinienne n’a pas encore pu construire le rapport de force permettant d’inverser la tendance. Il lui faudra encore beaucoup de temps et beaucoup de soutien international pour se réapproprier ce dont il a été spolié

Patrick,OCL Caen Novembre 2009

Sources :
Wikipédia
Courrier International Février 2008. Bénito Perez
Ha’aretz Février 2005 mai 2009 Amira Haas
Debby Lerman : militante de la Coalition of Women for Peace
Le Monde Diplomatique Correspondant en Israël

1 La résolution 242 est sans doute celle qui a fait couler le plus d’encre. Ceci provient de l’ambiguïté née d’une subtile différence entre les textes anglais et français (tous deux officiels) qui parlent de retrait « des » territoires occupés en français et « from territories occupied » en anglais. Les gouvernements israéliens veulent seulement prendre en compte cette dernière version parce que dans une acception limitative elle leur permettrait éventuellement de conserver certains territoires occupés. Ceci ne tient cependant pas compte du second considérant, affirmant l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la force.
2 Kav la’oved c’est une ONG qui intervient dans le cadre de la protection du droit des travailleurs et d’information sur leur droits. Cette ONG a été fondé originairement pour protéger les droits des travailleurs palestiniens en Israël et puis peu à peu a commencé à s’occuper de tous les types des violations des droits du travail pour l’ensemble des travailleurs étrangers, pas seulement palestinien en Israël. Aujourd’hui cette ONG s’occupe aussi de la lutte contre les abus des agences de main d’œuvre. 
3 Service général de la Sûreté (Shabak) Le service général de la Sûreté est un organisme qui fait partie des services de renseignement d’Israël. Il a essentiellement pour rôle d’éviter tout acte dirigé contre l’Etat et contre ses ressortissants. Il est connu sous son acronyme, en hébreu le « Shine Beit Klali » (SBK ou Shabak), jadis le « Shin Beit ». Il relève directement du Chef du gouvernement.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette