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Réflexions autour de la « libération sexuelle »

jeudi 20 janvier 2011, par Courant Alternatif

Alors que la « crise » économique précarise toujours davantage les prolétaires dans le monde entier, on a largement observé ces dernières décennies, là où s’était naguère manifestée une aspiration à la libération sexuelle, un repli frileux sur le couple et la famille. On aurait cependant tort d’y voir une contradiction ou une faille dans le système d’exploitation et de domination : sa logique veut au contraire que le capitalisme s’emploie à fragiliser la condition des exploité-e-s afin de mieux les tenir à sa merci dans la production, mais que dans les relations privées règne l’ordre patriarcal.

En France, tandis que les attaques contre les salarié-e-s tendent à faire peu à peu oublier les acquis des « trente glorieuses », avec le laminage des protections juridiques comme avec le développement des délocalisations, des licenciements et du chômage, le reflux des mouvements contestataires y cantonne la plupart des revendications au terrain réformiste, et en général institutionnel, en plaçant leurs acteurs et actrices dans la position de « victimes » d’injustices que les pouvoirs publics doivent et se donnent le « devoir » de réparer. Une dérive qui, elle aussi, arrange les gouvernants : non seulement le risque de subversion s’en trouve réduit à la portion congrue, mais le « beau rôle » leur revient. Le discours féministe n’a-t-il pas été régurgité par eux en « parité entre les sexes dans les fonctions publiques » ? La lutte pour faire admettre l’existence des diverses sexualités n’a-t-elle pas été recyclée, au mieux, en campagnes médiatiques et textes législatifs contre l’homophobie ?
La capacité d’assimilation que possède le système s’apprécie là : si chaque « avancée » sociale est le produit d’une lutte, il s’en empare dès qu’il y perçoit un potentiel de marché et profit. Le droit à la contraception et à l’avortement gagné par la lutte des femmes a aussi favorisé le travail salarié féminin dont a eu besoin le capitalisme à une phase de son développement. Bref, toute revendication aboutie fait l’objet d’une « normalisation » – et ainsi se réécrit l’histoire sociale.

La libéralisation des mœurs : une mystification

Autant de leurres, à la vérité, que les « avancées » actuelles en matière de libération sexuelle. Si elles sont propres à contenter une partie de la gauche, voire de la droite, par leur caractère intégrateur et « politiquement correct », elles ne sauraient satisfaire quiconque désire changer radicalement et de façon active l’organisation sociale existante. La sexualité n’étant pas et ne pouvant être détachée de celle-ci, les normes relationnelles comme les comportements sexuels affichés lui correspondent. C’est pourquoi les rapports entre les sexes demeurent le plus souvent – en dépit de leur liberté fréquemment claironnée – basés sur l’appropriation du corps de l’autre et sur un acte, de mariage ou de PACS, visant la défense de la propriété privée (des biens mais aussi des femmes et des enfants). D’où une exigence de fidélité fondée sur l’idée que l’amour est « unique » : la passion à la Tristan et Iseut débouche sur la monogamie et sur un enfermement des femmes dans la sphère privée « traditionnellement » recherché par la gent masculine pour se garantir une descendance.
On le constate avec l’extension du concubinage et du PACS, cette exigence de fidélité n’est pas conditionnée au contrat de mariage, et pas davantage à l’hétérosexualité. Perceptible dès l’instant où deux personnes établissent une relation, et plus encore quand elles s’installent ensemble, et très visible sous le vernis de la permissivité ambiante, elle trahit la réalité d’une société qui neutralise ses membres dans un réseau serré de contraintes indispensables à sa stabilité aujourd’hui comme hier. Dans cette logique, contenter la clientèle électorale homosexuelle par la reconnaissance du mariage homosexuel qu’une partie d’elle réclame peut apparaître comme un moindre mal pour le pouvoir, s’il y gagne un soutien à sa ligne politique.
Quoique le mariage érige en « principe » la fidélité entre les deux époux, cette règle impérieuse fondée sur les religions semble toujours plus particulièrement destinée aux femmes dans les esprits. Certes, en France, celles-ci ont fini par arracher une indépendance financière qui contribue à l’évolution des mentalités (1) ; et les demandes de divorce, majoritairement féminines, sont paraît-il à 80 % pour adultère. Il n’empêche que le mari « coupable » d’infidélité sera, avec quelque admiration ou ironie, qualifié de « don Juan » ou au pire de « chaud lapin », quand l’épouse se verra facilement et illico presto assaisonnée par des épithètes autrement injurieuses (surtout si elle est « chargée de famille »). Deux poids deux mesures, au niveau planétaire.
Et que l’éducation des enfants, principalement les tout-petits, incombe en général aux femmes n’y change pas grand-chose : les mères comme les pères inculquent malheureusement à leur progéniture, avec entre autres le concours de l’école, les valeurs patriarcales auxquelles ils et elles adhèrent massivement. C’est cette adhésion à l’idéologie dominante qui empêche la « déconstruction des genres » – c’est-à-dire des sexes conformés aux rôles sociaux que leur impose le patriarcat. Tant que cette idéologie ne sera pas perçue et chassée des têtes comme propagande du pouvoir, celui-ci perdurera – quel que soit le nombre de femmes occupant des postes élevés dans ses structures. On le constate tous les jours avec l’arrivée de dames (de fer ou non) aux plus hautes fonctions politiques et économiques dans de nombreux pays (sans parler des Mme Bettencourt) : la minorité qui obtient là sa part du gâteau conforte de fait l’exploitation capitaliste comme la domination masculine.
Il est vrai que la contraception permet désormais aux femmes d’éviter une grossesse non désirée et de choisir plus ou moins le moment d’avoir un enfant. Mais en dépit de la vie « dissolue » (favorisée par l’autorisation d’assassiner les fœtus) que vitupèrent intégristes et fachos, impossible de croire que la libre disposition de son corps revendiquée dans les années 70 est devenue réalité : le discours sur la fidélité – mêlant possessivité et jalousie – prédomine, comme le couple (« légalisé » ou pas) ; et l’irruption du sida à la fin de cette même décennie a replacé l’acte sexuel dans les limites dont le dépassement avait été tenté. Incitations pressantes, par tous les canaux publics, à s’en tenir aux relations stables, préservatif obligatoire… autant de précautions qui sont venues contredire les « Jouir sans entraves » et autres joyeux slogans de Mai 68 au bénéfice d’un puritanisme très prégnant. Ce sida a constitué une arme formidable pour les tenants de l’ordre moral, dans le même temps où le sécuritaire nous était seriné comme le complément indispensable de la « modernité ». Tandis que l’audace et le dynamisme continuent de conditionner le recrutement et l’avancement dans l’encadrement des entreprises, le message omniprésent de nos jours est qu’on ne doit pas prendre de risques dans les affaires privées. Il s’agit de protéger sa famille, son corps, sa vie entière et celle des siens, en observant un ensemble de « sages » consignes, préceptes et modes de fonctionnement individuels aussi bien que collectifs. De se laisser infantiliser en s’en remettant aux spécialistes et autres « experts » en tout. Et pareil message ne vise, bien sûr, qu’à dissuader de tout écart vers une autonomie et plus encore de toute subversion.
De là les attaques contre Mai 68 menées par le présidentiable Sarkozy – après que nombre de ses slogans ont été détournés au profit du consumérisme. De là des corps vantés et parés par la publicité mais enserrés dans un carcan d’interdits, ainsi que des mobilisations cherchant, par l’obtention de certains droits, l’intégration des « minorités sexuelles » dans une société toujours fondamentalement sexiste. La libéralisation des mœurs ? Une parfaite mystification.

Le recours aux institutions : une erreur

Pareil constat incite à examiner le contenu des revendications en cours sous l’angle de leur potentiel intégrateur.
Bien évidemment, la norme hétérosexuelle comme les menées contre ses déviant-e-s restent autant d’oppressions à dénoncer et combattre, mais le mariage pour les homos (softement rebaptisés « gays » sous l’influence de courants venus d’outre-Atlantique) et les lesbiennes ne peut en revanche apparaître à quiconque critique la famille que comme leur droit absolu à bénéficier des mêmes dispositions que les hétéros… afin d’y gagner celui de pouvoir les refuser (le droit de vote pour les immigré-e-s s’inscrivant dans un registre voisin). Car, si importante que soit la satisfaction de telles revendications dans leur vie quotidienne, elle n’entre pas forcément en contradiction, malgré les apparences, avec l’ordre dominant.
Certes, l’acte homosexuel marque en soi une rupture avec les schémas patriarcaux classiques. Cependant et d’une part, cela n’implique en rien que « la » communauté homosexuelle constitue un bloc homogène et révolutionnaire « par essence » (c’est au contraire un ensemble interclassiste et reflétant les idées politiques les plus diverses) ; d’autre part, la domination et la soumission se manifestent dans les couples qu’ils soient ou pas composés de personnes de sexe différent. A l’inverse de la contestation homosexuelle dans l’après-68 (2), qui par sa charge dissolvante pouvait laisser espérer l’apparition de lézardes dans le mur de l’oppression, la légalisation du couple homo est donc même susceptible de contribuer à son renforcement, étant donné l’incommensurable capacité de récupération du système marchand (3). Par ailleurs, le rejet de l’obligation hétérosexuelle ou de l’homophobie ne suffit pas à « garantir » une libération sexuelle, non seulement parce que de multiples barrages dressés par les institutions patriarcales jouent pour brider l’aspiration à la libre disposition des corps selon les classes sociales, les sexes, les âges (4), mais aussi parce que – on l’a vu plus haut – chacun-e a dans le crâne des valeurs assenées depuis la naissance par le biais de ces institutions, et formant le socle idéologique de la société. Jouent donc également des blocages d’ordre psychologique ayant pour épicentre la notion de pouvoir ; ils provoquent frustrations, aliénations, manque de confiance en soi et en sa propre valeur qui conduisent à s’enfermer dans des relations exclusives par besoin de sécurité. Les crises qui surgissent fréquemment au sein d’un couple autour des actes sexuels accomplis « à l’extérieur » s’expliquent par là : en subissant le choix de l’autre, « sujet actif » au moins pour l’occasion, la personne qui se vit comme « objet passif » éprouve un insupportable sentiment de dépossession touchant à ses fondements propres. Pour toutes ces raisons, prendre conscience de certaines réalités dans son comportement envers autrui (marques de domination ou de soumission) et avoir la volonté de les changer ne signifie en rien que c’est gagné d’avance. La régression de la dynamique en matière de libération sexuelle initiée en France, dans la décennie 70, par les mouvements des femmes, des homos et lesbiennes, et des communautés l’a démontré. On a assisté au fil des ans à un repli sur le couple et la famille, pendant qu’étaient abandonnées la plupart des réflexions et des recherches à la fois individuelles et collectives sur le sujet – même si une mode californienne vante actuellement le « polyamour » dans certains cercles des classes moyennes et supérieures (voir l’encadré).
Pourtant, il est primordial d’y revenir si on ne veut pas s’en tenir à la simple énonciation de mots d’ordre contre la domination masculine ou contre l’hétérosexualité comme obligation sexuelle, mais aller vraiment vers une libération sexuelle – en dépit de la difficulté à le faire dans cette société et de l’impossibilité d’échapper complètement à celle-ci. Comment dépasser les positions de principe assez « faciles » à exprimer, par exemple contre l’homophobie, pour essayer d’avancer sur une voie pavée de difficultés, parce que sortant des conduites sociales attendues, mais néanmoins plus en adéquation avec nos idées ?
Il s’agit déjà de reconnaître l’existence de désirs multiples en chacun-e de nous et de vouloir les réaliser sans retenue et sans retenir quiconque. Mais les « expériences » de libre sexualité menées dans l’immédiat après-68 ont prouvé que l’on ne peut s’en tenir à la seule critique du couple, et du couple hétéro. Les relations sexuelles multiples pratiquées alors, et pas seulement par des hétéros, sont en effet loin d’avoir toutes échappé à la volonté de s’approprier le corps de l’autre. Sans s’arrêter au pire – le comportement caricatural, dans certaines communautés, de gourous évoluant tels de véritables coqs dans leur basse-cour… –, cette libre sexualité a souvent achoppé sur deux attitudes opposées mais renvoyant néanmoins aux mêmes schémas patriarcaux.

La liberté sexuelle à sens unique : une arnaque, évidemment !

« Je fais ce qui me plaît mais pas toi » ou « Tu fais ce qui te plaît mais pas moi » : égoïste ou altruiste, ces deux pratiques autour de la liberté sexuelle n’offrent aucune ouverture. Dans le premier cas, on vise la réalisation de ses propres envies mais en refusant que l’autre fasse de même – quel que soit le discours tenu sur la question –, par peur de perdre cet autre en le ou la laissant exprimer ses désirs extérieurs. Dans le second, on laisse l’autre assouvir ses désirs par amour pour lui ou elle et afin de vivre en conformité avec ses convictions, mais on autocensure les siens, par crainte de faire mal à cet autre et de le perdre si on s’aventure soi-même hors du cocon. Dans les deux cas se pose un même problème de pouvoir (domination, possessivité, appropriation). Le frein fonctionne d’autant mieux que sont plantées des « obligations morales ». On veut « tout dire » à l’être aimé pour être vraiment en symbiose avec – l’« idéal » à atteindre, aux yeux de la très grande majorité ; mais quand cela implique de passer outre la peine que lui causera l’aveu d’une attirance envers une tierce personne, beaucoup calent. Autrement dit, en livrant son « âme » à l’autre dans une belle veine de confidences, on se piège… tout en le ou la piégeant, parce qu’en réalité on attend souvent de lui ou d’elle, ce faisant, semblable « marque d’attachement » (expression révélatrice). Ne pas s’engager à cette exclusivité sexuelle représente, certes, une option plus insécurisante ; mais ne recèle-t-elle pas bien moins de « trahison bourgeoise » avec amant dans le placard, moins de tromperie puisqu’on n’a pas juré fidélité – et donc davantage d’élan libérateur ?
A la vérité, semblables pratiques de liberté sexuelle ne détonnent guère des comportements habituels entre hommes et femmes – construction sociale à la base de la hiérarchie entre les sexes. Or, c’est cette hiérarchie qu’il faut supprimer.
Un homme empêchera sa compagne d’avoir des relations avec d’autres au prétexte, avoué ou pas, qu’elle risque de s’attacher – c’est bien connu, les femmes mettent du sentiment dans l’acte sexuel. Une femme acceptera l’infidélité de son compagnon tout en refusant de l’imiter sur la quasi-conviction que, les hommes ayant juste envie de sexe, il n’y a pas lieu de détruire une relation établie (surtout avec enfants) pour quelques aventures sans lendemain… En réalité, derrière le dévouement et l’esprit de sacrifice prêtés aux femmes, comme derrière leur besoin « inné » de stabilité qui les transforme en pilier de la structure familiale, se cache avant tout un manque de confiance en elles largement développé et entretenu par les divers canaux de la société. C’est ce qui les rend fréquemment dépendantes de leur compagnon dans leurs choix y compris sexuels (pas mal d’hommes se sont d’ailleurs inquiétés, à raison, en voyant dans les années 70 leurs compagnes rejoindre le mouvement des femmes : par leur émancipation, n’allaient-elles pas leur échapper ?). De même, si on incitait dès l’enfance les hommes à douter davantage de leur valeur et de leurs aptitudes, prendraient-ils ensuite aussi « spontanément » les risques attendus d’eux dans la vie ?

En conclusion, concernant les normes en matière de sexualité, mieux vaut se battre pour le droit de choisir et de vivre librement les rapports sexuels de notre choix – dès lors qu’ils n’engendrent aucune contrainte non consentie chez autrui – plutôt que sur l’obtention d’un « mariage gay ». Et, concernant le puritanisme, mieux vaut traquer celui-ci partout – plutôt que de le laisser s’infiltrer jusque dans les milieux militants s’affichant révolutionnaires. Il ne règne en effet pas là une sexualité tellement plus débridée qu’ailleurs : de fortes mais invisibles barrières y sont même érigées contre toute tentative ou toute apparence de séduction – assimilée à de la drague et donc assez mal vue. Pourtant, comment manifester dans ces milieux l’effet que certaines personnes produisent sur nous, donc comment « déclarer sa flamme » ou au moins quelque étincelle, autrement que par le maigre affichage d’une communauté d’idées ? Il y a la séduction par la parole, par l’écrit et d’autres signes, bien sûr ; mais montrer par exemple sa collec de brochures anars produit-il le même effet que celle d’estampes japonaises ? Blague à part, on peut en douter (5). La peur de passer pour un macho, ou à l’inverse pour une allumeuse, en faisant le « premier pas » bloque nombre d’initiatives dans des cercles à dominante très largement masculine (ce qui ne contribue pas à les féminiser), et transforme les lieux militants en espaces de réflexion davantage que de jouissance, ou du moins de libre expression des envies. On y observe la neutralité de « camarades »… alors que si nous en sommes bien entendu toutes et tous, nul ne peut se leurrer sur l’existence de préférences et désirs multiples et variés en chacun-e de nous !

Vanina

1. Les femmes n’ont ainsi pu gérer leurs biens propres, travailler sans l’autorisation de leur mari et ouvrir un compte en banque que depuis la réforme des régimes matrimoniaux de 1965.
2. Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), apparu en 1971 contre les lois discriminatoires de Vichy poursuivant les homos (elles seront abrogées en 1982 seulement), a par exemple multiplié jusqu’en 1974 les interventions contre l’Etat « bourgeois et hétéropatriarcal » avec des slogans tels que : « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous ! », « La lutte de classes passe par le corps » ou encore : « Nous sommes plus de 343 salopes, nous nous sommes fait enculer par des Arabes, nous en sommes fiers et nous recommencerons ».
3. Dans le registre érotique, un musulman vivant aux Pays-Bas a bien créé au printemps dernier sur le Net El Asira, un sex-shop halal (avec produits sans graisses animales) pour améliorer les relations sexuelles des couples mariés, car « l’islam encourage le plaisir dans les rapports conjugaux »…
4. A commencer par l’âge de la majorité sexuelle, de 15 ans en France pour les mineur-e-s, et la possibilité qu’ont les parents de s’opposer à une relation s’ils pensent que « la santé, la sécurité, ou la moralité du mineur non émancipé sont en danger ou si les conditions de son éducation sont gravement compromises ».
5. Pour approfondir cette question et d’autres posées ici, voir notamment le hors-série CA n° 5 : « Libération sexuelle et émancipation sociale », 4e trimestre 2000 ; « Corps, rapports sociaux et ordre moral », CA n° 113, novembre 2001 ; « Prêt‑à‑penser et bon pour cogner au menu du jour », CA n° 136, février 2004 ; « A bas la hiérarchie ! Vive l’autonomie ! », CA n° 183, octobre 2008.


L’harmonie par le « polyamour »… et la réalité de classe

Pourquoi pas ?, le film de Coline Serreau sorti en 1977, mettait en scène deux hommes et une femme dans la trentaine ayant des relations sexuelles et vivant dans un pavillon de banlieue ensemble. Le problème des tâches ménagères était « résolu » par le fait qu’elles incombaient à l’un des hommes, l’autre jouant de la musique et la femme travaillant comme lectrice auprès d’une vieille dame. De beaux jeunes gens en bonne santé, sans rapports de pouvoir ni problème d’argent apparents, sans enfants à s’occuper, la sérénité parfaite…
Une jolie fable vantée dans des milieux citadins aisés de la France où une version américaine du « couple libre » est apparemment en vogue (Le Monde magazine du 17 avril 2010). Des trentenaires vivant seul-e-s, et œuvrant souvent dans la communication et les médias, mènent de front plusieurs relations amoureuses et sexuelles. Considérant une vie sexuelle active comme aussi bénéfique que leur vie mondaine, ils et elles établissent leurs relations sur la « polyfidélité » et la compersion (ou antijalousie) : il s’agit d’être heureux du bonheur de l’autre, et de construire des relations basées sur la confiance, le respect et le dialogue permanent, en luttant contre tout sentiment de jalousie. Cette recherche d’un épanouissement réciproque est grandement facilitée par les ressources financières que fournissent leurs activités professionnelles lucratives ainsi que par l’absence d’enfants – deux éléments maximisant l’indépendance des femmes.
A l’autre bout de l’échelle sociale, une grande majorité d’autres, désignées dans les statistiques officielles comme « familles monoparentales » parce qu’elles élèvent seules leur(s) gosses(s), n’ont ni les moyens d’une telle liberté ni le loisir de la rechercher : leurs emplois à temps partiel sous-payés et parmi les plus flexibles les condamnent à un dénuement matériel comme à un isolement affectif.
Ainsi joue, sur le terrain de la sexualité comme ailleurs, l’appartenance de classe. C’est pourquoi l’oppression patriarcale et l’exploitation capitaliste sont à combattre de front.


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